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Chapitre 4 : La plus grande intoxication du monde

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AU début du XIXe siècle, une prémonition apocalyptique rejoint les thématiques puritaines. L’opium, substance de mort, pousse à sa perte une nation entière, la Chine. L’Occident fasciné contemple ce désastre qu’il sait avoir cyniquement entretenu. Les économistes, les politiques et les moralistes du temps débattent, se scandalisent, s’apitoient, s’indignent. Ou posent des questions encore vivaces aujourd’hui.

Suivons la piste de l’opium. L’histoire des drogues est celle de trajectoires surprenantes, d’itinéraires imprévus qui rattachent par-delà les siècles un continent à un autre, en une toile d’araignée aux fils invisibles. Il faut trouver le bon angle, le juste éclairage pour discerner les liens entre l’Occident et l’Orient, entre le présent et le passé. Davantage encore que d’autres substances, l’opium est friand de ces sauts extravagants ; il nous arrive de la plus haute Antiquité, et parcourt le monde ; sous les masques les plus divers, il envahit l’Europe et l’Amérique ; mêlé au tabac, il conquiert la Chine, et, en Californie, il est aux origines de la prohibition ; en Europe, soigneusement traité par les chimistes, il revient une nouvelle fois, sous les formes paradoxales d’un médicament miraculeux et d’un fléau social.

L’Empire Céleste connaissait déjà les emplois médicaux du produit, transmis par les marchands arabes. Et aussi ses usages hédonistes ; dès 1068, un poète, Suche, écrit : « Buvant une décoction de pavot, je ris, je suis content. » Toutefois, comme l’éther avec les techniques d’inhalation, comme la morphine et la seringue de Pravaz, la rencontre du produit et d’un mode d’absorption sécrète l’épidémie. Un opium de contrebande, dit-on, fut introduit au XVIIe siècle dans la mer de Chine par les marins hollandais installés à Formose, ou plus précisément, par leurs serviteurs javanais 1. Ces derniers, rapporte le docteur Engelbert Kimpfer, vendaient du tabac imprégné d’une solution d’opium, dans un mélange dont ils prétendaient qu’il était souverain contre la malaria. Les Chinois en adoptent l’usage, se l’approprient et le perfectionnent.

Cette association hasardeuse d’une substance et d’un mode d’ingestion, effectuée il y a plus de trois cents ans en une terre reculée, fut à sa façon un événement historique. Sans le savoir, les premiers qui firent cet amalgame inventaient innocemment à la fois les fumeries d’opium et la plus grande toxicomanie du monde. Auparavant bu, ou mangé, l’opium est désormais fumé. De médecine ambiguë, il devient pure jouissance. Le fumeur d’opium, somnolant dans sa béatitude, enfoncé dans des coussins, devenait ?archétype du drogué, dont le vice met en péril la société… Le refus de cette imagerie poussa l’Angleterre à mettre en place une politique d’hygiène publique à l’égard des drogues. Et incita les États-Unis à s’engager sur la voie de la prohibition.

La Chine produisait déjà de l’opium, depuis les années 1650, mais la culture était étroitement circonscrite ; la plus grande ‘S’art du produit arrivait des Indes en contrebande, introduit par les Hollandais et par les Portugais. L’Empire Céleste découvre vite la nocivité de cette étrange mixture, qui suscite une foule grandissante d’adeptes et qui soulève des débats peu connus de l’Occident. L’Angleterre prêche l’abstention. La Chine, elle, en appelle à la puissance publique et se range très tôt à une politique de prohibition. Dès 1729, l’empereur Yong-tchen s’efforce d’interdire la consommation de l’opium. En vain. Les Anglais, en pleine expansion économique, s’en sont déjà faits les entrepreneurs…

Les entrepreneurs de la drogue

L’Angleterre du XIXe siècle est au faîte de sa puissance. Depuis le traité d’Utrecht, en 1713, elle a la haute main sur les échanges avec l’Asie. Victorieuse des Espagnols, puis des Hollandais, elle domine le commerce international. Des négociants habiles s’enrichissent, et s’érigent en classe puissante et cultivée. Bientôt ils ne se contentent plus d’échanger les épices ; ils font commerce des marchandises les plus variées. Des métaux : le fer, l’étain, l’acier. Des tissus : le coton, la laine, la soie. Et du tabac, du thé, du riz, du sucre, du cuir, de la porcelaine… Des esclaves noirs, qu’en concurrence avec les États-Unis, ils transbordent d’un continent à l’autre, dans les flancs de bateaux a vapeur. De l’opium, enfin, « produit de luxe et de corruption », disait en 1792 le gouverneur du Bengale, Warren Hasting, « qui ne devrait être autorisé qu’a l’exportation hors des frontières anglaises 2 ». L’opium, dont Warren Hasting obtint le monopole d’exploitation pour la Compagnie des Indes orientales, et dont il submerge la Chine.

