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Chapitre 1 : Les premiers maîtres de la substance

AUX premiers siècles de notre millénaire, les échanges entre l’Europe et l’Orient reprennent et redoublent. Marchands et voyageurs parcourent le monde, et reviennent enrichir Naples, Florence ou Venise. Ils rapportent les épices, et parmi elles, ce qui n’est pas encore baptisé « drogue ». Des croisades, les chevaliers ont rapporté le cannabis, et de hautes nefs débarquent sur les ports la cannelle, la myrrhe, le poivre, l’indigo, ou le safran, plante souveraine contre la peste et composant indispensable d’un antique breuvage a base d’opium, le thiriaque. Cette mixture inventée, a ce que l’on raconte, par le médecin crétois de Néron et perfectionnée par Galien, qui avait disparu du monde occidental pendant le Moyen Age, réapparaît après une longue éclipse et connaît une seconde vie.

Panacée aux maux les plus divers, mélange d’une cinquantaine de substances, au sein desquelles domine l’opium, le thériaque creuse son chemin au milieu de l’Europe de la Renaissance 1. Certains discernent même son influence dans les visions infernales de Savonarole, prédicateur d’Apocalypse. Si le fait est vrai, un moine austère, régent éphémère de la République de Florence, à la fin du XIVe siècle, serait un saint patron pour la grande confrérie des drogués d’Occident…

Pierre Deniker distingue trois phases dans l’histoire de la psychopharmacologie la période archaïque, la période classique du ‘axe siècle, et celle d’aujourd’hui, abordée depuis vingt-cinq ans seulement. Lors de la première époque, religieux, charlatans et médecins recourent sans cesse a des stupéfiants, mais à l’aveuglette, sans que leurs principes actifs soient isolés 2. On trouve l’opium sous la même étiquette que les substances baroques ornant les vitrines d’apothicaires, aux frontières de la phytothérapie — la médication par les plantes — et des recettes de sorcières : l’ ellébore noir, le caille-lait, le stramoine ou « herbe du diable », ou encore « herbe des voleurs », dont se servent les brigands qui endorment les honnêtes gens avant de les dépouiller, l’usnée de crâne humain, qu’on gratte sur le crâne des pendus, qu’on achète à prix d’or et qui guérit l’épilepsie, la noire jusquiame, versée dans l’oreille du père d’Hamlet pour l’assassiner, la mandragore aphrodisiaque, du fait de sa forme vaguement phallique, ou son opposé, le calme nénuphar des étangs, appelé « herbe aux moines», car son action lénifiante préserverait la chasteté 3… Et bien d’autres encore, de la corne de licorne aux pastilles de crapaud séché, grâce auxquelles un médecin optimiste prétendit un jour avoir guéri un millier de ses patients.

L’étrange pharmacopée du docteur Paracelse

Ouvrant la voie de la période classique de la psychopharmacologie, des pionniers pénétrent les mystères des plantes de l’ivresse. Nous n’en présenterons qu’un, homme étrange, fascinante figure de la Renaissance, devenue, vivante, une légende. C’est celui qui, plus que tout autre, contribua à faire de l’opium une boisson miraculeuse: Philippe Théophraste Bombast de Hohenheim, né en Suisse, à Einsiedeln, en l’an 1493, et resté célèbre sous le nom du docteur Paracelse 4.

