A Report on Global Illicit Drugs Markets 1998-2007

Peter Reuter (RAND) and Franz Trautmann (Trimbos Institute)

This study has been produced by the Trimbos Institute and RAND with the financial support of the Commission of the European Communities (contract JLS/2007/C4/005). The study does not necessarily reflect the opinions and views of the European Commission, nor is it bound by its conclusions.

Observations clés

Ce document présente les observations clés d’un projet visant à évaluer l’évolution du marché mondial de la drogue de 1998 à 2007 et à décrire la politique menée dans le monde en matière de drogue au cours de cette période. Dans la mesure où les données disponibles le permettent, le projet évalue le rôle des politiques mises en place, à la fois au niveau national et local, vis-à-vis du problème de la drogue. L’analyse se concentre sur les questions d’ordre politique mais n’entend pas formuler de recommandations aux gouvernements. La recherche a été menée par l’Institut Trimbos et la RAND Corporation, au terme d’un contrat avec la Direction Générale Justice, Liberté et Sécurité de la Commission européenne.

Fonctionnement du marché mondial de la drogue

Le coût de production et de raffinage de la cocaïne et de l’héroïne, contrairement à celui de la distribution, ne représente qu’une infime partie du prix de vente final dans les pays occidentaux, soit environ 1% à 2%. Les fabricants de stimulants de type amphétaminique reçoivent également une faible part du prix de détail. Seuls les cultivateurs de cannabis établis dans les pays riches reçoivent une part sensiblement plus importante du prix de détail. Le passage en contrebande aux frontières représente peut-être 10% du prix de détail de l’héroïne ou de la cocaïne. La distribution dans le pays consommateur représente quant à elle la plus grande part des coûts.

L’écrasante majorité des individus impliqués dans le commerce de la drogue n’ont que de très modestes revenus. Par exemple, les centaines de milliers de petits dealers d’héroïne actifs dans les pays riches ont des revenus nets de quelques milliers d’Euros par an. Quelques individus actifs dans le trafic, la contrebande et la vente de gros font de grandes fortunes, mais cela ne représente qu’une faible part du revenu total.

Production

L’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (ONUDC) et le gouvernement des États-Unis produisent tous deux des estimations annuelles sur la production de la cocaïne et de l’opium. Bien que ces deux séries d’estimations ne se recoupent pas, reflétant ainsi la difficulté à établir de telles estimations, elles montrent toutes deux que (1) depuis 1998, la production fluctue autour d’un niveau constant pour la cocaïne et, jusqu’en 2006, également pour l’opium, et (2) que la production se concentre de plus en plus en Afghanistan (opium) et en Colombie (coca). La production de ces deux drogues est depuis toujours le fait d’une poignée de pays, toutefois le pays dominant détient à présent une part plus importante encore.

Le cannabis est produit dans plus de 170 pays, souvent en intérieur et en petits lots. Les estimations de la production mondiale ne sont que pure spéculation. Les stimulants de type amphétaminique sont produits dans un nombre restreint de pays, supérieur toutefois à celui des pays producteurs de coca ou d’opium. Les pays producteurs regroupent des pays riches, par exemple les Pays-Bas pour l’ecstasy, des pays en transition, par exemple la Fédération russe pour les amphétamines, et des pays en développement, par exemple le Myanmar pour la méthamphétamine. De plus, de nouveaux pays entrent sur le marché du point de vue de la production, contrairement à la coca et à l’opium, pour lesquels une redistribution des parts de marchés n’intervient que parmi les pays producteurs existants. Il est impossible de déterminer si la production mondiale de stimulants de type amphétaminique a augmenté ou reculé.

Consommation

Le nombre de consommateurs de cocaïne et d’héroïne dans le monde a augmenté pendant la période considérée; le déclin observé dans quelques marchés majeurs arrivés à maturité a été compensé par l’émergence de nouvelles populations de consommateurs dans des pays qui étaient jusqu’alors peu affectés. Le nombre total de consommateurs de cannabis dans le monde a probablement baissé. Enfin, aucun jugement définitif ne peut être porté sur les stimulants de type amphétaminique.

