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Chapitre 2 : Au temps de l’opium presque innocent

 

LES premières toxicomanies d’Occident, à l’âge classique, sont toujours médicales, souvent euphoriques, et presque innocentes. Les engouements pour l’opium résultent d’une double quête : alléger les souffrances du corps et remédier aux maux sociaux. Aristocrates et bourgeois s’administrent en potion, en lavement, en injection ou en cataplasme les mirifiques préparations opiacées. Les traités de médecine énumèrent leurs miracles : elles donnent joie et santé, force et plaisir. Pour la minorité qui y recourt, ces remèdes sont d’authentiques panacées, le baume quotidien contre toute souffrance et toute peine. L’opium calme l’ulcère déchirant l’estomac du cardinal de Richelieu, apaise les maux de Louis XIV, de Pierre de Russie ou de Frédéric de Prusse; et toutes les souffrances des hommes illustres, des aristocrates valétudinaires, des artistes tourmentés et des bourgeois égrotants. Le laudanum poursuit longtemps son petit bonhomme de chemin thérapeutique. Au seuil du XXe siècle, il figure toujours dans la pharmacopée officielle, avec, peu ou prou, les mêmes composants qu’au XVIIe siècle, mais sous le nom poétique de « teinture d’opium safranée ». Clemenceau, bien que médecin, en fait la vibrante apologie : «Mon apéritif préféré !» Dans la drogue, les traditions ont la vie dure…

Il y a le laudanum, certes, mais aussi une multitude de mixtures confectionnées dans des officines suspectes, sous le sceau du secret, par tel ou tel charlatan. On trouve de tout dans ces fabrications mystérieuses, y compris des substances de mort. Une de ces médications douteuses précipite la fin de Voltaire. Ce perpétuel mourant de quatre-vingt-quatre ans avait essayé toutes les drogues, toutes les recettes de bonne femme. Sans piper mot, il avait avalé la grenaille de fer que proposait un médicastre a la mode, qui voulait <de faire aller». C’est ainsi, disait l’empoisonneur, qu’on rince les bouteilles sales. Voltaire en avait réchappé par miracle… En mai 1778, l’histoire se termine mal, cette fois. Le 13, il est pris de terribles douleurs aux reins et a la vessie. Un familier lui recommande un philtre à base d’opium, souverain contre les souffrances. D’autres l’invitent à la prudence : le remède est dangereux; lui, malade, ‘âgé, et si fragile, ne le supportera pas. Voltaire s’entête sur l’opium. On lui en fait avaler une fiole entière ; il se sent «parcouru d’une traînée de feu de la gorge aux entrailles ». Pendant deux jours, il est «comme un forcené » et baptise l’ami d’enfance qui lui a donné la potion «frère Caïn ». Affaibli au dernier point, il ne peut plus ni boire ni manger : « L’excès d’opium avait provoqué une paralysie de son estomac », dit Jean Orieux 1 Le 28 mai, il était mort.

Peu a peu, les dangers de ces breuvages sont identifiés, la dose mortelle connue, sinon les dangers de l’accoutumance. Dans l’Angleterre du XVIIe, les bien-pensants vilipendent bientôt ces consommateurs sensuels qui ont perdu toute retenue. Comme l’auteur de comédies Thomas Shadwell 2, qui débute par vingt gouttes de laudanum chaque jour, passe bientôt a quatre cents et finit a huit cent cinquante, soit vingt grammes environ. Il en meurt, pieusement d’ailleurs, rendant grâces a Dieu sur son lit de mot, comme chaque fois qu’il ingérait ce merveilleux don du ciel, son très cher laudanum. Comme, plus tard, Sir Robert Clive, le conquérant du Bengale, qui permit l’épanouissement de la Compagnie des Indes et qui fut l’un des fondateurs de l’Empire britannique. Au faîte de sa gloire, pour soulager ses douleurs de poitrine et ses maux de tête, il absorbe chaque jour du laudanum ; il commence par huit grammes, augmente sans cesse la quantité. Une rumeur s’enfle : le héros est désormais incapable de travailler. Il abandonne sa charge en 1772. Revenu en Angleterre, lui, jadis si populaire, se voit traîné dans la boue par les gazettes. Sa consommation redouble. Elle atteint les trente grammes quotidiens, soit le double de la dose mortelle pour les néophytes 3.