Homme du Moyen Age, Paracelse veut percer les mystères ultimes du monde. Mais il est aussi un homme de la Renaissance, aux rêves encyclopédiques. Auprès de son père, médecin, il apprend les rudiments de l’art. Puis il s’initie à la pensée grecque, latine, juive et arabe ; il étudie la théologie, la Kabbale et l’astrologie. Il explore la minéralogie dans les mines de plomb d’une famille d’Ausbourg qui le protège, les Fugger. Alchimiste, il prétend posséder la pierre philosophale qui transmue un vil métal en or, et tire cinq mille florins de la crédulité de ses bienfaiteurs. Il parfait ses connaissances en médecine, en botanique et en chirurgie, et aux alentours de sa vingt-cinquième année, il accomplit, comme tous les membres des corporations, un véritable tour de Compagnon, visitant les universités d’Europe : Cologne, Paris, Montpellier, Padoue. Ferrare lui décerne le titre de médecin. C’est ensuite Grenade, Lisbonne, Oxford. Un temps chirurgien-barbier dans les armées des Pays-Bas, il repart ensuite au Danemark, en Bohême, en Moravie, pousse son périple jusqu’à la Lituanie et la Transylvanie… En 1521, on le retrouve chirurgien militaire à Venise, où il s’initie à la médecine arabe, hautement respectée. Il revient enfin dans son pays natal, sa réputation solidement établie. Grâce à Erasme, qu’il a soigné, il devient en 1526 médecin municipal à Bâle.

Homme de passion, il se heurte à ses confrères, qui le jugent atteint de furor teutonicus. A l’université de Bâle, il enseigne en allemand, et non pas en latin, comme l’exige la tradition. Il fait — ô scandale… — étudier les maladies sur les malades. Protestant, il prêche pour l’autorité des Écritures contre celle de l’Eglise, alors que la magistrature penche pour le pape. Exilé en 1527, il reprend ses pérégrinations. «L’impossible vagabond» est désormais un homme illustre, connu de toute l’Europe. Il n’en reste pas moins insupportable. Appelé à grands cris par quelque malade désespéré dans une province d’Allemagne, d’Autriche ou de Suisse, il est accueilli comme un prophète, et chassé comme un gueux, quelques mois plus tard. Il possédait un élixir de longue vie. Il meurt pourtant en 1541, sans doute assassiné par les médecins de Salzbourg. Il voulut qu’on l’enterrât dans le cimetière des pauvres. Mais — ultime paradoxe — le prince-archevêque lui ménagea des funérailles solennelles 5

On retient souvent de Paracelse une étrange théorie psycho-pharmacologique, la doctrine des signatures : «Tout ce que la nature crée, elle le forme à l’image de la vertu qu’elle entend y cacher. » Par de foisonnantes correspondances tissées entre le microcosme et le macrocosme, configurations, couleurs et symboles se répondent — thèse codifiée plus tard par J.B. Della Porta, qui en fit, dans La Magie naturelle, une phytognomonie. Dans cette «prose du monde », que lisent les penseurs de la Renaissance, dit Michel Foucault, «l’herbe enveloppe dans ses tiges les secrets qui servent à l’homme 6 ».

L’essentiel de l’oeuvre de Paracelse ne réside pas dans cette théorie du redoublement, plus proche de l’astrologie que de la chimie. Sur un terrain archaïque, Paracelse développe une conception nouvelle de la médecine. Admirateur de Luther, il réforme la Faculté. Luther avait brûlé les bulles pontificales ; Paracelse met au feu les doctes ouvrages des autorités scolastiques. Les dogmes qu’ils recèlent font aujourd’hui frémir. L’essentiel en est résumé par la théorie galiénique des quatre humeurs : le sang, le flegme du cerveau, la bile jaune de la vésicule et la bile noire de la rate. Soigner ? C’est inciser, saigner, purger, extraire les humeurs malignes, mettre à la diète… A coups de lancette et de lavement, les médecins tuent ou achèvent avec zèle leur petit monde. Au nombre des victimes les plus célèbres, Richelieu, Mazarin et Louis XIII. Ce malheureux, atteint de tuberculose et torturé de diahrrées, se voit infliger, l’année de sa mort, 215 lavements, 212 purgatifs et 47 saignées. Les médecins, disait-on, sont des assassins qui parlent latin. Des gens qui, selon Voltaire, administrent avec pédantisme des substances qu’ils ne connaissent pas à des gens qu’ils connaissent encore moins.