Le débat qui s’instaure a ce moment est fort confus. Au yeux des Anglais, l’opium est d’abord une marchandise. Empêcher sa circulation, n’est-ce pas se rallier au protectionnisme ? La Chine, par des strictes dispositions monétaires qui assoient son mépris a l’égard des o barbares étrangers », s’est volontairement ségréguée du monde. Les libéraux anglais s’acharnent contre cet isolationnisme. Leur intérêts ont un puissant fondement théorique : au nom du libre échange, ils conjurent l’Empire Céleste de s’intégrer aux circuits internationaux 3. Il y a la un combat qui touche aux fondements mêmes du libéralisme. Seulement voilà… Son enjeu, la liberté de vendre et d’acheter l’opium, soulève des questions morales pour le moins épineuses.

Par-delà les grands principes, on trouve les petits et les gros intérêts. Les Anglais jugent le troc de l’opium plus avantageux que le paiement comptant du thé et des soieries chinoises. Ils échangent ces richesses contre l’opium, cultivé sur grande échelle la où ils ont un monopole de production, aux Indes orientales. Dès lors s’instaure un fructueux commerce illicite, en triangle : l’opium part des Indes ; il est importé en Chine ; les bénéfices de l’échange reviennent a l’Angleterre. Grâce a l’interdit et au marché noir, les prix grimpent sans cesse, tout comme les bénéfices retirés des ventes. Ces sommes constituent un indispensable ballon d’oxygène pour les finances anglaises, et l’impact économique de cet afflux de liquidités apparaît considérable. En 1839, les revenus commerciaux de l’opium représentent 34% de ceux que la Couronne tire des Indes britanniques. En 1875, ce chiffre monte jusqu’à 41%, et ces sommes, par un mécanisme financier complexe, concourent a l’équilibre du budget anglais 4. L’Inde mérite son titre de « joyau du diadème impérial »… La drogue est un rouage du système économique international. Elle ne cessera pas de l’être. Tout comme le salaire d’un ouvrier des industries chimiques allemandes, a la fin du siècle, dépendait en partie des héroïnomanes ; tout comme aujourd’hui le revenu des paysans afghans ou boliviens est lié pour une part au nombre de drogués occidentaux… Et, dans ce cas, les mécanismes d’interdépendance deviennent des plus complexes, et les solutions bien aléatoires.

La Chine se débat comme elle peut. De 1729 â 1836, l’Empire édicte près de quarante décrets contre l’opium. Fumer, cultiver ou importer le produit est expressément interdit. Les châtiments s’abattent, terribles parfois. Pendant un temps, on coupe aux fumeurs une partie de la lèvre supérieure, pour les empêcher de « tirer sur le bambou ». Sans succès. Certains sont étranglés, d’autres décapités pour l’exemple. Des mandarins sont exilés chez les Tartares. D’autres sont condamnés à porter nuit et jour, jusqu’à leur mort, un lourd collier de bois autour du cou. Peine perdue… Les Anglais protestent contre cette répression. En 1782, Fitzhugh, un agent de l’East India Company, se plaint : « L’importation de l’opium est interdite, l’opium saisi est brûlé, les bateaux confisqués, les Chinois trouvés en possession du produit sont passibles de mort… » Heureusement, précise-t-il, la corruption est omniprésente, et permet toujours la poursuite des affaires. Des sociétés du crime, comme les puissants Chiu-Chau, n’ont aucune peine à acheter des bureaucrates pauvrement rétribués et à se jouer des gouvernements centraux 5. Un marché clandestin s’institue, corollaire presque obligé des politiques de prohibition des toxicomanies ; et ce marché est d’autant plus prospère que le produit est plus rare. La Chine rencontre désormais le dilemme de tout État : autoriser le produit ? C’est le contrôler, mais c’est aussi le propager… L’interdire ? C’est promouvoir un marché noir…

Les entrepreneurs de la drogue s’affichent impunément : 200 caisses d’opium de 60 kilos débarquées en 1729, 4000 en 1792, 6000 en 1817 6… A partir de 1821, c’est l’invasion brutale, qu’on explique par une concurrence accrue entre commerçants anglais et portugais. Par des voies diverses, en 1837, près de 40000 caisses arrivent en Chine. Le système est bien rodé. Des navires rapides traversent l’océan, qui remettent les ballots à des jonques basses et puissamment armées — les « dragons rampants » —, qui elles-mêmes les livrent sur les côtes chinoises. On cite même — horresco referens — le cas de missionnaires à qui aurait été confiée la tâche délicate de négocier avec les autorités locales…

À quelques milliers de kilomètres de là, en Inde, les affaires, tout aussi florissantes, ont des allures plus respectables. La compagnie la plus célèbre est créée par deux Ecossais, qui n’ont rien de brigands de grand chemin. Le premier : le jeune et fringant James Matheson, auparavant consul du Danemark à Macao et coqueluche des salons, est le fils d’un baronnet ; à Canton, tout le monde est entiché de lui. Le second, William Jardine, est un médecin de la Compagnie des Indes, reconverti dans le commerce. En 1828, les deux amis décident de fréter une petite flotte de commerce de l’opium, et fondent la Jardine, Matheson and Co, qui prospère rapidement. Et qui continuera de prospérer. C’est, aujourd’hui, une opulente société de biens immobiliers qui possède encore pignon sur rue, à Hong-Kong.

