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La 8e conférence Internationale de réduction 
des risques (Paris) – L’émergence d’un mouvement

Editorial nº3,

Revue SWAPS nº 3, Juin/Juillet/Août 1997

Après Liverpool, Barcelone, Melbourne, Rotterdam, Toronto, Florence et Hobart (Australie), la VIIIe Conférence sur la réduction des risques liés à la drogue s’est tenue cette année à Paris. Pour nos amis étrangers, le lieu est hautement symbolique. Le pays le plus réfractaire d’Europe aux politiques de réduction des risques est entré en mouvement. Nul ne s’illusionne sur la politique française en matière de drogues : les quelques mesures de santé qui ont été prises ces dernières années sont fragmentaires et fragiles et la France reste le pays le plus répressif d’Europe. Mais au moins avons-nous pu recevoir nos amis étrangers et sommes-nous entrés dans une dynamique internationale. Le superbe isolement français est rompu.

Jusqu’au début des années 90, une telle rencontre aurait été tout simplement impensable. Les travaux internationaux dans le domaine des drogues étaient le plus souvent ignorés et les quelques tentatives d’introduction des problématiques concernant la réduction des risques s’étaient heurtées à un véritable mur du silence. Une page a bel et bien été tournée : des communications se sont établies, aussi bien sur le plan de la recherche que sur le plan des pratiques. Non sans difficultés, et avec bien des limites. De nombreuses étapes ont été nécessaires, dont le colloque Tri-ville en janvier 1993, le colloque de Saint-Tropez en 1993 et de Cannes en 1996, les rencontres du CRIPS (1) de 1994 et 1996. Toutefois, il y a loin entre une rencontre organisée par des Français, y compris avec des invités étrangers, et l’organisation d’une conférence internationale. Au-delà de l’obstacle de la langue, dans nombre de domaines, les Français demeurent toujours insensibles aux problématiques anglo-saxonnes, aujourd’hui dominantes dans ces conférences. Nous restons, par exemple, réfractaires aux approches communautaires, qui étaient un des axes privilégiés de cette VIIIe Conférence. De même, la plupart des débats hexagonaux sont incompréhensibles pour des étrangers. Nous avons choisi de prendre acte de cette distance en organisant des sessions spécifiques relatives à nos pratiques. Il n’en demeure pas moins – et c’est un des acquis de cette conférence – que les Français ont pris leur place dans le débat international.

Environ cinq cents Français ont participé à cette VIIIe Conférence, une participation relativement importante, au regard d’une communication principalement internationale assurée par IT, organisateur de la conférence, au regard aussi du prix des inscriptions, trop élevé pour des militants associatifs. A coup sûr, la VIIIe Conférence n’a pas fait le plein de tous ceux qui, directement ou indirectement, sont concernés par ces nouvelles approches. Tout un travail de sensibilisation reste à faire en direction des professions sanitaires et sociales, mais aussi des services répressifs, des élus et plus largement de la société civile.

Du moins la participation française a-t-elle démontré la soif d’échange et la vitalité de ce mouvement qui réunit, en France comme à l’étranger, des praticiens, des chercheurs et des militants associatifs.

La place des usagers de drogues

Parmi ces militants, des personnes directement concernées : les usagers de drogues. En Grande-Bretagne, en Australie, aux Pays-Bas, quelques usagers de drogues ont participé au mouvement de réduction des risques. Toutefois, la France fait figure d’avant-garde. D’emblée, le mouvement de réduction des risques a affiché une alliance publique avec les usagers de drogues. Cette alliance, nécessaire à la prévention mais aussi aux soins, ne signifie pas pour autant que les associations d’usagers puissent assumer une responsabilité centrale dans le changement en cours. Aujourd’hui, dans tous les pays du monde les toxicomanes sont marginalisés si ce n’est, le plus souvent, criminalisés. Les associations d’usagers n’existent que dans très peu de pays ; partout elles sont fragiles et doivent être soutenues. Leur donner une place qu’elles ne peuvent tenir, c’est les exposer à des risques dont le moindre n’est pas l’implosion de l’organisation.