Paracelse pense que les « fonctions vitales sont fondamentalement chimiques » ; qu’elles peuvent être réajustées en cas de maladie, par l’emploi de substances adéquates : sublimé, nitrate d’argent, sulfate de plomb… Au terme d’un long détour par la théorie des signatures, il rejoint la modernité. Hippocrate et Galien préconisaient de soigner le mal par son contraire ? Contre ces autorités reconnues, Paracelse soutient une thérapeutique du semblable : similia similibus curantur. Le corps, composé de substances alchimiques, doit être soigné par des remèdes contenant les mêmes principes. Les effets d’une plante peuvent être prédits à partir de son apparence extérieure, dans une thérapeutique de-la métaphore : le latex jaune soigne la jaunisse, les feuilles de pulmonaires, aux nervures qui évoquent des alvéoles, sont un remède aux maladies du poumon ; les saxifrages, qui poussent sur des rochers, sont souverains pour les calculs ; le haricot, qui évoque la forme du rein, en guérit les maladies; l’aspirine est tirée de l’écorce de saule, un arbre aux pieds mouillés : elle s’attaque donc aux affections provoquées par le froid; quant au saucissonnier africain (Kigelia africania, de la famille des bignoniacées), est-il vraiment nécessaire d’en préciser l’évidente utilité ? Enfin, il est un minuscule signe au sein de ce gigantesque rébus cosmique : la petite boule du pavot. La menue sphère de la plante est destinée à calmer les maux qui affectent la tête ronde de l’homme.

Les plantes agissent à condition qu’on en extraie la force vitale — la quinta essentia — par des procédés alchimiques. Bref, «mettons la chimie au service de la médecine»: les médecins de son école ne sont pas habillés de taffetas, de soie et de beaux velours, ils n’ont pas de bagues d’or aux doigts, ni de gants blancs. Ils ne fréquentent pas les lieux publics, et passent leur temps dans leurs antres : «Ils mettent leurs doigts dans les charbons et les ordures, ils sont noirs et enfumés comme des forgerons et des charbonniers…» Par ce labeur professionnel, qui vise à tirer le principe vital d’un produit naturel, Paracelse campe aux frontières du travail pharmaceutique.

Dans cet esprit, il recourt à l’extrait de pavot pour soulager les blessés et les malades. C’est l’ingrédient premier d’un breuvage mystérieux, concocté à partir d’un agrégat de produits pittoresques, rares et subtils. Cette potion, le specific anodyn, il en garde jusque sur son lit de mort les arcanes de fabrication. Il disait en posséder une autre, «supérieure à toute substance héroïque », dont il faisait mystère, et qu’il avait baptisée laudanum — celui qu’on loue; raison pour laquelle Lewin le soupçonne fort d’avoir été lui-même opiomane 7… Paracelse disparu, le specific anodyn se répand dans les villes et les villages, du nord au sud de l’Europe, précédé par sa réputation de remède universel. Remède ? Philtre diabolique ? Certains doutent… Goethe vit en Paracelse un être dangereux. Père de la médecine moderne, l’irascible docteur, dont la légende se confond avec celle du docteur Faust, aurait conclu un pacte avec le Diable 8 . Un juge, qui avait conduit à la mort huit cents sorcières, écrivit contre lui-même un acte d’accusation, et se condamna à la peine capitale pour avoir absorbé du specific anodyn.

Par un regain d’intérêt pour des plantes condamnées par la médecine officielle — on les soupçonnait de garnir les marmites des sorcières —, Paracelse ouvre la voie aux approches expérimentales. Le mouvement se poursuit avec Hans Wier, médecin du duc de Clèves, qui rédige à la fin du XVIe siècle un traité sur «les illusions et les mensonges des enchantements démoniaques, les infâmes potions des sorcières et des magiciens, et de ceux qui sont possédés par les démons ». Il récuse la magie, mais loue la plante, cet opium, dont les Turcs tirent leur force proverbiale. Le mouvement culmine en 1661 avec le « chimiste sceptique » de Robert Boyle, qui, ouvre le chemin à la chimie organique.