L’opium provoque un vaste débat moral. Les uns le portent aux nues. Ecrivains et poètes en parlent autant qu’ils en consomment. Cent ans avant les romantiques, deux cents ans avant Aldous Huxley et Timothy Leary, d’aucuns soutiennent que cette «drogue >> — qui n’en est pas encore une — élargit la conscience et nourrit l’esprit. Pour John Brown, d’Edimbourg, son emploi creuse le fossé entre l’homme et la bête : l’homme, lui, grâce au bienfaisant laudanum, sait conquérir l’excitation ou la tranquillité, la paix la plus profonde ou la plus vive attention. D’autres froncent les sourcils, et voient dans les consommations outrancières une passion qu’on ne sait maîtriser et la preuve d’un immoralisme certain. Mais le statut des abus médicinaux n’est pas différent de celui des excès d’alcool ou d’éther. Celui qui s’abandonne à l’opium refuse d’affronter la douleur rédemptrice; il se laisse emporter par le vice, submerger par la gourmandise et l’intempérance. La critique est morale, ancrée sur la religiosité.
Tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, ces substances lâchées dans le monde occidental cheminent en silence. Elles s’imbriquent chaque jour plus étroitement à la vie quotidienne des villes et des campagnes. Pour apparaître enfin au grand jour, à l’orée de l’industrialisation, avec un visage inquiétant…

L’opium de l’industrialisation

Au début du siècle dernier, l’opium fait une entrée fracassante dans la sphère sociétale. Les moments de fracture s’y prêtent : souvent, à leur occasion, les instruments de la thérapie franchissent les limites que leur impartit la médecine. Dès lors, les paniques surgissent, et les substances, au centre des débats, deviennent le support des stratégies les plus diverses.

C’est ce qui se produit dans les années 1800, alors que l’Europe connaît des bouleversements insensés. L’Angleterre, première puissance du monde, vit des années de folle prospérité. Les techniques industrielles se perfectionnent et de gigantesques manufactures sortent de terre. Vers 1850, en cinq décennies, la production de charbon s’accroît de 500% environ, celle du fer de 1000% et les importations de coton de 1400%. Les hommes de progrès s’enthousiasment et les hommes d’affaires s’enrichissent.

Les déshérités, eux, vivent ce qu’on a appelé «une catastrophe sociale totale ». Des hommes, des femmes et des enfants s’enfoncent dans un enfer innommable. Les premiers écrivains témoins du peuple, de Villermé à Le Play en passant par Engels, brossent les tableaux d’épouvante du dénuement et du désespoir. Une large fraction des ouvriers végète dans de véritables pourrissoirs, des caves insalubres, des espèces de grottes de troglodytes, noires, puantes et humides; ils parcourent des rues couvertes de boue et d’excréments. Les liens sociaux sont brisés, les existences disloquées. « Difformes, brutalisés, sales, ignorants, désespérés », ces malheureux portent le fardeau d’un quotidien indigne : « Nourris de produits frelatés — sucre mêlé de déchets de savonneries, farine coupée de gypse et de chaux, poivre allongé de coquilles de noix pulvérisées, cacao saupoudré de terre brune — vêtus de haillons qu’ils ôtaient rarement et lavaient encore moins souvent, grelottant de froid ou étouffant de chaleur, mourant comme des mouches lors des épidémies, à la merci de tout ce qui pouvait assaillir leurs corps épuisés et affaiblis, pour finir enterrés dans des fosses peu profondes d’où la putréfaction s’étendait à tout le voisinage 4… » Un large débat met bientôt aux prises libéraux et conservateurs, réformistes et révolutionnaires : ce tribut au progrès est-il légitime ? Comment empêcher la mort lente d’enfants dans les mines, comment remédier à l’inéluctable déchéance de cette foule pitoyable ?

