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Avis au consommateur – Portrait de Jean-Marc Priez

Article d’Arnaud AUBRON

PORTRAIT dans LIBÉRATION

« Les drogues, disait le gourou du LSD, Timothy Leary, fort disert en la matière, sont des substances qui provoquent des comportements irrationnels et délirants chez ceux qui n’en prennent jamais. » De là à penser que ceux qui en prennent sont les mieux placés pour en parler, il n’y a qu’un pas. Que Jean-Marc Priez, non moins disert en la matière, a visiblement franchi : « Les gens qui ne connaissent pas les drogues et produisent des discours dessus ne m’intéressent pas. On ne peut pas se passer de la connaissance des consommateurs », juge l’ancien président de Techno plus, 46 ans, père de deux garçons, un faux air de bon docteur relooké teufeur et… passible aujourd’hui devant la XVIe chambre du tribunal correctionnel de Paris de dix ans de prison pour « provocation » et « facilitation » de l’usage de stupéfiants.
Les raves, cet anticonformiste persistant les a découvertes en 1993, à Berlin, au cours d’un voyage pour Aides, où il s’occupe alors de formation. Un flash. « J’ai toujours été mauvais danseur et la techno ne demandait pas à mon corps de se mettre en scène mais à ma tête de danser. » Deux ans plus tard, de jeunes ravers qui ont monté une association pour informer les amateurs de « pilules d’amour » sur les précautions à prendre franchissent la porte de son bureau. Ils cherchent une formation à la réduction des risques, lui de nouveaux horizons. Quelques mois plus tard, Jean-Marc Priez devient membre de Techno Plus puis en prend la tête.

A ceux qui ne voient dans les raves que «du bruit et de la drogue», lui répond qu’on a « tous besoin d’espaces de liberté totale ». « Peut-être qu’il y retrouve certaines valeurs des années 70, avance Valère Rogissart, de Médecins du monde. Il a gardé un petit côté utopique. » Alors, à un moment où le mouvement techno connaît une crise de croissance, où il est sommé de s’organiser, le président de Techno Plus s’investit dans le débat, participe aux négociations, dans les free-parties, les ministères ou les médias. « Grand frère » pour les uns, « temporisateur » pour les autres, « profiteur », enfin, pour ses détracteurs. Lui se voit observateur bienveillant : « J’ai tenté à mon niveau de protéger le mouvement. » De ses propres excès ? « Si on ouvrait le 20 heures du dimanche par le nom de ceux qui se foutent en l’air à la sortie des boîtes, on n’arrêterait pas. »

Mais, cette fois, c’est lui qui est en première ligne. Dix ans à la clé pour avoir diffusé sur l’Internet deux flyers de prévention sur les risques des mélanges de drogues et du sniff. Cet après-midi, Jean-Marc Priez sera donc « anxieux ». Moins par crainte de la sanction que par nature et « par peur de ne pas être à la hauteur ». Car ce procès, le petit monde des intervenants en toxicomanie le veut exemplaire et a pour cela monté un comité de soutien où l’on croise la sociologue Anne Coppel, des associations comme Médecins du monde, Aides, Act-Up… Exutoire d’un milieu en crise, frappé par les baisses de crédits et l’absence de soutien politique. « Je suis devenu une icône du mal-être des autres, mais je ne suis pas forcément le plus costaud pour ça. »

Le « complexe de l’ajusteur devenu Premier ministre » ? Il réfute, mais lâche des choses comme : « Intellectuellement, jusqu’à 18 ans, j’étais con. » Petit-fils de notables sarthois, fils de restaurateurs du Mans et une enfance « immobile, comme la mire de l’ORTF. Je ne vivais qu’une semaine par an, pendant les Vingt-Quatre Heures ». Seul sursaut : Mai 68, lorsque les CRS prennent le restaurant d’assaut pour en déloger les étudiants maoïstes. « Enfin ça bougeait. »

Peu porté sur l’école, il la quitte à 18 ans avec un diplôme de mécanicien ajusteur. Direction l’usine Renault du Havre. Il n’y reste que deux ans. « Je n’étais pas manuel. » Il vit alors de petits boulots, jusqu’à ce qu’un directeur de foyer pour jeunes travailleurs de Soissons ne lui propose d’entrer dans le social. « Parce que, sous ses aspects de baba-cool, se souvient l’intéressé, qui n’accorde pas précisément de valeur positive à ce terme, il était capable de faire don de sa personne. » Retour sur les bancs de l’école, puis, un diplôme d’animateur en poche, cet athée entre chez Emmaüs, au service d’accueil, à Paris.