Dans les pays où la consommation de cannabis était courante au début des années 1990 (par exemple l’Australie, le Canada, le Royaume-Uni et les États-Unis), les taux de prévalence ont augmenté au tout début de la période, atteint un pic entre 1998 et 2002 environ, puis ont accusé un considérable recul jusqu’en 2006. Pour le Brésil, la Chine, l’Inde et le Mexique, les taux de consommation de cannabis restent faibles par rapport aux niveaux occidentaux.

Dans la plupart des pays occidentaux, le nombre de consommateurs fréquents d’héroïne a diminué quasiment tout au long des dix dernières années, alors qu’une importante propagation de la consommation d’opium a eu lieu dans la Fédération de Russie et en Asie centrale. C’est peut-être l’Iran qui a le plus gros problème de consommation d’opiacés (2,8 % de la population des 15 – 64 ans). Il n’y a pas de signes d’une particulière augmentation de la consommation d’héroïne en Chine ou en Inde, ces deux pays étant traditionnellement des consommateurs d’opiacés.

De 1998 à 2007, la prévalence de la consommation de cocaïne a reculé aux États-Unis et augmenté en Europe, en particulier en Espagne et au Royaume-Uni. La consommation de cocaïne demeure rare en dehors de l’Amérique du Nord, de l’Europe et de quelques pays d’Amérique du Sud (notamment le Brésil).

Revenus

Notre projet a développé de nouvelles estimations du total des revenus générés par la drogue en 2005 et de la répartition de ces revenus entre les différents niveaux de distribution et de production. L’Office des Nations Unies contre la Drogue le Crime (ONUDC) a estimé le total des revenus tirés de la vente en 2003 à 322 milliards de dollars (USD) et celui des revenus de la vente de gros à 94 milliards de dollars (USD). Nos estimations pour la vente de détail et pour le trafic en 2005 se situent à un niveau sensiblement inférieur. Le Tableau 1 présente nos estimations et celles de l’ONUDC pour le cannabis dans les principales régions de consommation ; selon les estimations de l’ONUDC, le cannabis est la drogue qui génère les revenus les plus importants. Nos estimations hautes des revenus tirés de la vente au détail n’atteignent pas la moitié des valeurs formulées par l’ONUDC, bien qu’une grande incertitude demeure. Nos estimations de la valeur du commerce international sont également considérablement inférieures à celles fournies par l’ONUDC.

Tableau 1: Estimations de la taille du marché de détail du cannabis

ONUDC environ 2003

RAND Estimation basse

RAND Estimation moyenne

RAND Estimation haute

Amérique du Nord

Dépenses (Milliards)

56,6 €

7,8 €

17,3 €

36,1 €

Consommation en tonnes métriques

6 034

1 609

3 600

7 492

Océanie

Dépenses (Milliards)

5,5 €

1,4 €

3,1 €

6,5 €

Consommation en tonnes métriques

684

118,9

266,1

553,6

Europe de l’Ouest/ Europe Centrale

Dépenses (Milliards)

35,2 €

6,1 €

13,5 €

28,5 €

Consommation en tonnes métriques

6 051

1 165

2 607

5 424

Les revenus mondiaux tirés de la vente au détail ont probablement chuté en raison de la forte baisse du prix de la cocaïne et de l’héroïne sur les principaux marchés. Le graphique 1 montre la chute des prix aux États-Unis jusqu’en 2003.

graph 1 cocaine reuter

Problèmes liés à la drogue

Le problème d’une nation vis-à-vis de la drogue ne se mesure pas simplement à l’aune du pourcentage de la population qui consomme des drogues illicites. Il est aussi fonction des dommages engendrés, ces derniers variant selon les drogues et les modes de consommation. Très peu de données sont malheureusement disponibles concernant des dommages majeurs, tels que le nombre de décès liés à la drogue, la contamination par le VIH/Sida et la criminalité liée à la drogue.