La plupart des hommes politiques redoutent l’explosion. En 1837, Edmund Burke prédit, l’air sombre : « Le désordre s’est installé dans de nombreuses régions d’Europe. Dans d’autres, on entend un sourd murmure souterrain, on sent des mouvements confus qui menacent de bouleverser le monde 5. » En France, Tocqueville n’est guère plus optimiste, qui harangue la Chambre des députés, à la fin des années 1840, et prophétise révolutions et ruines : « Telle est, messieurs, ma conviction profonde : je crois que nous nous endormons à l’heure qu’il est sur un volcan, j’en suis-profondément convaincu 6.» D’autres s’indignent, et dénoncent pêle-mêle l’exploitation des enfants, les fourmilières urbaines, mais aussi les mœurs dissolues, la dissipation, la négligence, le manque de respect de soi qui règnent chez les pauvres. Et surtout l’alcool, tous les mauvais alcools bon marché qui coulent à flots. Depuis un siècle, l’Angleterre s’efforce de réduire une faramineuse consommation de gin, dont les gravures et les ouvrages de l’époque gardent le souvenir 7. La France n’est pas beaucoup mieux lotie. À Lille, Villermé, bien que déguisé, n’ose entrer dans les cabarets dont regorge la rue des Étapes. Il reste sur le seuil et contemple, à travers un épais nuage de fumée tabagique, les hommes et les femmes qui se pressent, vidant force flacons d’une détestable eau-de-vie de grain : le pire vin est encore trop cher pour leur bourse plate… « Ils sont tellement ivrognes, renchérit Villeneuve-Bargemont parlant toujours des ouvriers lillois, que pour satisfaire à leur goût des boissons fortes, des pères et souvent des mères de famille mettent en gage leurs effets et vendent les vêtements dont la charité publique ou la bienfaisance particulière a couvert leur nudité 8. »
Entre autres ravages populaires, on découvre ceux d’innocents médicaments : l’opium avait suivi pas à pas les dégâts humains de l’industrialisation. Dès le début du siècle, quelques observateurs en évoquent les effets sur les couches les plus basses de la population. Il faut se rendre à l’usine, harassé, ou aux champs, coûte que coûte : on se jette sur l’opium pour stimuler une ardeur qui faiblit. Toute l’Europe est imprégnée de ces toxiques quotidiens, même si l’Angleterre, par ses relations commerciales avec l’Inde, se trouve particulièrement exposée. Un voyageur de passage à Wisbech, un tout petit port de commerce du Cambridgeshire, dans la région des Fens, témoigne, en 1871 encore, de son étonnante diffusion : J’entrai dans une pharmacie, posai un sou sur le comptoir. Un pharmacien me demanda :  » Du meilleur ?  » J’acquiesçai d’un hochement de tête. Il me donna une boîte et prit le sou. La transaction s’était opérée sans que j’aie eu besoin de prononcer une seule syllabe. Vous remettez l’argent et vous recevez tout naturellement l’opium en échange 9. » Les grandes enquêtes sociales qui se multiplient à l’époque — Committee and Commissions in Drunkenness, en 1834, Health in Town, en 1840, Sanitary Conditions of the Labouring Population, en 1842 — signalent ces consommations populaires. Si certains des « paupérologues » naissants omettent d’en faire mention, c’est qu’elles leur semblent anodines 10. Quoi de plus naturel qu’un petit fortifiant de temps autre ? Mais Engels, très lucide, décrivant en 1845 La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, déplore qu’on prêche aux ouvriers ignorants qu’ils ne sauraient trop en prendre, et que «ceux-ci en avalent donc de grandes quantités à tout propos et hors de propos 11 ».
Aux préparations opiacées s’ajoute l’opium pur. Vers 1840, transbordé par les bateaux anglais venant de l’Inde, il envahit le marché européen et inonde les pauvres. Dans la première moitié du siècle, le pavot et ses dérivés, sous les étiquettes les plus pittoresques, sont les phares de l’artisanat pharmaceutique et font la fortune des drogueries : « le tueur de souffrances » ou « l’ami des femmes ». En Angleterre, outre la poudre de Dover, on vend le Godfrey’s Cordial, le Dalby’s Carminativ,le Mac Munn Elixir, ou encore « le tranquillisant arabe de Mama Bailey ». En France, les médicaments opiacés apparaissent sous cinquante-sept noms différents; en Allemagne, sous plus de deux cents, de l’ Aachener Shlafhonig (« le miel qui endort »), au Dr. Zohrers Kinderglück («la félicité des enfants »). Inventée en 1753, la Frankfurter Hauptpille (« la pilule essentielle ») est, dit-on, la meilleure amie des foyers 12.

Les bataillons de mangeurs d’opium sont de plus en plus serrés. Le pavot recrute, de l’aristocratie aux ouvriers journaliers, des artistes aux membres du clergé. Le peuple en consomme parfois, souvent sans trop savoir ce qu’il achète ; le dictionnaire de Napoléon Landais, publié en 1843 chez Didier, précise : «Le peuple dit de l’eau Danum, comme si le laudanum était de l’eau. C’est une expression tout-à-fait barbare. » Le laudanum, à la préparation complexe et onéreuse, est plutôt réservé aux privilégiés. Les grains d’opium, moins coûteux, sont accessibles aux bourses plates. Quelle que soit la forme sous laquelle apparaît le produit, les acheteurs les plus nombreux sont bientôt, sans conteste, les déshérités. Tout au long du siècle, c’est l’emplette régulière des familles laborieuses des villes et des campagnes, des corons au moindre petit village anglais, français ou allemand 13. Des livres, des brochures, des opuscules louent les vertus miraculeuses de ces pharmacopées. On ne dénonce qu’un seul danger, celui de l’empoisonnement, à la suite d’une prise excessive.