Le plus connu de ces précurseurs demeure Thomas Sydenham, le médecin anglais qui écrit, vers le milieu du XVIIe siècle, un ouvrage désormais classique : la Médecine pratique. Toute sa vie est un plaidoyer pour une observation minutieuse des faits et pour une intervention médicale qui préfère les résultats tangibles aux constructions a priori. Il renouvelle ainsi les approches cliniques de son temps : par une allusion aux débats antiques entre les faits et la théorie, entre l’examen hippocratique et le dogme galiénique, on le surnomme l’« Hippocrate anglais ». Dans les maladies, il voit des entités historiques, le produit d’un ensemble d’événements naturels ou sociaux, comme le climat ou les disettes. Plus largement encore, il ouvre la voie aux philosophies empiristes : méfiant envers les théorisations arbitraires et les idées reçues, il est le maître et l’inspirateur de John Locke.

Sydenham est un esprit inventif : avant le sanatorium, il préconise un traitement de ce qui n’est pas encore identifié comme tuberculose : marcher à pied derrière la charrue du laboureur en humant la terre fraîchement retournée… Il saisit donc l’intérêt thérapeutique de certaines plantes fabuleuses. « Parmi les remèdes qu’il plut à Dieu de donner à l’homme, aucun n’est plus efficace que l’opium » constate-t-il. Vers 1660, il reprend la formule du specific anodyn. de Paracelse. Il en simplifie la composition, supprime le suc de corail, le magistère de perles, et la quintessence d’or; garde l’opium, bien évidemment, mais ajoute du safran, de l’essence de cannelle, de la girofle, du vin de Malaga. Le produit devient moins onéreux et plus attractif. Pour baptiser son breuvage, il reprend le nom, hautement commercial, qu’utilisait Paracelse: le laudanum 9. Le docteur Sydenham a toutes les qualités de l’entrepreneur; il fait du laudanum une industrie. À sa mort, en 1689, on rapporte qu’il en avait ordonné à ses patients plus -de huit tonnes. Quantité monstrueuse, si l’on tient compte du fait que la dose mortelle est, dit-on alors, de quinze grammes…

D’autres, moins respectables, suivent les traces du bon docteur. Cent ans plus tard, son compatriote Thomas Dover, pirate reconverti dans la médecine, donne ses consultations, à Londres, au Café de Jérusalem 1°. Le peuple s’y bouscule. C’est que le o docteur » Dover a confectionné une poudre miraculeuse, à base d’ipécacuana composé et surtout d’opium, de cet opium qu’il dose avec générosité… Sydenham avait ouvert la voie ; c’est à son douteux sucesseur qu’on doit la sévère toxicomanie des milieux privilégiés qui sévit dans l’Angleterre du xviiie siècle. Dès lors, et avec des rythmes de diffusion différents selon les lieux et époques, le laudanum et ses succédanés figurent parmi les médicaments les plus utilisés d’Europe. Parti d’Angleterre, il gagne bientôt d’autres pays, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Italie ou l’Autriche. La France est un temps protégée : elle ne découvre ce remède qu’en 1803, ce qui retarde d’autant son intoxication.

La multiplication des apothicaires

La science pour se diffuser a ses relais et ses supports. Des professionnels de la thérapie vont véhiculer ces substances aux quatre coins de l’Europe. Tout commence vers le XIIe siècle. En 1180, un voyageur anglais de passage à Paris, Alexandre Neckham, constate que prolifèrent de nouveaux commerçants. Sur le Petit Pont, des marchands exposent onguents, emplâtres et pommades » Les fenêtres de leurs officines regardent l’Orient; et devant l’huis, en plein air, des récipients, des boîtes faites au tour, bourrées de stylax calamite, de gomme ammoniaque, d’opoponax, de Bdellium, d’euphorbe… Bien avant les opiomanies de l’industrialisation, l’opium est connu de toutes les contrées, rangé dans les armoires, les buffets, les pots et les bocaux des médecins et des apothicaires. Dans un univers indistinct oû se mêlent l’alimentation et le soin, la sorcellerie et le commerce, ceux qui font négoce de remèdes et d’épices, de poivre et d’aromates se regroupent dans une même rue, dont la dénomination actuelle conserve le souvenir: rue des Épices ou rue au Poivre.