Le nombre de décès liés à la drogue a reculé dans de nombreux pays occidentaux depuis environ l’an 2000. Au sein de l’Union Européenne par exemple, l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) estime que le nombre de décès liés à la drogue a plus ou moins doublé entre 1990 et 2000, mais qu’il a ensuite chuté d’environ 15 % jusqu’en 2005. L’Australie a vu ce nombre reculer de plus de 50 % entre 2000 et 2005. Pour les principaux pays en développement, y compris le Brésil, la Chine et l’Inde, il n’y a pas de données disponibles sur les décès liés à la drogue. Concernant le VIH, de nombreux pays ont réussi à réduire le nombre de nouvelles contaminations liées à la consommation de drogue par injection. Aucun pays ne dispose de sources d’informations fiables sur la criminalité liée à la drogue.

Quelques pays développés disposent d’estimations des coûts économiques de la consommation de drogue. Notre projet a analysé ces dernières afin de développer une estimation mondiale. Etant donné les différences fondamentales de méthodologie et de qualité des données, l’exercice a été jugé impossible.

Politiques

Les pays utilisent des approches différentes pour contrôler les drogues illicites. Certains gouvernements fournissent de nombreux services et prises en charge aux individus ayant des problèmes de drogue, et considèrent le volet pénal en dernier ressort, ce dernier étant principalement destiné à protéger la société des activités criminelles liées à la vente de la drogue; parmi ces pays, on trouve notamment les Pays-Bas et la Suisse. D’autres pays considèrent au contraire la répression comme l’élément central du contrôle de la consommation de drogue et des problèmes qui y sont liés, ne proposant des services en faveur des consommateurs problématiques que de façon très limitée. On retrouve en tête de ce groupe la Fédération de Russie et les États-Unis. En pratique, nombreux sont les pays sans réelle stratégie ou politique, même si formellement ils se sont parfois dotés d’une « Stratégie sur la drogue ».

Les politiques en matière de drogue semblent indiquer une convergence certaine entre les nations. La réduction des dommages (Harm Reduction) est acceptée dans un nombre croissant de pays, bien qu’appliquée de différentes manières. Certains pays où l’accent majeur est mis sur la répression, notamment la Chine et l’Iran, acceptent désormais des traitements de substitution à la méthadone. De façon générale le traitement à base de méthadone est à présent beaucoup plus répandu dans le monde. La Suède, théoriquement opposée au concept, a aussi adopté plusieurs programmes de réduction des dommages. Même aux États-Unis, dont le gouvernement fédéral s’est constamment opposé à de tels programmes au sein des instances internationales, certains Etats et autorités municipales mettent en œuvre des programmes d’échange de seringues. Enfin l’Iran, pendant longtemps parmi les Etats les plus répressifs, fournit désormais de la méthadone à plus de 100 000 opiomanes.

Des réformes législatives ont réduit les sanctions pénales à l’encontre des toxicomanes, à la fois dans les pays occidentaux et ailleurs dans le monde. Les sanctions pénales pour la consommation de cannabis en particulier ont été révisées à la baisse dans de nombreux pays. Des solutions alternatives au règlement pénal des infractions commises par les toxicomanes et liées à leur addiction sont de plus en plus mises en œuvre. Le Royaume-Uni a par exemple mis en place de tels programmes depuis 2000 et a ainsi vu passer le nombre de toxicomanes en cure de 100 000 à 180 000 personnes entre 2000 et 2005.

Parallèlement on a pu observer un léger renforcement de la répression à l’encontre des dealers dans de nombreux pays. Par exemple, le Royaume-Uni soutient activement les programmes de réduction des dommages, mais a vu nettement augmenter le nombre d’incarcérations de dealers. Les données issues des pays non occidentaux ne démontrent pas un clair renforcement de la répression pénale à l’encontre des dealers et des producteurs.