En Allemagne comme en Angleterre, une centaine de personnes, des adultes, en meurent chaque année. Les statistiques naissantes font surgir de nouvelles interrogations. En 1830, un aristocrate anglais, opiomane invétéré, le comte de Mar, meurt précocement, et les compagnies d’assurances sollicitées posent une question alarmée : un opiomane invétéré peut-il réellement vivre vieux 14 ? Les hommes de l’art veulent mettre un terme aux ravages de ces innocents sirops calmants. Peu à peu les usages se restreindront et se préciseront. L’opium guérit la mélancolie, affirme-t-on. Il perdure pour le traitement des maladies mentales, jusque dans les années 1960, avant d’être remplacé par des antidépresseurs. Mais il a été effacé des médications quotidiennes : la médecine y a veillé. Dès 1845, le docteur Heinrich Hoffmann, fondateur de l’Association des médecins de Francfort, donne l’alerte, et invente une préparation, qu’il substitue à la dangereuse Frankfurter Hauptpille : les fameuses « gouttes du Dr Hoffman », fabriquées encore en 1924, et qui ne recèlent plus que 5% d’opium… Les Allemands s’en souviennent toujours; elles étaient là, dans les armoires à pharmacie de leurs grands-parents, qui en abreuvaient leurs rejetons.

En effet, les adultes sont loin d’être les seuls consommateurs : les bébés aussi marchent au laudanum. Lorsqu’ils crient, la nuit, par exemple. Ou lorsqu’ils sont malades : l’opium, dont les effets constipants sont connus, est administré en cas de diarrhées. On coupe simplement la pilule en deux, ou l’on réduit le nombre de gouttes. Il faudra longtemps pour qu’on mette à jour les vrais problèmes: la malnutrition et la lutte contre les infections gastro-intestinales. On en donne aux enfants le matin, avant de partir à l’usine, pour être un peu moins inquiet: ils se tiendront tranquilles en l’absence des parents. Le dictionnaire médical de Dechambre, en 1881, estime que plus d’une mort de nouveau-né, « inexpliquée ou vaguement attribuée à une complication cérébrale doit être rapportée à cette pratique funeste », et il en appelle à la vigilance des sociétés protectrices de l’enfance 15. En 1912 encore, le docteur Evrard signale dans sa thèse qu’un pharmacien employait chaque année, dans une ville de 12000 habitants, 6 000 têtes de pavot pour préparer du « dormant 0, une décoction vendue à bas prix et qui assomme les progénitures excitées 16. Le P’tit Quinquin en évoque le souvenir chtimi :

Bonn’s gins, plaignez un bray’ homme,

Qui donn’ à ses pauv’ zenfants,

Quand i veut dormir un somme,

Pour une paire de sous d’ dormant (17)

Dès 1800, un étudiant allemand s’inquiète : les jeunes enfants consommateurs d’opium «ont le visage fripé des vieillards ou des singes». Moins menacée, la descendance des bourgeois n’est pas épargnée ; les parents lui administrent aussi le bon sirop, lorsqu’elle est en bas âge. Et plus tard également, pour la rendre plus intelligente, plus éveillée, pour qu’elle travaille mieux en classe. Une enquête dans une petite ville du Lancashire alerte les médecins : sur 2 500 familles, plus de 1 600 achètent régulièrement du Godfrey’s Cordial. La statistique sociale recense bientôt systématiquement les accidents dus à l’administration de sirops opiacés. Le taux de mortalité chez les moins de cinq ans est estimé à 19,3 pour un million d’habitants, en 1868 18. Une campagne de santé publique prend comme thème, cette année-là :

Ne donnez plus de calmants à base d’opium aux jeunes enfants 19 ! » L’usage perdure pourtant à l’aube de notre siècle, avec un emploi de mieux en mieux contrôlé, et jusqu’à ce que les tranquillisants prennent le relais.

La quête de la drogue : maladie et malheur

Les traités sur l’opium, au XIXe siècle, s’ouvrent rituellement sur une légende chinoise fort compliquée : le cœur de la princesse. La voici, à quelques détails près…

Le fils d’un pauvre pêcheur arrive à la ville. Il doit y apprendre le négoce sous la houlette d’un marchand mandchou. Un jour, il se promène au hasard des rues et entrevoit derrière une persienne un visage féminin. « Qui est-ce ? » demande-t-il aux voisins. « La fille du gouverneur, lui répond-on, la beauté la plus parfaite de tout le pays, et la plus jolie princesse du monde. » Immédiatement frappé d’un amour insensé, le jeune homme se meurt de langueur. Grâce aux douteux services d’une vieille entremetteuse, il parvient à rencontrer sa princesse. Il est pauvre, mais jeune, beau, éloquent et surtout amoureux. Les princesses d’alors avaient fort peu de divertissement. Et se laissaient séduire par les pêcheurs audacieux. Tous deux vivent de longs moments d’extase clandestine…