Le premier héros de la prohibition

Que doit faire la Chine devant ce raz de marée ? Accepter le fait accompli, et légaliser l’opium ? S’indigner, et faire appliquer enfin sa politique d’interdit ? Un débat s’élève à. la cour impériale, entre 1836 et 1838. Ses accents sont étonnamment modernes 7. Un petit groupe de lettrés, tenant de positions réalistes, est sceptique : on ne peut mettre fin à un commerce si florissant, disent-ils, et le viol continu des lois encourage la corruption. Le commerce doit être officialisé. Des mesures fiscales imposant fortement le produit à son entrée sur le territoire viendront heureusement gonfler les caisses de l’Empire. Qu’on maintienne l’interdiction à l’endroit des soldats et des fonctionnaires, mais qu’on tolère l’opiomanie des individus sans foi ni loi ! Politique absurde, rétorquent les avo-cats de la prohibition. Interdire l’opium aux militaires et aux fonctionnaires ? Comment la légalisation de l’opium les empêcherait-elle de se droguer ? Ce sont les plus gros consommateurs ! Sur tous les continents, la dramatisation est toujours un puissant ressort du prohibitionnisme. Les prohibitionnistes présentent à l’empereur une situation d’apocalypse : « Ce poison importé par des barbares, dit un membre du Comité des censeurs de la cour, c’est la fin de notre peuple, la destruction de l’âme de la nation. » Les conseillers sont divisés, et la majorité prohibitionniste reste faible. L’empereur médite mûrement, et tranche en faveur d’une politique énergique. Et donc en faveur de la prohibition, dont c’est un des premiers .exemples historiques.

Sanctionnons donc. Mais qui ? Les usagers, répond-on. Un projet suggère l’exécution publique des fumeurs invétérés, s’ils ne se sont pas amendés au terme d’un an. Solution finale, devant laquelle l’empereur recule. Mieux vaut s’en prendre aux étrangers, soufflent d’autres conseillers. Eux, les vrais responsables, doivent être châtiés…. Devant tant d’avis contradictoires, l’empereur nomme un commissaire impérial d’une quarantaine d’années, Lin Tse-hsu, pour départager les courtisans 8. Ce haut fonctionnaire remarquablement intelligent, enfant prodige d’une famille de lettrés, attaché au confucianisme jusqu’au mysticisme, avait été surnommé « Lin-le-ciel-pur », tant il avait la réputation d’être intègre — qualité précieuse et rare en une période où l’Empire est gangrené de corruption. Il lui revient de définir la doctrine officielle de l’Empire, par un jugement de Salomon : les opiomanes sont des « malades moraux », qu’il faut remettre sur le droit chemin, et la répression doit s’exercer contre eux et contre les étrangers, tout aussi bien.

Encore faut-il passer aux actes. Aussitôt entré en fonction, Lin Tse-hsu écrit à la reine Victoria et sollicite son appui : que la première puissance économique du monde mette fin au trafic qui inonde les côtes chinoises, et empêche l’opium de pénétrer dans les ports ! La dernière phrase de cette lettre, d’une sentencieuse et exotique insolence, mérite d’être citée. La digne souveraine n’était pas habituée à un tel ton… « N’allez pas, en aucune manière, par des paroles fleuries éluder ou retarder une solution. Réfléchissez-y sérieusement, observez attentivement ces choses. »

Sa Très Gracieuse Majesté, « incarnation vivante de la vertu », répond, par la voix de la Chambre des communes, qu’ « il lui semble inopportun d’abandonner une source de revenus aussi importante ». L’Europe fixe les yeux sur l’Angleterre. Pour la première fois, l’opium est au centre d’un débat moral. Avec passion, les dames protestantes, les sociétés charitables, les journalistes et les avocats du meilleur monde discutent, argumentent, prennent position 9. Le président de l’exécutif de l’East India Company, George Stauton, est plus ou moins hostile à ce commerce honteux. Le Premier ministre lui-même, Lord Palmerston, se montre réticent. A-t-on le droit, se demandent, parmi les citoyens britanniques, ceux que la morale chrétienne préoccupe, d’encourager le vice et de pousser de misérables Chinois à la mort, au nom des idéaux libéraux et des lois du marché ?