Prévention

Les rares études disponibles suggèrent que – par rapport au montant total des dépenses consacrées au phénomène des drogues illicites – la part réservée aux activités de prévention est minime et que l’efficacité de tels programmes est généralement limitée. Les principaux programmes subventionnés sont réalisés en milieu scolaire, et certains pays évitent les campagnes dans les média.

Bien que des études aient démontré la potentielle efficacité de programmes de prévention en milieu scolaire, en pratique les programmes adoptés se révèlent souvent inutiles, comme en témoigne le fameux programme américain DARE. En outre, ils sont souvent mal appliqués. Dans les pays confrontés à une consommation importante de drogue pour la première fois, une réponse inégale à la politique de prévention est constatée.

Traitement

Il existe une quantité considérable d’évaluations des programmes de traitement de substitution qui ont obtenu des résultats positifs. Cependant, seules quelques évaluations ont été réalisées en dehors des pays occidentaux. La principale demande de traitement concerne les opiacés dans la plupart des pays. La demande de traitement vis-à-vis du cannabis ne cesse d’augmenter dans le monde occidental.

Le nombre total de patients pris en charge dans des programmes de traitement à la méthadone a considérablement augmenté à travers le monde et pourrait à présent dépasser le million d’individus. Dans certains pays, par exemple la Suisse, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, plus de la moitié de la population estimée dépendante aux opiacés est à présent sous traitement, pour la plupart à la méthadone.

Réduction des dommages (Harm Reduction)

La réduction des dommages vise à réduire les problèmes liés à la drogue en ciblant directement les conséquences sanitaires et sociales découlant de l’abus de drogue; diminuer la prévalence de la consommation de drogues n’est pas le but de ces interventions. De nombreux programmes de réduction de dommages sont controversés depuis le début.

La plupart des efforts fournis pour la réduction des dommages se concentrent sur la consommation de drogue par injection. Le programme classique implique la fourniture de seringues propres par des opérateurs légalement autorisés (SEP: Syringe Exchange Programs – Programmes d’échanges de seringues). D’autres opérations de réduction des dommages peuvent comprendre la distribution de Naloxone aux consommateurs de drogue par injection pour leur permettre de réanimer des amis en cas d’overdose, la distribution de préservatifs, et – dans de rares pays – la mise à disposition de salles d’injection surveillées.

La plupart des pays occidentaux ont mis en place de nombreux programmes de réduction des dommages. Toutefois même dans ces pays il peut exister des résistances à certaines composantes de ces programmes. Par exemple, le programme de traitement à l’héroïne, lancé en Suisse, n’est réellement disponible que dans cinq pays jusqu’à présent. La Fédération de Russie et l’Iran ont récemment commencé à mettre en place divers programmes de réduction des dommages, tandis que quelques pays asiatiques se sont également engagés dans des programmes d’échange de seringues.

Quelques pays s’opposent encore aux programmes de réduction des dommages. La plupart de ces pays n’ont pas de problèmes de drogue majeurs, comme l’Egypte et quelques pays du Moyen-Orient par exemple. De tels programmes sont même largement inconnus en Amérique latine, où la consommation de drogue par injection est un problème marginal.

Répression

Les efforts du point de vue de la répression se présentent sous plusieurs formes.

Contrôles de la production

Les efforts réalisés pour contrôler la production de l’opium diffèrent en intensité. Au Myanmar, les groupes séparatistes dominants ont durement sévi contre les cultivateurs de pavot dans la région du Shan. En Afghanistan, le plus gros producteur d’opium, le gouvernement s’est opposé à l’éradication des plants de pavot par fumigation, car cela pourrait menacer sa stabilité politique, et a été jusqu’à présent incapable de mettre en place des programmes de développement alternatif satisfaisants.