Mais cette trop belle histoire tourne mal. Quelques cafards vertueux informent le gouverneur de l’inconduite de sa fille. Ce dernier, qui ne badine pas avec la vertu des princesses, la fait brûler vive dans sa demeure. Alors que la maison est en flammes, le petit pêcheur rêve de sa belle, qui lui murmure dans un soupir : «Cours dans mon château détruit, fouille partout, dans les ruines et les cendres éparses. Tu trouveras une petite pierre triangulaire et transparente : c’est mon cœur pétrifié. » Le pêcheur s’éveille, se rue dans les décombres, fouille, tâtonne, découvre le minuscule trésor, le serre sur sa poitrine. Grâce au précieux caillou en forme de cœur caché au chevet de son lit, le pêcheur retrouve chaque nuit sa princesse blottie au creux de ses bras.

C’est fort bien d’avoir un spectre comme amante; mais les convenances sociales imposent de prendre une épouse moins éthérée. Notre héros se marie, comme tout pêcheur qui se respecte. Sa femme, jalouse et suspicieuse, s’indigne qu’il attache tant de prix à un aussi stupide caillou. Un jour, en son absence, elle saisit la pierre dans un mouvement de colère, et la lance de toutes ses forces sur le pavé de la cour. Le petit cœur transparent se brise en mille éclats. Le pêcheur est fou de chagrin. Mais sur l’emplacement de chaque esquille, une plante à hautes tiges pousse soudainement, et donne des fleurs aux corolles blanches et mauves. Dans un ultime songe, la princesse apparaît à son aimé : « Par la faute de ta femme, tu m’as perdue a jamais. Tu ne me verras plus, mais je te laisse un remède souverain contre le désespoir. Prends la couronne des plantes qui ont surgi dans ta cour, tires-en le suc et épure-le par le feu. » Le pêcheur ordonne à sa femme de préparer la substance, et retrouve la paix du cœur. Depuis lors, l’opium existe, pour que les épouses légitimes aillent le cueillir.

Les pauvres du siècle dernier utilisent l’opium à l’exemple du petit pêcheur chinois. La substance s’y prête. Lewin, dans sa classification de 1928, fondée sur les effets des drogues sur l’homme, range l’opium parmi les euphorica, les « calmants de la vie affective » : « Le flot des contrariétés de la vie, dit-il, vient se briser sans faire d’impression et sans laisser de trace contre le cerveau morphinisé… C’est à peine si les chagrins et les soucis effleurent l’âme 20

L’opium, au XIXe siècle, est d’un usage aussi varié qu’hétéroclite. Passerelle entre le médical et le social, on s’en gave dès qu’on éprouve un quelconque mal-être, de la simple fatigue au grand accident et du bénin mal de dent à la pire infection pulmonaire. On en absorbe aussi car il diminue l’appétit et calme la faim. Et les pauvres en ont terriblement besoin… Le docteur Bouchardat constate en 1849 que le laudanum est en France « le médicament le plus employé en matière médicale ». Ce qui n’a rien d’étonnant, au vu des conseils d’emploi presque illimité qu’il en donne : «A petites doses, il produit un état de calme qui porte au sommeil ; doses plus fortes, il agit d’abord comme un stimulant, en exaltant les fonctions intellectuelles… ; c’est l’agent le plus utile contre les névralgies… C’est aussi un bon auxiliaire des antisyphilitiques… Il rend de grands services contre la bronchite et il est d’une incontestable utilité contre plusieurs maladies de l’appareil digestif 21. » Il est également d’autres mécanismes d’incitation plus pervers, qui poussent â l’opium dans certaines contrées : on en prend lorsque l’alcool est trop onéreux; ce qui s’était produit en Angleterre, quand le Gin Act de 1736 avait élevé le prix des alcools pour empêcher que les pauvres n’en achètent.

Pour couronner le tout, la coupure entre le médicament et la substance hédoniste n’est pas tranchée. Fortifiants, calmants, euphorisants ? Tout est également curatif. Dans la même logique thérapeutique, le médecin prescrit bien quelques bonnes rasades de vin 22… L’eau-de-vie — dont le nom est médicalement évocateur — suscite longtemps les plus grands enthousiasmes des hommes de l’art, et on la sollicite pour guérir tous les maux. Au reste, ces produits sont naturels ; ils sont donc sains. En France, l’Education nationale, dans ses brochures anti-alcooliques du début du siècle, oppose encore les «boissons naturelles », intrinsèquement «bonnes », le vin, le cidre, la bière, le poiré, aux alcools industriels, à base de betterave, de pomme de terre, et de grain, breuvages indiscutablement «mauvais », qui détruisent la santé de l’ouvrier. À bas la verte absinthe, vive le petit rouge, salubre et tonique ! Il faut attendre que la technicité chimique et pharmaceutique se développe, pour que des lignes de partage se dessinent, et qu’on renonce a l’opium qui était alors, bon gré mal gré, un irremplaçable médicament. Enfin, last but not least, pour engager la lutte, le savoir professionnel fait défaut. L’accoutumance n’est pas identifiée comme telle et les malaises ressentis par leurs clients lors des ruptures d’approvisionnement étonnent les droguistes…