Au XIIIe siècle, alors que croissent les villes, les corporations, les sociétés, les guildes et les fraternités éclosent, qui jurent de veiller sur leurs cités et de les défendre au péril de leur vie. Ces corps s’engagent, sous la foi du serment, à respecter et à promouvoir les règles de leur métier. Les espéciadors, les épiciers-apothicaires de Montpellier, se promettent d’o agir loyalement, conformément aux prescriptions écrites et prescrites, sans innovation, sans mettre une chose pour une autre, à moins que ce ne soit avec l’approbation des consuls du métier, ou de deux maîtres ès-physique, qui seront a cet effet désignés par les consuls 12 .» Sans faute et sans fraude, pour sauvegarder leurs clients et l’honneur de leur profession.

Dans les premiers temps, les professions sont indistinctes : le médecin prépare ses « spécialités » tout comme l’apothicaire. Mais les domaines, peu à peu, sont repérés, explorés, et les territoires définis et balisés. Les apothicaires rompent avec les corps voisins. En 1484, Charles VIII, par des lettres patentes demeurées célèbres, les différencie des épiciers. Mais rien n’est encore gagné ; les successeurs du monarque reviennent sur sa décision, et il faudra attendre près de deux cents ans — 1777 exactement — pour que l’autonomie de la corporation soit acquise. Progressivement, dans les débats et les conflits, un espace se dégage, entre les barbiers-chirurgiens, les médecins, les dentistes-rebouteux, et les simples charlatans 13. Depuis le Moyen Age, au sein d’universités célèbres comme Salerne ou Montpellier, on imposait aux futurs apothicaires des études de plusieurs années définissant des modes complexes d’intégration à la profession. Comme dans toutes les corporations, l’apprenti devait exécuter un chef-d’oeuvre. Pour recevoir son titre, il devait également se soumettre a une série d’épreuves a huis clos et a des examens publics de plusieurs jours. C’étaient de longs interrogatoires : qu’est-ce que la rhubarbe ? le musc ? Comment utiliser le borax ? Qu’est-ce que la pierre infernale ? Ou encore : qu’est-ce que l’opium ?

La professionnalité se renforce lorsque les recettes et les savoirs rencontrent de nouveaux canaux de diffusion. Avec l’imprimerie, du Thesaurus aromatoriorum au Liber in examen apothicariorum, du Hortus sanitatis au Brief traicté de pharmacie provinciale et familière, les ouvrages consacrés a la thérapeutique essaiment jusque dans les campagnes. Puis ce sont les échanges et les voyages, qui font circuler sciences et substances. Le Moyen Age comme la Renaissance ne cessent de s’interroger sur les techniques arabes et les produits étranges qui viennent d’Orient : thé, café, ou tabac. Certains les portent au pinacle ; d’autres, méfiants, les condamnent avec solennité. Bribes par bribes, édifié a partir d’une profession embryonnaire et de transmissions fragiles, un univers se constitue : les drogues font « l’union entre les peuples », par-delà les mers, remarque Lewin. En attendant qu’elles ne concourent a leur désunion…

Ceux qui inventent et ceux qui diffusent

Désormais, des personnages nouveaux s’imposent, avec une compétence et une érudition qui les détachent de la religion : des hommes de savoir et de savoir-faire, campés aux confins de la technicité chimique et de la magie, créent, manipulent et vendent des substances qui allègent toutes les peines. Les deux mouvements se juxtaposent : des produits sont inventés, dont on isole peu a peu la force propre. Puis des apothicaires, par un affinement de leur technicité, les dupliquent, les améliorent et les délivrent a force malades. Ces pionniers chassent des peurs archaïques. Leurs descendants en feront surgir d’autres… On ne saura plus dire si les premiers a vouloir régenter le psychisme de l’homme doivent être honorés comme des bienfaiteurs, ou s’ils doivent être condamnés comme ces malheureux imprudents chantés dans une ballade de Goethe, déchaînant sur le monde une mécanique d’asservissement que nul ne sait plus contrôler.