Des efforts intenses d’éradication des cultures de coca ont été menés en Colombie et au Pérou. En Bolivie, des sommes relativement importantes ont été mobilisées pour développer des activités économiques licites dans la principale région de culture de coca, la province de Chapare.

La production de cannabis est tellement dispersée à travers le monde qu’il est beaucoup plus difficile de décrire les actions entreprises contre les cultivateurs. Le Mexique a entrepris une éradication agressive des champs de cannabis par fumigation. Le Maroc a adopté des programmes plus variés, y compris de développement alternatif. Ailleurs, la répression a été générale- ment modeste. Enfin, la lutte contre les fabricants de stimulants de type amphétaminique repose davantage sur la poursuite des trafiquants ou sur l’interdiction.

Interdiction

Les activités relatives à l’interdiction, qui visent la saisie des drogues et l’arrestation des trafiquants internationaux, sont réalisées à grande échelle dans plusieurs pays, y compris l’Iran, le Mexique, les Pays-Bas, la Turquie et les États-Unis. D’importantes saisies de drogues et l’arrestation de nombreux trafiquants en sont le résultat. Les saisies réalisées, en tant que part de la production mondiale estimée, ont considérablement augmenté pour la cocaïne (de 23 % en 1998 à 42 % en 2007) comme pour l’héroïne (de 13 % en 1996 à 23 % en 2006).

Répression contre la vente de détail

La plupart des mesures de répression visent les dealers ou les consommateurs; la vente de détail compte en effet le plus grand nombre de participants et constitue souvent le secteur le plus visible. De nombreux pays constatent pour l’héroïne une vente très active dans les rues, tandis que pour le cannabis les transactions se font souvent dans des espaces privés par l’intermédiaire de réseaux sociaux.

Le Tableau 2 présente l’évolution des arrestations, par type de drogue, dans l’Union européenne.

Tableau 2 : Arrestations pour infractions liées à la drogue dans l’UE, 2001-2006

2001

2006

Tous les cas signalés (936 866)

100

136

Cannabis (550 878)

100

134

Héroïne (77 242)

100

86

Cocaïne (100 117)

100

161

Amphétamine (41 069)

100

141

Ecstasy (17 598)

100

102

(Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT); http://www.emcdda.europa.eu/stats08/pppfig1)

Les taux d’arrestations pour les infractions spécifiquement liées à la drogue ne sont pas disponibles pour les pays en développement et les pays en transition. L’emprisonnement est réservé aux dealers dans la plupart des pays, et les Etats-Unis sont le pays qui possède le taux le plus important de dealers emprisonnés à l’échelle de la population nationale, soit environ 500 000 détenus dans les prisons fédérales et locales.

Dans presque tous les pays occidentaux, la plupart des arrestations concernent la possession de cannabis. Bien que le nombre de personnes arrêtées soit considérable pour certains pays, même aux États-Unis un consommateur de cannabis a moins d’une chance sur 3000 d’être arrêté pour un incident lié à la consommation de cannabis. Par ailleurs, quasiment aucune arrestation pour possession de cannabis ne débouche sur une peine de prison.

Malgré le développement du système de contrôle international du blanchiment d’argent, les saisies des avoirs criminels issus du trafic de drogue demeurent faibles dans tous les pays par rapport à l’ampleur estimée du trafic.

Évaluation de la politique

Bien que le régime international, constitué des trois principales conventions des Nations Unies contre le trafic illicite de stupéfiants et de substances psychotropes, et des institutions des Nations Unies (la Commission des stupéfiants CND, l’Organe International de contrôle des stupéfiants OICS et l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime ONUDC), ait un rôle important, la politique est définie principalement au niveau national et régional et doit être évaluée en fonction des problèmes et objectifs spécifiques du pays, de la province ou de la ville.