L’alerte est donnée. Une littérature proliférante range bientôt ces consommations toxiques parmi les multiples plaies ouvrières, que la charité et la morale doivent cautériser. Mais comment faire ? Au milieu du xixe siècle, pour ces usagers innocents, vivre c’est survivre. L’abus d’opium participe du syndrome de la misère, comme la sous-alimentation, les taudis, l’usure au travail. Baudelaire, dont la doctrine sociale est des plus sombres, croit l’opium installé a jamais dans les fabriques : « Pour les ouvriers de manufactures, l’opium est une volupté économique, car l’abaissement des salaires peut faire de l’ale et des spiritueux une orgie coûteuse. Mais ne croyez pas, quand le salaire remontera, que l’ouvrier aille abandonner l’opium pour retourner aux joies grossières de l’alcool. La fascination est opérée, la volonté est domptée, le souvenir de la jouissance exercera son éternelle tyrannie 23 . »

Pourquoi une substance naturelle, banale, considérée depuis toujours comme bonne et utile, se révèle-t-elle soudain un produit de mort ? Au-delà des mutations alchimiques et des réseaux apothicaires, c’est la signification sociale du produit qui bascule. L’industrialisation et les mutations qu’elle induit rendent les pauvres a la fois omniprésents, redoutables et dignes de pitié. La drogue, par la même, devient visible.

Elle était déjà la, pourtant. Ce qu’on désigne aujourd’hui sous le terme générique de « drogue » est en effet aussi vieux que l’humanité: les fouilles préhistoriques, en Europe, ont mis au jour des graines de pavot, dans des endroits où la plante ne pouvait pousser naturellement. La nourriture mythologique que l’on retrouve dans les légendes des Aryens, le soma, cet instrument de communication avec les dieux — en fait, une simple variété de l’amanite tue-mouche — a lentement voyagé, sept mille ans avant Jésus-Christ, de la Sibérie au nord des Indes 24. De même, en Amérique latine, les Aztèques se livraient à l’absorption rituelle de champignons hallucinogènes, la fameuse o chair des dieux», trois mille ans avant notre ère.

Ces consommations rituelles se poursuivent sans discontinuer pendant l’Antiquité et le Moyen Age, dans la religion comme dans la vie quotidienne. Les Egyptiens emploient l’opium comme remède, au même titre que la graisse d’eunuque, l’urine de vierge ou la cendre de crapaud. Pour en cerner les effets, ils se livrent d’intéressantes expériences sur leurs esclaves ou leurs prisonniers. Et déjà, l’opium sert à empêcher les jeunes enfants de crier trop fort 25… Le népenthès, dont parle Homère dans L’Odyssée, ce philtre égyptien qu’Hélène verse à Ménélas, pour lui faire oublier la douleur et le malheur, n’est-il pas, dit Lewin, une boisson à base de pavot 26 ? C’est le même nepenthès que les guerriers grecs absorbent avant d’aller au combat, pour que le danger n’abatte pas leur Cœur.

Tout comme aujourd’hui, les produits de l’ivresse sont fabriqués avec soin. Tout comme aujourd’hui, ils se vendent et s’achètent. Tout comme aujourd’hui, ils circulent de par le monde. Les niveaux de consommation sont modérés ou élevés. Certaines drogues sont consommées par quelques centaines de personnes seulement. D’autres par des millions. A la fin des années vingt, Lewin estime qu’il y a vingt millions d’amateurs de bétel dans le monde.

Cependant, nulle part il n’a existé de pleine o liberté de se droguer», comme le veulent les mythologies de libération des années soixante-dix. Anarchiques en période de crise ou de dilution sociale, ces consommations premières sont en règle générale étroitement contrôlées 27. En amont, la récolte fait l’objet de prescriptions strictes, dans des rites de vendange par exemple. La cueillette du peyotl chez les Huichols du Mexique s’effectue pendant la saison sèche, au cours des grandes fêtes du maïs durant de trente à quarante jours. Les participants parcourent des étapes fixes, dans un trajet délimité. Le défilé est lui aussi ordonné selon des règles précises. Il en est de même de la fabrication des substances, hautement formalisée et intégrée à des rites religieux.

