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Atlas des drogues…mode d’emploi

, coordination de l’ouvrage
Observatoire Géopolitique des Drogues (OGD)
Atlas mondial des drogues
PUF, 250 p., (1996).

couverture Atlas OGD

Les drogues ne sont pas des produits comme les autres : elles ont existé dans toutes les civilisations, comme enjeu culturel, mercantile et politique. Elles ont toujours été au cœur de la pensée religieuse, médicale et scientifique, mais également des stratégies de pouvoir. En tenant compte de cette réalité, trop souvent occultée, le but de cet ouvrage est d’offrir une vision analytique de la géographie des drogues, à travers l’histoire des sociétés humaines. L’Atlas mondial des drogues est donc conçu selon une double approche chronologique et thématique. Il permet de visualiser les zones de cultures des plantes à drogues et les routes de leur commerce, mais aussi de situer dans leur contexte géopolitique les acteurs de ces échanges.

Les substances n’ayant pas connu d’usage universel, mais qui, dans certaines régions, font l’objet d’une consommation traditionnelle (peyotl et autres champignons hallucinogènes, iboga, datura, khat, etc.) n’ont pas été traitées ici, pas plus que celles qui sont licites, comme l’alcool (à l’exception du monde musulman), le tabac ou le café. Il nous semble en effet qu’elles nous en apprennent beaucoup moins sur les enjeux culturels, économiques et politiques des produits psychotropes que celles qui sont aujourd’hui formellement prohibées. Le premier chapitre dresse un état des lieux. Trois plantes, le cannabis, le pavot et le cocaïer, sont à l’origine des trois familles de dro- gues qui connaissent une diffusion universelle: marijuana-haschisch, opiacés et dérivés de la coca. Deux planisphères présentent la répartition actuelle des cultures dans le monde.

Depuis le néolithique, les hommes uti- lisent ces plantes, parfois pour se soigner, parfois pour rechercher le plaisir et souvent pour entrer en contact avec le Sacré. Les cartes du deuxième chapitre retracent leur expansion, le long des longues routes caravanières empruntées par Sumériens et Grecs, Égyptiens, Perses et Arabes, en quête de la « plante de la joie ». A l’inventaire figé a été préféré le mouvement, comme celui de la diffusion du cannabis qui accompagne celle de l’hindouisme, du bouddhisme et de l’islam.

Puis vient le temps du commerce inter- national, qu’inaugurent les comptoirs et les empires coloniaux, en parallèle avec l’invention du toxicomane : les drogues se retrouvent alors au centre des guerres impériales. De la fin du XVIIIe

au début du XXe siècle, les drogues connaissent leur grande mutation (chapitre 3). Le développe- ment de l’industrie pharmaceutique et les premières mesures prohibitionnistes vont de pair avec l’explosion du trafic. Ce qui n’était qu’un commerce lucratif, avec sa concurrence, ses guerres et ses propres routes, devient une activité criminelle. L’interdiction, loin d’atteindre le but visé, s’accompagne d’une explosion de l’usage. Ce moment de l’histoire, pivot entre le monde colonial et les États actuels, entre la médecine magicienne et la rationalité chimique, entre les certitudes religieuses du passé et la fascination de la modernité, livre une série de clés pour mieux comprendre les phénomènes contemporains liés aux drogues.

Les cartes décrivent l’aube du grand tra- fic et celle de l’industrie pharmaceutique. Elles soulignent l’effondrement des empires otto- man et austro-hongrois et la prise en charge du trafic par les diasporas de la Méditerranée orientale. Il n’est pas inutile de s’y reporter, à l’heure où le monde subit les contrecoups de l’effondrement de l’Union soviétique et les conséquences de la fin de la Guerre froide.

Mafias et cartels des drogues (chapitre 4) héritent du commerce abandonné par les monopoles des empires coloniaux et nouent des alliances avec les producteurs pour satisfaire la demande née, en partie, à l’époque où certaines de ces drogues étaient licites. Si les organisations criminelles semblent bien survivre à la quasi-totalité des guerres menées contre elles, sans doute est-ce parce qu’elles savent tirer le meilleur parti des enjeux géopolitiques dans lesquels elles s’inscrivent. Leur parcours est aussi l’histoire de leur contribution ambiguë au monde légal. Comment cartographier les activités multiformes et planétaires de la Cosa Nostra sicilienne ? La réponse est fournie par des cartes décrivant un réseau ou une opération particuliers… Comment exprimer l’expansion des triades, sinon par leur symbiose avec les diasporas chinoises ? Le cas des cartels colombiens est d’une autre nature : leur action vise à la conquête progressive d’un espace précis, qui justifie un constat cartographique détaillé. Les drogues chimiquement transformées font souvent oublier qu’elles ont d’abord été le produit d’une activité agricole et qu’elles font partie du quotidien des paysans d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine.