Variété des problèmes nationaux

Les problèmes nationaux liés à la drogue varient considérablement. La Colombie est par exemple très touchée par des problèmes de production et de trafic, qui entraînent un niveau élevé de violence, de corruption et d’instabilité politique, alors que la consommation de drogue est faible. En Turquie, le problème réside essentiellement dans la corruption liée au transbordement de l’héroïne, alors que des pays européens comme la Suède, la Suisse ou le Royaume-Uni ont une importante population toxicomane et consommatrice de drogues onéreuses, mais de faibles problèmes de violence, de corruption ou d’instabilité politique liés à la production ou au trafic de drogue. Cette différence de nature implique ainsi des objectifs politiques différents.

Conséquences non voulues

La politique en matière de drogue, et en particulier son volet répressif, entraîne de nombreuses conséquences négatives non voulues. Les efforts du Mexique vis-à-vis de la répression du trafic ont par exemple constitué un facteur déclenchant pour des vagues d’assassinats sauvages. Aux États-Unis, les nombreuses incarcérations de dealers ont privé beaucoup d’enfants de la présence de leurs parents pendant de longues périodes.

Nous avons identifié divers mécanismes qui génèrent des conséquences non voulues, et ils sont au nombre de sept: la réaction comportementale des participants (consommateurs, dealers et producteurs), la réaction comportementale des non- participants, les forces du marché, les caractéristiques du programme, la gestion du programme, les effets inévitables des conséquences anticipées, et l’adaptation technologique. Ces mécanismes peuvent orienter les choix politiques.

La drogue et le concept d’épidémie

En observant les variations à travers les pays et les périodes, il est utile de penser la consommation de drogue comme la propagation d’une épidémie. La consommation de drogue est un comportement acquis, transmis d’un individu à l’autre. Il ne faut pas prendre le mot épidémie à la lettre, mais la métaphore fournit d’importants outils statistiques. L’héroïne est la drogue qui est classiquement associée au mot « épidémie ». Le modèle s’applique aussi à la poudre de cocaïne et au crack mais ne semble pas s’appliquer au cannabis.

Ce modèle permet d’analyser l’évolution du nombre de consommateurs problématiques dans différents pays, au cours de la même année. L’objectif à atteindre au cours des premiers stades d’une épidémie est d’empêcher une augmentation rapide du nombre de nouveaux consommateurs; ensuite, une fois le pic passé, il s’agit de favoriser une augmentation du nombre de consommateurs qui renoncent ou au moins diminuent sensiblement leur consommation.

Dans de nombreux pays occidentaux (par exemple les Pays-Bas, la Suisse et les États-Unis) la population dépendante à l’héroïne vieillit, en raison d’un faible taux d’initiation de jeunes consommateurs potentiels et de la longue durée de la toxicomanie pour la cocaïne et l’héroïne. Les traitements peuvent réduire la consommation et présentent de nombreux effets bénéfiques pour les toxicomanes et la société, mais ils entraînent aussi un abandon prolongé de cure par une petite fraction de patients.

Par conséquent, en évaluant l’efficacité de la politique en matière de drogue à ce stade de l’épidémie, le nombre de consom- mateurs de drogue, y compris le nombre de consommateurs problématiques, ne constitue pas un indicateur approprié. Au lieu de cela, les gouvernements peuvent tenter de réduire les conséquences indésirables découlant de la consommation de drogue de leur population actuelle de consommateurs problématiques.

Est-il possible de prévenir une épidémie? La prévention est en principe le moyen le plus utile. Cependant, la consommation de cocaïne et d’héroïne commence après les études secondaires, bien après le suivi des programmes de prévention en milieu scolaire. De plus, la prévention ne s’est pas encore révélée efficace à l’échelle de la population.

Le traitement n’affecte que de manière indirecte les taux d’initiation, puisqu’il ne s’adresse qu’aux gros consommateurs avérés. La réduction des dommages ne cible ni l’initiation ni la prévalence de la consommation. Il ne reste comme seul outil pour prévenir le déclenchement d’une épidémie que la répression, et il n’est pas prouvé que la répression puisse empêcher la formation d’un nouveau marché.