On détermine aussi qui a le droit de consommer: les initiés seuls, ou les non-initiés, la caste des prêtres ou une confrérie élargie. Dans la société inca, l’usage de la coca est réservé aux religieux, aux curacas — ceux qui soignent — et aux chefs locaux.

Aux Indes, seuls les brahmanes ont droit au soma. En Afrique, un stupéfiant, l’iboga, ne se consomme que dans des rituels de changement et par trois groupes : la société féminine de possession, la confrérie des devins guérisseurs, et la société initiatique masculine 28. Dans la Grèce antique, l’opium est un privilège de prêtres, et particulièrement de ceux qui rendent un culte à Déméter, déesse des moissons et déesse de l’oubli, embrassant dans sa gerbe des blés et du pavot. De plus, la consommation a lieu dans des moments autorisés : les fêtes, les initiations, les rites de passage, comme la guerre, l’adolescence, la maladie ou la vieillesse. Il y a des temps où elle est médicalement prescrite par le sorcier, dans des espaces physiques définis, des retraites éloignées ou des endroits identifiés, case ou espace géographique spécialisé.

Rien n’est moins libre enfin que de telles consommations. Même la prise hédoniste est réglée. Dans de nombreux cas, le contrôle des initiés s’exerce jusque sur leur mental, pour que soient maîtrisés les effets de la substance. Les visions du consommateur novice sont minutieusement dirigées. Ainsi, celui qui absorbe l’iboga en Afrique équatoriale doit avoir des visions se rapportant à des animaux aquatiques liés à la fécondité, comme les poissons, les grenouilles et les têtards.

Comme corollaire, il est des interdits posés et des sanctions arrêtées en cas de transgression et d’abus, qui vont jusqu’à la mort. Aux Indes, en dépit d’une multitude de drogues — opium, tabac, alcool, cannabis, bétel… — et d’une pléiade d’usagers, il n’y pas eu, jusqu’à une époque récente, de problème de toxicomanie historiquement dénoncé. Chaque produit s’inscrit au sein de rituels codifiés, et tout un chacun se montre tolérant envers les usages des autres castes, supposant que l’usage d’autrui est autorisé par ses prêtres.

Cela ne veut pas dire que, chez les peuples sans histoire, la drogue n’a jamais fait problème. Il s’y est produit des dérives, qui ont fait basculer telle ou telle société vers ce qu’on baptise aujourd’hui la « toxicomanie », le plus souvent lorsqu’une culture est menacée par une autre : la toxicomanie au kava, boisson enivrante consommé dans les îles Hébrides en est un des exemples. Avant l’arrivée des missionnaires, les champs de kava étaient divisés en trois parcelles. La première appartenait aux dieux malfaisants, et l’on ne pouvait la consommer; la seconde était réservée aux dieux du sommeil, les Atouas ; la troisième revenait aux familles. Le kava faisait l’objet d’un usage mesuré, soit religieux, lors de rites initiatiques, soit social, lors de fêtes périodiques.

Tout se gâte avec l’arrivée des missionnaires qui s’opposent à sa consommation. Dans certaines îles, l’alcool le remplace ; dans d’autres, il est clandestinement réintégré dans des cultes messianiques de révolte contre l’oppresseur, tel le célèbre cargo cult. Ailleurs, si le cérémonial est supprimé, la consommation perdure. Dès lors, le kava donne lieu à de véritables orgies. Lors de beuveries quotidiennes et nocturnes, ou même, pour certains, cinq ou six fois par jour. Les adeptes sont pris d’ivresse, et, dit Lewin, « tourmentés sans cesse par le besoin de boire ».« C’est un spectacle d’avilissement que celui de vieillards à cheveux blancs qui dégradés par leur longue passion s’en vont de porte en porte pour mendier du kava nouvellement préparé et qui souvent essuient un refus 29. » D’une maigreur impressionnante, les toxicomanes au kava, dit-on, tremblent jusqu’à être incapables de porter leur coupe jusqu’aux lèvres. Aux îles Hébrides, le kava est devenu une drogue de crise.

Ce qu’on désigne sous le terme générique et trompeur de «drogue » revêt une multitude de fonctions. L’une d’elles n’a rien à voir avec les mythologies de la jouissance. Les usagers demandent à la substance qu’elle les aide tout bonnement à supporter la vie quotidienne, à se lever chaque matin, à rejoindre leur travail à retrouver une fragile énergie bel et bien évanouie. Ou encore, parfois, à vivre l’angoisse et la peur. Ce sursaut de courage, la société elle-même le sollicite. Au cours des guerres bien sûr, ces terribles incitatrices à la consommation de substances enivrantes, de la gnôle à l’héroïne. Mais aussi, dans les périodes de mutation sociale, dans les moments de crise. Le laudanum et la poudre de Dover nous en font souvenir : l’histoire de la drogue en Occident commence par le malheur des pauvres.