L’invention des produits, leur diffusion par les apothicaires… Ce double mécanisme de création et de circulation est fondamental, et nous le retrouverons sans cesse, tout au long de ce volume. Il sécrète la première grande opiomanie du xixe siècle. « Opiomanie ? » Prenons garde ; ni le terme ni la notion n’existent encore. Dans les pages qui précèdent, nous nous sommes contentés de retrouver quelques traces en braquant sur elles un regard rétrospectif. Mais il est clair qu’à aucun moment, la « drogue » ne se constitue en ce que nous appelons un « problème de société ». Bien plus : jusque vers 1840, les « drogues », au sens que nous donnons aujourd’hui à ce terme, ne captivent véritablement personne. On en fait mention, sans plus. A, leur égard, règne ce que Blum appelle la « règle du désintérêt général 14 ».

Sur ce fond de carte s’inscrit le combat livré, dans la seconde moitié du XIXe siècle, autour de ces drogues d’avant la drogue. Autour de ces substances qui n’étaient pas encore chimiquement, médicalement, officiellement, repérées et classées. Nous raconterons comment les vieilles imageries mêlées de sorcellerie et de science ont déteint sur les produits nouveaux, et comment elles s’entremêlent encore dans nos débats actuels. A la fin d’un siècle qui a inventé l’opiomanie, que retrouvera-t-on de ces premières configurations ? De nouvelles catégories qui modèlent et construisent notre vie quotidienne : la différence entre ce qui relève de la médecine et ce qui donne du simple plaisir; ou la distinction entre le charlatan et l’homme de science, entre le technicien jugé « compétent » et le vil arracheur de dents. Supports visibles de ces différences, enfin, les professionnels, dûment et réglementairement labellisés : les pharmaciens et les médecins d’aujourd’hui. Dans le lointain, les politiques naissantes d’hygiène publique et la construction tourmentée de l’État-Providence.

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Notes

I. LE SIÈCLE DES MÉDECINS
Première partie: la vertu contre le vice
1. Les premiers maîtres de la substance

1. HACARD Jean, 1947, La Thériaque et la Société de la thériaque des apothicaires français, Librairie Le François, Paris.
2. DENIKER Pierre, 1987, Psychopharmacologie, les médicaments et drogues psychotropes, Ellipses.
3. MEYERS Claude, 1985, Brève histoire des drogues et médicaments de l’esprit, Eres, Albi. Voir aussi : THORWALD J. 1963, Science and Secrets of Early Medecine, Harcourt, New York.
4. MEZ-MANGOLD Lydia, 1971, Geschichte der Pharmazie, Hoffman-La Roche, Bâle, Suisse.
5. ALLENDY René, 1937, Paracelse, Gallimard, réédité en 1987, Dervy-Livre, Alençon,
6. FOUCAULT Michel, 1966, Les Mots et les choses, Gallimard, Paris.
7. LEWIN Louis, 1924, Phanta.stica, G. Stilke, Berlin ; trad. franç. 1970, Phantastica, drogues psyche’deliques, Petite Bibliothèque Payot, Paris.
8. BEHR Hans-Georg, 1980, IVeltmacht Droge. Das Geschaft mit der Sucht, Dusseldorf, Econ 2. Aufl.
9. SYDENHAM Opera Medina, 1749, 2 vol.
10. COOK E.F. and MARTIN E. W., 1951, Remington’s Practice of Pharmacy, Mack Publishing Co., Easton Pa.
11. NECKHAM Alexander, cité dans BOUSSEL P. BONNEMAIN H. et BOVE F., 1982, Histoire de la pharmacie et de l’industrie pharmaceutique, Ed. de la Porte Verte, Paris.
12. LAIGNEL-LAVASTINE, Histoire générale de la médecine, de la pharmacie, de l’art dentaire et de l’art vétérinaire, Albin Michel, Paris.
13. DOUCET Jean-Claude, 1985, Histoire des médicaments des origines a nos jours, Payot, Paris.
14. BLUM Richard H. and associates, 1974, Society and Drugs, Jossey Bass Publi hers, San Francisco, Washington, Londres.

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