Au moment où Lin est nommé, les relations entre l’Angleterre et la Chine se sont considérablement dégradées. Le 26 février 1839, on pend haut et court un trafiquant chinois, face aux factoreries étrangères. L’Europe y voit une véritable insulte. Les fonctionnaires sont achetés par les Anglais, les officiers de haut rang sont corrompus ? Lin mobilise les notables restés fidèles à l’Empire. Les Chinois font le blocus de Canton, jettent en prison le surintendant en chef Charles Elliott, représentant de la reine. Et ils l’obligent à livrer les ballots d’opium détenus par les ressortissants étrangers. Dans un geste spectaculaire, 20291 caisses sont ouvertes. Avec l’aide de la population mobilisée pour l’occasion, l’opium est réduit en pâte, délayé dans de grandes cuves, sur les plages, et jeté la mer le 7 juin 1839. Les commerçants sont spoliés, et l’Angleterre, gravement outragée, est contrainte réagir de manière officielle.

Charles Elliott, du fond de sa prison, écrit l’empereur. Dans une argumentation libérale et moderne, il insiste sur les effets per-vers induits par les décisions de Lin : « M’est-il permis d’opposer cette grande réforme [la prohibition de l’opium] des principes de vérité, de modération et de justice ? Pense-t-on par des mesures spoliatrices anéantir le commerce de l’opium ? De tels espoirs sont futiles et l’Empereur est trompé. Ses intentions sages et justes doivent être respectées, mais les dernières mesures du commissaire Lin ont retardé l’application de la volonté impériale. Elles ont donné une immense impulsion au trafic d’opium, qui était plusieurs mois avant son arrivée en stagnation, et ont ébranlé la prospérité de provinces florissantes. » Il se déclare persuadé que « tout sera réglé selon les principes de l’équité et de la raison », car « il nous faut des relations commerciales honorables et sûres » et « la justice est de notre côté ».

Contrairement ce que voudrait une interprétation économiste et simpliste, les intérêts de l’Empire britannique n’étaient pas seuls en jeu ; les origines de l’antagonisme sont plus complexes. L’Empire Céleste voit d’un oeil méfiant les « barbares étrangers » s’implanter sur son sol ; les catholiques convertissent les autochtones au christianisme ; les protestants font de même, mais ils se font, en outre, les avocats d’une démocratie qui répugne au système politique chinois… Presque au même moment, la France entre aussi en conflit avec la Chine : un missionnaire catholique a été exécuté. L’Angleterre n’est pas seule dans le jeu. Toutes les puissances européennes revendiquent le libre accès aux provinces chinoises. De débats en escarmouches, d’accusations en mêlées, l’empoignade devient inévitable.

Nombre d’Anglais veulent tout bonnement que l’Empire Céleste se soumette aux règles élémentaires du libéralisme. Et les Chinois qu’ils respectent sont, eux, des libéraux. Pour démentir la réputation de fausseté faite aux fils du Ciel, le surintendant Charles Elliott raconte l’anecdote suivante. En 1837, un Cantonais s’était engagé lui livrer des soieries, payées d’avance. Or ce négociant était aussi l’un des plus gros marchands d’opium de la ville. La prohibition gagne, sa tête est mise prix, et il prend la fuite. Elliott fait le deuil de ses soieries…. Pourtant, la seule fin de remplir ses engagements et de livrer ses soieries, le marchand revient clandestinement Canton et rencontre Elliott au péril de sa vie. « Un trait pareil fait honneur à l’individu et à la Chine. » « Je ne suis pas mû par des motifs de vengeance ou d’animosité envers les Chinois, affirmera-t-il toujours, même au plus fort de la guerre. Je trouve que ce gouvernement est injuste et oppressif envers les étrangers, mais j’aime la Nation. »

Dans toute l’Europe, les commentateurs libéraux appuient l’Angleterre. D’un revers de main, ils repoussent « les outrances des prohibitionnistes ». Certains prétendent, disent-ils, que, pour satisfaire une immense demande, il a fallu transformer l’Inde en un immense champ de pavots… Rétablissons la vérité. En 1838, les trois variétés d’opium réunies, Malva, Bénarès et Patna ne représentent guère plus de 25000 caisses ; ce qui, certes, multiplie par six les importations de 1820, mais qui demeure fort éloigné des allégations prohibitionnistes… De plus, poursuivent-ils, l’Angleterre n’est pas complice d’un trafic illégal. L’East India Company vend aux enchères, honnêtement, publiquement, ses caisses d’opium. Certes, ledit opium vogue vers la Chine, importé en contravention avec les lois du pays, et il y abrutit les populations. Léger désagrément. Mais la connaissance de ce fait déplorable, dit Jancigny, le commentateur de La Revue des Deux Mondes, n’impose pas d’en suspendre la vente ou de prohiber une culture profitable ». Enfin, ajoute-t-il, « si on avait repoussé avec une vertueuse horreur un revenu net de 30 à 40 millions de livres que lui apporte l’opium aux dépens de l’étranger, une pareille conduite aurait pu être stigmatisée comme le comble de la folie et de l’hypocrisie à la fois ». Nous sommes simplement en présence d’« un système vieilli qu’une secousse devenue nécessaire pouvait seul rajeunir et faire tourner l’avantage réel de la civilisation et du commerce. C’est de ce point de vue qu’il faut envisager les affaires de Chine », affirme toujours le très modéré, très aristocratique et très libéral A. de Jancigny 10.