Au cours de la VIIIe Conférence, les associations d’usagers de drogues ont réussi, avec le soutien de Limiter la Casse, à organiser une rencontre internationale. Une rencontre réussie qui démontre leur capacité d’intervention. Celles-ci doivent maintenant démontrer leur capacité à être des partenaires du changement. Les tâches qu’elles devront affronter sont nombreuses et difficiles. Elles impliquent – de la communication à la gestion – une forme de professionalisation de l’intervention qui ne pourra se faire que par étapes (2). Le changement de politique dans le domaine des drogues est une tâche de longue haleine, que l’on ne peut déléguer aux seuls usagers de drogues.

Une problématique internationale

Comme politique de santé, la réduction des risques s’impose à l’évidence. Elle fait d’ailleurs le consensus des experts. Sa force tient à la modestie de ses objectifs : la réduction des risques ne prétend pas résoudre magiquement le problème de la drogue mais se propose de promouvoir des mesures de prévention et de soins qui peuvent être adoptées dans le système tel qu’il est, avec les usagers tels qu’ils sont, et non tels qu’ils devraient être. Cette approche relève du simple bon sens, et c’est ce qui lui permet de s’imposer à tous ceux qui, décideurs ou praticiens, se prétendent les garants de la santé. Mais ce réalisme implique une rupture fondamentale avec les logiques qui prévalent dans le domaine des drogues. Bien que la réduction des risques ait démontré son efficacité dans la lutte contre le sida, elle se heurte, partout dans le monde, aux mêmes difficultés, et le désastre sanitaire continue de s’étendre par vagues. Après la France, l’Italie, l’Espagne et les Etats-Unis, l’épidémie de sida chez les usagers de drogues a gagné l’Asie et l’Amérique Latine et menace aujourd’hui l’Afrique et l’Europe de l’Est, sans qu’on parvienne à modifier les politiques internationales.

Peu de pays ont réussi à s’engager clairement dans le changement de perspective qu’implique la priorité accordée à la santé. La Suisse ou l’Australie restent des exceptions. Mais la prise de conscience est internationale et les mesures de santé les plus urgentes parviennent à s’imposer dans des pays chaque jour plus nombreux. Les participants de la VIIIe Conférence appartenaient à 60 pays différents et, pour la première fois dans le domaine des drogues, une stratégie alternative à la seule répression gagne en crédibilité.

Pénélope et le premier ministre

La France elle-même est prise dans le mouvement. La réduction des risques est en effet devenue la politique officielle du ministère de la santé, mais cette politique est menée presque à l’insu, semble-t-il, des plus hauts responsables politiques. L’un après l’autre depuis 1993, les ministres de la santé ont reconnu la nécessité de ces mesures de santé mais aucun responsable politique ne s’aventure à tirer les leçons de cette nouvelle donne. Introduire dans le système tel qu’il est aujourd’hui un objectif de protection de la santé des usagers modifie de fait l’ensemble du système. On ne peut tout à la fois distribuer des seringues et mettre en prison ceux qui les portent. Il y a là une incohérence qui exigera à terme de repenser l’approche répressive et de rompre avec le discours incantatoire, traditionnel dans le domaine des drogues. La rupture n’est pas faite en France, la plus grande ambiguïté demeure, ce dont témoigne la valse-hésitation du premier ministre face à la conférence. Il y a de grandes chances que, telle Pénélope, nous devions à nouveau, avec le nouveau gouvernement, quel qu’il soit, reprendre le b a ba de la démonstration. Mais nous savons aussi que la réduction des risques ne pourra être balayée d’un trait de plume. L’écueil qui nous menace aujourd’hui est celui d’une politique de soins réduite à la prescription. Pour y faire face, le mouvement de la réduction des risques doit se doter d’un moyen d’expression publique. Une tâche qu’aucune conférence internationale ne peut mener à notre place et qu’il nous faudra assumer.


(1) Centre régional d’information et de prévention du sida (Ile-de-France).

(2) Je ne crois pas que les pétitions de principe hautement revendiquées par ACT UP (NDR : Action, la lettre mensuelle d’Act Up-Paris n° 46 consacrée à la toxicomanie) puissent être d’une grande aide dans ces nouvelles orientations qui passent d’abord par un renforcement des alliances et non par leur dénonciation.

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