Contrôles de la production et du trafic

Les interventions axées sur la production et sur le trafic peuvent avoir un effet sur les lieux de production ou de trafic, mais elles n’ont pas réussi à réduire la production mondiale. Par conséquent, les efforts bien intentionnés d’un pays pour contrôler la production peuvent nuire à d’autres pays; ainsi, les efforts intensifs menés par le Pérou pour le contrôle de la production pourraient bien avoir aggravé les problèmes en Colombie.

La même analyse s’applique au sein même d’un pays. De larges régions en Afghanistan sont contrôlées par les talibans, pour qui le commerce de la drogue est une importante source de revenus. Une répression gouvernementale de la production d’opium pourrait déplacer la production vers les régions qui sont sous contrôle des talibans et renforcer ainsi leurs finances et leur base politique.

Un cas rare et controversé d’une opération de répression réussie est celui de l’Australie («heroin drought»). Vers la fin de l’année 2000, le marché de l’héroïne en Australie a subi une chute brutale et généralisée de l’offre disponible. Sept ans plus tard, le marché est toujours déprimé. C’est probablement le résultat des opérations menées par les gouvernements australien et asiatiques à l’encontre des plus grands importateurs mais les détails sont très peu connus.

Répression nationale

La répression accrue contre les dealers peut-elle avoir participé à la diminution des problèmes liés à la drogue observée dans différents pays? Une répression plus sévère devrait réduire la consommation en faisant augmenter les prix et/ou en réduisant la disponibilité. Les prix de détail ont généralement chuté dans les pays occidentaux, même parmi ceux qui ont intensifié la répression. Aucune indication ne permet en outre de conclure qu’il est devenu plus difficile de se procurer de la drogue.

Conclusions

Nous soulignons de nouveau le fait que cette étude vise à informer les décideurs politiques et non à formuler des recommandations.

Le problème mondial de la drogue ne s’est manifestement pas amélioré pendant la période de l’UNGASS (Session Spéciale de l’Assemblée Générale des Nations Unies). Pour certains pays, riches pour la plupart, le problème a faibli, mais pour d’autres, en développement ou en transition pour la plupart, le problème a empiré, brutalement dans certains cas. Les tendances se sont révélées contrastées. Par exemple, le nombre de consommateurs de cannabis a peut-être diminué mais la hausse soudaine et considérable de la demande de traitement pour le cannabis suggère que la consommation et les dommages se sont peut-être accentués. D’un autre côté, la consommation à peu près stable de cocaïne a été redistribuée entre de plus nombreux pays. Au total, étant donné les données limitées, il paraît légitime de penser que le problème s’est aggravé dans une certaine mesure.

Les changements de politiques en compliquent l’évaluation. Nous sommes d’avis que la politique en matière de drogue n’a eu qu’une influence positive marginale. Les contrôles au niveau de la production et du trafic n’ont fait que redistribuer les activités. La répression sur les marchés locaux pour réduire la disponibilité continue de la drogue à des prix plus bas a échoué dans la plupart des pays. Les traitements ont réduit les dommages causés aux toxicomanes ainsi que les dommages sociaux,

sans réduire la prévalence de la consommation. Les efforts de prévention, quoiqu’importants dans plusieurs pays occidentaux, ont été désavantagés par le manque de programmes dont l’efficacité serait prouvée. La réduction des dommages a quant à elle agi sur certains éléments spécifiques du problème dans quelques pays.

La mise en œuvre des interdictions en matière de drogue a causé de considérables dommages non voulus, dont une large part était prévisible. Le défi à relever pour les dix prochaines années consiste ainsi à trouver une manière constructive de tirer les leçons du passé afin que les effets positifs des actions politiques soient accentués et que les effets négatifs soient écartés.

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