Soucieux de préserver leurs funestes profits, les sociétés indiennes et les gros commerçants impliqués dans le trafic d’opium financent une bruyante campagne de protestation auprès de l’opinion publique anglaise : les Chinois, affirment-ils, et, en tout premier lieu, le commissaire Lin, font subir la Couronne les pires outrages. De plus, ils insultent la Bible. William Jardine, élu au Parlement, investit une fortune dans l’opération : « Le plus grand contrebandier de tous les temps força son pays à, la guerre », dit O’Callaghan 11.

Le Parlement anglais, vote, le 27 juillet 1839, les crédits nécessaires à une intervention militaire. Non sans difficulté, et avec seulement une dizaine de voix de majorité. L’opposition, par la motion Graham, se fait critique. Et Lord Palmerston est contraint de prononcer une phrase demeurée fameuse : « L’opium n’est pas plus meurtrier que l’alcool. » Une expédition punitive est décidée. C’est le début de la guerre.

La Chine à genoux

L’engagement est resté célèbre sous le nom évocateur de « première guerre de l’Opium » — dénomination d’ailleurs fort peu appréciée par la Couronne. Dès les premiers affrontements, les corvettes anglaises mettent en déroute les jonques de guerre chinoises. Les Anglais progressent avec rapidité, et non sans bavures ; le pillage des distilleries de Tinh-Hae est resté célèbre. On y fabriquait une liqueur, le sam-chou, sur laquelle se ruent des marins irrésistiblement attirés par les liqueurs fortes, et qui se laissent aller à de fâcheux excès sur les populations… L’opium se marie harmonieusement à l’alcool.

Pour organiser sa riposte, la Chine recrute ses généraux. A son étrange manière de bureaucratie céleste. Pour désigner le com-mandant du front de Ning-Po, trente lettrés sont soumis à un concours, sur le thème : « Rédigez en vers classiques un communiqué de victoire. » Hélas ! Ces guerriers-poètes à la plume facile sont aisément défaits. A ce que l’on raconte, l’opium n’est pas seulement à l’origine du conflit : il a sa part dans la défaite. Les récits de guerre conservent le nom d’un général, Chang, qui, tout près du front, tire mollement sur sa pipe. Ses officiers lui demandent quels sont ses ordres. Ecroulé sur son lit, Chang tire sur sa pipe. Le canon tonne près de lui, les balles sifflent à ses oreilles. Chang tire sur sa pipe. Lorsque ses troupes s’enfuirent, elles l’emmenèrent charitablement, rêvant toujours sur une civière 12.

Supérieurs, tant par leur armement que par leur organisation, les Anglais l’emportent au terme d’un conflit qui dure près de trois années. Les nouvelles expéditions ne sont d’ailleurs plus ratifiées par le Parlement : malgré tous les efforts rhétoriques et la séduction de Jardine, l’homme de la rue reste insensible aux beautés libérales du commerce d’opium. Aux termes du traité de Nankin, du 29 août 1842, les Chinois, vaincus, sont contraints d’indemniser les Anglais des frais occasionnés par leur expédition militaire et par la destruction de leurs stocks d’opium. Ils doivent baisser les tarifs douaniers et ouvrir cinq de leurs ports au commerce européen, ce dont se félicitent les tenants du libre-échange. Les religieux, tout comme les commercants, y trouvent leur compte : les activités missionnaires, interdites depuis le siècle précédent, leur sont autorisées. Les Anglais, qui avaient — partiellement — obtenu la liberté de commerce exigée, reçoivent de plus le port de Hong-Kong.