C’est là qu’en 1986 sa route croise celle des malades du sida. « Un malade qui s’était fait jeter de partout s’est adressé à nous. On l’a hébergé, puis on a commencé à avoir des contacts avec d’autres dans le même cas. […] Même dans le sida, il y avait une hiérarchie. Les toxicos étaient toujours les derniers servis. » Il décide donc de s’intéresser à ces exclus de l’exclusion et, de fixes en aiguilles, se retrouve en 1990 aux assises d’Aides. « Je me suis dit : c’est là que je veux être, là que les choses se passent.» Il y passera sept ans. Et un diplôme de santé publique. « Enfin, je n’étais plus un flic social. Chez Aides, les gens avaient une identité valorisante. Même l’identité toxico devenait positive, ils avaient un savoir et connaissaient les besoins.» Cette démarche centrée autour de l’usager, il la retrouve quelques années plus tard chez Techno Plus. Un genre de « consommateur à consommateur » version drogues auquel l’ancien d’Aides amènera réflexion de fond, professionnalisation… et subventions. «Il ne s’agit pas de dire « la drogue c’est caca », parce que ça ne marche pas », mais « d’informer sans juger» pour amener les usagers à limiter les risques. Dangereux prosélyte ? « Je n’ai pas une vision libérale du commerce de drogues, mais je suis contre la prison pour les usagers.» Dangereux consommateur ? « Jamais de pétards. » Et sinon ? « Sinon quoi ? La consommation c’est quelque chose d’intime.»

Soucieux de son intimité ­ ses amis le disent « réservé » ­, il n’hésite pourtant pas à solliciter les médias. « Je suis plus réticent par rapport à ça, lui aime bien se mettre un peu en scène. Je crois que ça l’amuse », rapporte son successeur à la tête de l’association. « J’ai médiatisé Techno Plus, je me suis médiatisé moi-même, parce que je pensais que c’était la meilleure stratégie », reconnaît Priez. Stratégie payante ? Pour le mouvement techno sûrement. Pour Techno Plus encore plus. Pour lui beaucoup moins : recruté par un centre d’accueil pour toxicomanes il y a quelques mois, il a été « mis en disponibilité » le 3 juillet, lendemain d’une première convocation au tribunal. Prélude à un licenciement, qui, assure-t-on chez l’employeur, n’est dû qu’à des difficultés financières. Alors, regrette Sylvie, son ex-femme, « après le procès, il va se retrouver seul, sans rien à faire. C’est ça qui l’angoisse vraiment ». Lui ressort de vieilles lunes : « Garder le phare de Belle-Ile ou ramasser le sel à Guérande.» « Faire de la politique », quelque part entre les Verts et le PS. Retour sur terre : « Après le procès, je serai juste un chômeur perclus de dettes qui se demande comment payer le loyer. » Qui a dit « anxieux » ?.

Photo Olivia Gay

Jean-Marc Priez en 11 dates

14 juin 1957 : Naissance au Mans.

1976 : Entre chez Renault comme mécanicien ajusteur.

1985 : Diplôme d’animateur socio-culturel, engagé chez Emmaüs.

9 février 1991 : Salarié à Aides.

1993 : Première rave à Berlin.

1995 : Rejoint Techno Plus.

1996 : Diplôme universitaire de santé publique à Nancy.

1997 : Quitte Aides.

1998 : Président de Techno Plus.

Printemps 2003 : Quitte la présidence de l’association.

23 septembre 2003 : En procès pour «provocation» et «facilitation» de l’usage de stupéfiants. Risque dix ans de prison.

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