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Notes

2. Au temps de l’opium presque innocent

1. ORIEUX Jean, 1977, Voltaire ou la royauté de l’esprit, Flammarion, Paris.
2. BORGMAN H., 1928, Thomas Shadwell, New York.
3. JONEs J., 1936, The Mysteries of Opium Revealed, London, 1700. Londres.
4. WEBER Eugen, 1987, A Modern History of Europe. Men, Cultures, and Societies, from the Renaissance to the Present, New York, W. W. Norton, 1971, trad. franç., Une histoire de l’Europe, tome II, Fayard, Paris.
5. BURKE Edmund, 1837, Réflexions sur la révolution française, in The Works of Edmund Burke, Harper and Brothers, New York, rééd. 1967.
6. TOCQUEVILLE Alexis (de), 1893,Souvenirs, Paris, rééd. 1986, Laffont.
7. COFFEY T. G., « Beer Street, Gin Lane : some Views on xvoith Century Drinking » Quaterly Journal AL Studies, 27, 1966.
8. VILLERME, 1840, Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, publié sous les auspices de l’Académie des sciences morales et politiques, Paris.
9. Anonyme, « Notes on Madras as a winter residence », Medical Times and Gazette, New Series 14, 1857.
10. STIMSON Gerry and OPPENHEIMER Edna, 1982, Heroin Addiction, Treatment and control in Britain, Tavistock Publications, Londres et New York.
11. ENGELS Friedrich, 1845, Die Lage der arbeitenden Klasse in England, Druck und Verlag Otto Wigand Leipzig; trad. franç., 1961, La Situation de la classe labo rieuse en Angleterre, Ed. Sociales, Paris.
12. BEHR H.R. 1980, op. cit.
13. BERRIDGE Virginia, « Working-class Opium Eating in the Nineteenth Century: Establishing the Facts », British Journal of Addiction, n° 73, 1978.
14. BERRIDGE Virginia, 1977, « Opium Eating and Life Insurance », British Journal of Addict. n° 72. De même, pour le débat sur l’assurance des alcooliques et des abstinents, voir LEDERMAN S., 1956, «Alcool, alcoolisme, alcoolisation : données scientfiques de caractère physiologique, économique et social », Travaux et Documents, tome 2, I.N.E.D., Paris.
15. DECHAMBRE A. (sous la direction de), 1881, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, tome 16, Masson et Asselin, Paris.
16. Cité par MAUGEAIS Patrick 1981, De la transgression a la loi les stupéfiants  de 1845 a 1916, mémoire en vue de l’obtention du certificat d’études spéciales de psychiatrie, Université de Caen.
17. Cité par BRAU Jean-Louis, 1968, Histoire de la drogue Tchou, Paris.
18. Annual Report of the Register General, Violent Deaths, Her Majesty’s Stationary Addiction in Britain, 1868.
19. BERRIDGE Virginia, « Mortality and medical science : concept of narcotic addiction in Britain 1820-1926», Annals of Science 36, 1979.
20. LEWIN Louis, 1924, op. cit.
21. BOUCHARDAT Apollinaire, 1849, Nouveau formulaire magistral.
22. ROGER, WIDAL et TESSIER, s.d., Nouveau Traité de Médecine, tome VII., qui recense toutes les prescriptions médicales de l’alcool. Pour l’Angleterre, voir WARNER J.H., « Physiological and Therapeutic Explanations in the 1860: the British Debate on the Medical Use of Alcohol » Bull. of Hist. Med. no 54, 1980.
23. BAUDELAIRE Charles, 1961, Les Paradis artificiels, Club du meilleur livre, Paris, éd. originale, 1860.
24. WASSON R. Gordon, 1971, Soma, Divine Mushroom of Immortality, EthnoMycological Studies no 1, New York, Harcourt Brace Jovanovich.
25. Papyrus no 782 déchiffré par l’égyptologue allemand Georg Moritz Ebers, 1873, intitulé « Remède pour empêcher les enfants de crier trop fort».
26. Odyssée, Chant IV, vers 219-232.
27. FURST Peter T., 1972, Flesh of Gods: The Ritual Use of Hallucinogens, Praeger Publishers, Inc. ; trad. franç., 1974, La Chair des dieux, l’usage rituel des psychédéliques, Seuil, Paris.
28. GOLLNHOFER Otto et SILLANS Roger, « L’iboga, psychotrope africain », Psycho trope, vol. 1, no 1, printemps-été 1983.
29. LEWIN L., 1924, op. cit.

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