L’empereur, en fureur, rejette la faute sur son commissaire Lin : « Non seulement tu as fais voir que tu étais tout à fait incapable d’arrêter le commerce des barbares étrangers, mais tu as aussi montré que tu ne pouvais saisir les Chinois pervers. Tu as dissimulé la vérité sous des paroles mensongères, et loin d’avoir rendu aucun service dans cette affaire, tu as soulevé des vagues de confusion et tu donnes lieu à des désordres sans fin. Tu ne vaux pas plus qu’une image de bois. J’ordonne que les sceaux officiels te soient enlevés et que tu te rendes à Pékin avec la rapidité du feu, pour être examiné en ma présence. »

Dûment chapitré par son monarque, Lin se voit honteusement exilé pendant plusieurs années à la frontière russe.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Une nouvelle guerre de l’Opium survient en 1856. Le prétexte en est la saisie par la police chinoise d’un bateau, une lorcha sous licence britannique baptisée l’Arrow. Ainsi commence, à l’initiative de Palmerston, la guerre de l’Arrow », connue sous le nom de « seconde guerre de l’Opium ». La Chine définitivement mise à genoux, une kyrielle de mesures contraignantes lui sont imposées, entre 1858 et 1860. Cette fois, l’ouverture est effective : ceux qu’il est désormais officiellement interdit de surnommer les « barbares étrangers » implantent des missionnaires et ouvrent des légations à Pékin. La Chine est contrainte de créer un ministère des Affaires étrangères. Et surtout d’accepter le commerce avec l’Occident : onze nouveaux ports sont ouverts au commerce — et particulièrement à celui de l’opium, désormais tout à fait légal.

Dans la deuxième moitié du siècle, les conflits successifs entre la Chine et les pays occidentaux se soldent tous, immanquablement, par la défaite de l’Empire ; le territoire est bientôt parsemé de concessions étrangères qui font régner leur loi. La Chine fait peur ; on le croit, ou feint de le croire. Les pays occidentaux évoquent en frissonnant les menaces dont elle est porteuse. La Chine déborde, ses frontières craquent. Si l’on n’y prend garde, ce sera bientôt la coulée diluvienne des hordes jaunes, la résurrection effrayante du passé. Armons-nous dès aujourd’hui contre l’« ennemi des siècles à venir ». Et chacun de prendre le chemin de l’Empire du Milieu. Les militaires s’y couvrent de gloire, les marchands y font des affaires, les antiquaires aussi : Si nous avons la guerre avec l’Empire du Milieu, le prix des vieux meubles de laque et des riches porcelaines chinoises va baisser beaucoup, messieurs les amateurs ! » ricane Maupassant 13. Selon une expression à la mode vers 1900, on se partage le monde.

Le commerce de l’opium s’épanouit en toute liberté, avec un rare et cynique bonheur. Après la première guerre de l’Opium, les ventes redoublent : parties de 312 tonnes en 1798, elles s’élèvent à 2 735 tonnes en 1838, atteignent 5 200 tonnes en 1860, et 6500 tonnes en 1880, soit une valeur de plus de 130 millions de livres 14. Autrefois limité aux cinq ports, le trafic s’étend bientôt à toute la côte. À Hong-Kong même, les affaires sont florissantes. Toutes les affaires d’ailleurs, licites ou non. Elles prospèrent encore aujourd’hui… La Jardine, Matheson and Co récolte les fruits de son obstination et de ses investissements. Chaque jour, des compagnies anglaises débarquent sur les quais leurs caisses d’opium. De Bombay arrive le Malwa ; de Calcutta voient le Patna — le meilleur et le plus cher — et le Bénarès.

Ces caisses, qui renferment chacune de 70 à 80 kilos d’opium, déclenchent sur le pays un typhon toxicomaniaque. Record historique : la Chine, entre 1870 et 1900, compte comme toxicomanes entre 5 et 20% de sa population, soit, selon certains auteurs, 120 millions de drogués 15. Les Chinois n’étaient pas d’ailleurs près de se débarrasser de leur opiomanie. À l’opium étranger, ils opposèrent le leur. Après la seconde guerre de l’Opium, ils en développent la culture, qui fait vivre les provinces du Se-tchouan et du Yunan. Et qui alimente aussi les bandes armées qui bientôt s’entredéchirent et ruinent la Chine. On reparlera longtemps de cet opium : son trafic, par les ressources qu’il fournit, sera le nerf de la guerre engagée par le Kuomintang 16

La Chine empoisonnée

Lentement, posément, méthodiquement, sûrement, la Chine s’empoisonne. Tel est le constat des missionnaires, de plus en plus inquiets. Tel est aussi celui des médecins militaires. Suivons H. Libermann, médecin première classe de l’armée française, et qui a fait toutes les campagnes d’Orient 17 : il n’est pas d’endroit en Chine où il n’ait rencontré l’opium, affirme-t-il. Contrairement a ce que d’aucuns affirment, l’opium n’est pas réservé aux ports. Il sévit partout. Suivant la progression de son armée, Libermann pénètre dans un tout petit village, perdu a l’intérieur des terres. À l’écart, il aperçoit une hutte sale et délabrée, et entre ; a l’intérieur, un Chinois décharné qui n’avait pas eu le courage de fuir devant l’armée d’occupation, et qui reste la, a tirer sur sa pipe… Dans un village de 380 maisons, il en recense 277 qui disposent d’un attirail complet d’opiomane : la pipe, le fourneau, la boîte, le godet, le stylet en métal… Tien-tsin, petite ville de 3000 habitants, il compte avec une minutie maniaque les diverses boutiques où l’on se procure de l’opium. Il en trouve 164 ! D’autres commentateurs rapportent qu’a Chunking, il y a, pour 130000 habitants, 1200 fumeries. Dans certaines provinces, au dire des consuls britanniques, aucun homme n’échappe a l’intoxication. Et dans le port de Hong-Kong lui-même, les globe-trotters fascinés contemplent le spectacle exotique de drogués moribonds, entassés pêle-mêle dars des jonques humides ou dans d’ignobles quartiers malfamés. Le gouvernement britannique ne mit fin au monstrueux scandale d’un trafic impudemment toléré qu’en 1946, contraint enfin d’appliquer les traités internationaux sur le territoire de la ville.