Ces producteurs (chapitre 5), qui vivent avec ou de ces plantes depuis des siècles, sont désormais les cibles les plus vulnérables de la « guerre à la drogue ». Militaires et guérilleros, seigneurs de la guerre et services secrets jouent avec leurs productions comme avec le feu. Ici, nous avons fait le choix de comparer des situations régionales exemplaires.

À travers les siècles, les drogues ont partie liée avec les affrontements armés. Simple nerf des guerres la plupart du temps, elles en deviennent parfois aussi l’enjeu principal. Après avoir été un levier privilégié des opérations « spéciales » des grandes puissances, elles tendent à se «démocratiser » depuis la fin de la Guerre froide : révolutionnaires, nationalistes, intégristes de toutes obédiences, désormais privés de l’aide de l’un des camps qui se partageaient le monde, en font aujourd’hui une de leurs sources de financement les plus efficaces. Pour manifester la permanence des liens entre guerres et drogues (chapitre 6), dans le cas de la Birmanie, le parti a été pris de mettre en vis-à-vis les cartes des territoires contrôlés par les belligérants et celles qui retracent l’évolution de la production et du trafic. Dans le cas du Pérou, les phases des opérations militaires sont rapprochées de l’évolution des cultures de cocaïer sur une seule carte synoptique. Pour le Caucase, la complexité d’enjeux multiples est également rendue par une seule image. Pour des raisons de clarté, la synthèse des éléments essentiels a toujours été préférée à l’exhaustivité.

La commercialisation des drogues à tra- vers leurs filières, quelles que soient la plasticité de celles-ci et leur rapidité à s’adapter aux contraintes de l’actualité, s’inscrit néanmoins aussi dans le temps long. Une région comme la Méditerranée, un lieu de passage comme Kashgar, un pays comme la Turquie, se retrouvent dans toutes les cartes, dans toutes les descriptions historiques et dans les documents les plus anciens se référant aux drogues. Des routes que l’on croyait effacées à jamais réapparaissent sur les planisphères. Cela n’empêche pas que les drogues suivent les mutations de notre monde avec une facilité étonnante, se transformant pour mieux s’engouffrer dans tout nouvel espace, qu’il soit géographique, comme c’est le cas aujourd’hui en Russie, ou culturel, s’inscrivant dans les humeurs d’une époque plus vite que tout autre produit. Le septième chapitre est destiné à souligner cette double identité : à la fois intemporelle et perpétuelle- ment à l’avant-garde des technologies, comme l’illustrent les drogues de synthèse, ainsi que des comportements économiques ou sociaux. C’est pourquoi ont été choisies des cartes présentant les phénomènes les plus récents, comme l’épidémie du crack ou les trafics dans la CEI, aussi bien que les derniers avatars de données permanentes, comme les routes du trafic sur la mer d’Oman.

Si des millions d’individus sont aujourd’hui « accrochés » aux drogues, l’histoire récente donne à craindre que les sociétés dans lesquelles ils vivent, le soient devenues à l’argent généré par leur commerce (chapitre 8). Un des premiers exemples de blanchiment moderne apparaît avec l’exportation par les Anglais de l’opium indien vers la Chine, à la fin des années 1780. L’East India Company n’entendait pas y procéder elle-même, alors même qu’elle favori- sait en Inde cette production dont elle avait le monopole. Des commerçants privés, les Country trade, s’en chargeaient, encaissant de ce fait des sommes d’argent chinois très importantes et sur- tout payées comptant. Depuis cette première et lointaine expérience, le blanchiment s’est logiquement développé au même rythme que les trafics réels. Les exemples que nous avons choisis, celui des réseaux de Meyer Lansky dans les années 1970, puis celui des multiples circuits utilisés par les trafiquants colombiens – organisation La Mina, système de Franklin jurado, rôle de Panama et du général Noriega -, les implications mondiales du blanchiment mis en place par la banque d’affaires BCCI, aussi bien que l’arrivée, ou le come back, de la Chine dans cette activité, confirment que les flux d’argent illégal passent à travers les continents, par un maillage aussi étendu et efficace que celui des échanges de produits dont ils sont la contrepartie indispensable. Cependant, le cheminement précis de ces sommes dans un système économique mondialisé et leur fonction exacte restent encore dans une ombre que les partisans d’une écono- mie soumise au droit ne peuvent plus accepter.

Enfin, le lecteur trouvera, en annexes, toutes les définitions clés des principales substances psychotropes.

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