Selon Libermann toujours, un Chinois sur dix est opiomane. Les femmes sont moins touchées. D’autres observateurs soulignent pourtant un emploi féminin et original : « un mot dur de la part de leur mari, et c’est une mort confortable ». Les missionnaires tentent de sauver ces suicidées 18…Les jeunes aussi sont opiomanes. L’initiation a généralement lieu vers dix-huit ou vingt ans ; mais des enfants de dix ans, des adolescents de quinze peu-vent être de gros consommateurs. Tous les milieux sociaux sont amateurs : les journaliers et les manœuvres, les fonctionnaires et les lettrés. Les forces vives de la nation sont atteintes… Tous les voyageurs déplorent la dégradation morale de la Chine : chez les opiomanes, « point de loyauté, point de franchise dans les rapports particuliers », mais « la ruse et la tromperie », l’indifférence : des pauvres mourant de faim sur les places publiques ; et même « la prostitution la plus hideuse ». Libermann mentionne l’existence, a Tien-tsin, de trente-cinq maisons hautement spécialisées où des jeunes garçons de huit a dix-sept ans vendent leurs services.

On les reconnaît de loin, dans les rues chinoises. Ils cheminent lentement, maigres, la tête baissée ; leurs membres sont grêles, leurs mouvements incertains. On s’approche d’eux. Ils ont le teint d’une pâleur mate et maladive, les yeux caves, entourés de cercles bleuâtres. On leur adresse la parole. Ils répondent, l’élocution lente et embarrassée ; ou, s’ils sont sous l’influence du produit, d’une manière précipitée et confuse. Tels sont les opiomanes, décrits par les médecins et les missionnaires.

Ils se retrouvent dans une salle sombre, noire, humide, puante, aux volets hermétiquement clos, sous de petites lampes qui projettent une lueur vague, peine suffisante pour éclairer les préparations ; sur les murs, des rouleaux de papier marqués des sentences confucéennes. Un plateau, sur lequel sont disposés une pipe, une boîte pour la substance, une petite éponge, un vase pour recueillir le déchet — le dross —, des ciseaux, des pinces, une aiguille d’acier, un godet de métal pour les débris de mèche, et enfin une lampe, avec un trou rond son sommet, dont l’arrivée d’air, la base, permet qu’une flamme uniforme cuise » l’opium, selon le terme consacré. Cet instrument de précision est parfois fabriqué Birmingham : les hommes d’affaires anglais sont attentifs aux petits profits 19.

Quinze vingt fumeurs, couchés sur le flanc, sur des lits de camp recouverts de nattes, une tasse de thé leur portée, la tête posée sur un oreiller de paille, tirent avec mollesse sur leur pipe, abandonnée au creux de leur main morte. Dans la pièce, une fumée blanche, lourde, l’odeur fruitée. La technique n’est pas aisée maîtriser : pour bien fumer, dit-on, il faut avoir gâché beau-coup d’opium. Les fumeurs approchent du brasier qui rougeoie le stylet de métal qui transporte de petites boules de dix vingt grammes d’opium ; ils les disposent avec un soin maniaque dans le fourneau de leur pipe, et tirent une vingtaine de bouffées… Avec l’éponge, ils refroidissent et nettoient la pipe, ainsi prête pour une autre dose. Et ainsi, pour certains, jusqu’à deux cents fois par jour… Dans la fumerie, ils sont là, soit abattus, les yeux ternes et morts ; soit, l’inverse, emportés par une extraordinaire loquacité, saisis par on ne sait trop quelle agitation. Les riches, eux, s’enivrent dans des chambres somptueuses, couvertes de tapis et de soieries, « décorées de peintures lubriques », précisent les voyageurs. S’ils emploient des pipes de jade, et non point de bois ou de métal, le résultat est le même. La dégradation et la mort.

Ce dernier point est objet de litige. Contre les missionnaires et les médecins, les libéraux soutiennent que seuls les pauvres sont minés par l’opium, et qu’un usage modéré reste possible. Des « philanthropes anglais » qui ne manquent pas d’aplomb prétendent que « loin de produire les effets désastreux qu’on lui attribue, l’opium est utile aux Chinois dont le tempérament lymphatique a besoin d’un excitant ». D’autres, plus cyniques encore, estiment que c’est la seule technique réellement efficace contre la surpopulation. « Mercantilisme homicide !» rétorquent les médecins. « je n’ai rencontré que quelques vieillards de soixante-quinze ans dans un état de santé satisfaisant », raconte Libermann, après des années de consultation en Chine. Son ami Ma, commerçant d’une cinquantaine d’années, se limite à un gramme par jour depuis trente ans, avec de temps en temps, des orgies de cinq à six grammes. Peu a peu, il augmente les doses, toutes les fois qu’une affaire d’importance impose un regain d’attention. Il s’affaiblit et meurt bientôt d’une paraplégie, soigné par Libermann. « L’usage modéré ne laisse pas à l’abri d’accident », les consommateurs raisonnables sont rares — moins de 25 % — et même eux, « le plus souvent, en meurent », conclut-il.

Notes

4. La plus grande intoxication du monde

1. DERMIGNY L., 1964, La Chine et l’Occident: le commerce à Canton au XVIIe siècle, S.E.V.P.E.N., Paris.
2. OWEN David E., 1934,British Opium Policy in India and China, Conn. Yale University Press, New Haven.
3. WAKMAN F., 1978, Canton Trade and the Opium Witt., in J.K. FAIRBANK, 1978, The Cambridge History of China, vol. 10, Late Ch’ing Part One, Cambridge University Press; FAIRBANK John K., 1953, Trade and Diplomacy on the China Coast: The Opening of the Treaty Ports, 1842-1854, Cambridge, Mass. Harvard University Press. Voir également CHESNEAUX J. et BASTIDE J., 1969, Des guerres de l’Opium d la guerre franco-chinoise, 1840-1885, Hatier, Paris.
4. L’opium fournit approximativement 1/7 du revenu des Indes, selon ADAMS LEONARD P., 1980, «La Chine, berceau du fructueux fléau de l’Asie », in Mc COY (if. note 16 infra). Des statistiques indiquant le pourcentage des revenus produits par la vente d’opium sont fournies pour certains ports ou provinces par la Société des Nations, Commission consultative sur le trafic de l’opium et autres drogues dangereureuses : Annual Reports on the Trafic in Opium and Other Dangerous Drugs. Dans certains ports, il peut se monter à plus de 50% des revenus, par exemple 56,7% à Singapour en 1890, et jusqu’à 59% en 1904.
5. WANG Y. C, « Tu Yueh-Sheng (1898-1951): essai de biographie politique », The Journal of Asian Studies, 26, no 3, 1967.
6. GREENSBERG M., 1951, British Trade and the Opening of China, 1800-1842, Cambridge University Press.
7. Rico José Maria, « Les législations sur la drogue, origine et évolution », in Psychotropes, vol. 3, n° 1., 1986.
8. CHANG H. P., 1964, Commissioner Lin and the Opium War, Cambridge University Press.
9. GLORIE Jérôme, «Usage, commerce et contrôle de l’opium dans la Chine du xixe siècle », Psychotropes, vol. 1, no 2, 1983.
10. JANCIGNY A. (de), «La politique extérieure de l’Angleterre », La Revue des Deux Mondes, 1840, Paris.
11. O’CALLAGHAN S., 1969, Les Chemins de la Drogue, Ed. de Trévise, Paris.
12. WALEY Arthur, 1958, The Opium War through Chinese Eyes, The Macmillan Company, New York.
13. Gil Blas, 11 décembre 1883.
14. THIBOUT Georges, 1912, La Question de l’opium a l’époque contemporaine, thèse pour le doctorat de médecine, G. Steinheil éd., Paris.
15. Les évaluations chiffrées les plus basses sont de 15 millions de drogués. Dans certaines régions, tel le Setchuan, le taux de consommation a été évalué à 60% des hommes et 40% des femmes ; voir SCHIPPER Christofer, 1981, « Les toxicomanies en Chine », in Drogue et Civilisation, Entretiens de Rueil, Pergamon Press, Paris, Oxford, New York, Toronto, Sydney, Francfort. Voir aussi CHESNAUX, 1969, op. cit., et WAKEMAN 1978, op. cit., 1.
16. Mc COY Alfred, 1972, The Politics of Heroin in Southeast Asia, Harpers and Row Publishers Inc., New York; trad. franç., 1980, La Politique de l’héroïne en Asie du Sud-Est, Flammarion.
17. LIBERMANN H., 1886, Les Fumeurs d’opium en Chine, Boulogne-sur-Mer.
18. PARKER H.E., 1901, John Chinaman and a few others, John Murray Ed., Albe marie Street.
19. KANE H.H., 1882, Opium Smoking in China, Putnam and Sons, New York.

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