« Cannabis, l’autre débat interdit »
Les Inrocks - Entretien -

Cannabis, l’autre débat interdit

image les inrocksL’heure n’est pas aux débats de société. Le gouvernement a cédé aux mouvements ultra conservateurs : PMA trappée et examen de la loi famille déplacée à 2015. D’autres débats de société flottent dans les limbes de l’idéologie réactionnaire. Le groupe EELV du sénat, sous la houlette de la sénatrice Esther Benbassa, le rappelle en présentant ce 6 février une proposition de loi “visant à autoriser l’usage contrôlé du cannabis”. “La France est en retard sur ces questions. Il y a deux millions de fumeurs de cannabis en France. Il faut dépénaliser le cannabis et encadrer son usage : créer une filière comme le tabac, réguler la production, la distribution, la vente et améliorer la prévention des mineurs. Cela permettra de mener une véritable politique de santé publique, d’endiguer les filières et d’améliorer la paix sociale en banlieue”, estime Esther Benbassa. Reste qu’à la veille des municipales et dans un contexte pollué par les extrémistes, cette question n’a guère de chance d’être portée par le gouvernement. Etat des lieux avec la sociologue spécialiste Anne Coppel, auteur de Sortir de l’impasse. Expérimenter des alternatives à la prohibition (La Découverte, 2012).

Interview par Anne Laffeter.

Quel est le bilan de la lutte contre la drogue en France ?

Anne Coppel : Le bilan est très mauvais, dans la santé comme dans la sécurité. De 1994 à 2001, la France avait réussi à surmonter “la catastrophe sanitaire et sociale” (diagnostic du rapport Henrion sur les conséquences de l’épidémie d’héroïne des années 80) grâce à une politique de santé publique qui avait permis une baisse de 80% des overdoses, une baisse des contaminations du VIH et une amélioration de l’accès aux soins des usagers de drogues.
À partir de 2002, la réponse répressive contre l’usage du cannabis devient la priorité du gouvernement. Rien n’est fait dans la prévention ou le soin des autres drogues illicites ou licites (alcool, tabac). La santé publique se dégrade, ce dont témoigne la nouvelle hausse des overdoses. Alors qu’en 2007 le gouvernement déclare la tolérance-zéro pour usage de cannabis (avec peines-plancher), sa consommation repart à la hausse de 2007 à 2011 chez les plus jeunes.
La réponse policière – qui porte à 90% sur l’usage – a eu des effets encore plus contreproductifs en matière de sécurité. Le trafic de rue a progressé dans certains quartiers comme la Courneuve que Sarkozy avait voulu nettoyer au Kärcher en 2005 et qui en 2011 fait la une pour un règlement de compte mortel. Depuis, des règlements de compte font régulièrement la une des medias. Sur la lutte contre « la » drogue, les positions de Valls sont les mêmes.

Les lois répressives sont-elles vraiment appliquées ? Peut-on se retrouver en prison pour usage de cannabis ?

Anne Coppel : Oui, contrairement à ce qu’on dit, les magistrats appliquent la législation en vigueur. Mais il s’est révélé rapidement impossible de mettre en prison pour un an tous les usagers interpellés. Des peines alternatives ont donc été prévues, et ces peines sont appliquées. La détention de drogue, assimilée au trafic, est passible de 10 ans de prison quelles que soient les quantités et les drogues. Là aussi, l’application systématique s’est révélée rapidement impossible : avec 140 000 usagers interpellés (en 2012), il faudrait doubler voire tripler le nombre de places de prison, et pour des peines longues puisque la plupart d’entre eux détiennent du produit. Quatre millions de consommateurs échappent à toute sanction, ce qui donne l’illusion que la législation n’est pas appliquée. Mais le dispositif répressif sélectionne sa clientèle. En 2011, nous avons retrouvé près de 8 000 usagers de cannabis en prison, dont 3 000 pour “usage simple”, c’est-à-dire sans détention, et 5000 pour détention. Il s’agit donc d’une petite minorité. On peut penser qu’il s’agit de personnes “bien connues des services de police”, sans doute soupçonnées de trafic. Ils sont néanmoins en prison pour usage, sans doute à quelque 90% de cannabis.

Pourquoi est-il difficile d’aborder cette question avec pragmatisme ?

Anne Coppel : Les Français ont bien du mal avec le pragmatisme. Pas seulement pour les drogues. La gauche est paralysée par l’accusation de “laxisme”, bien injuste, puisque sa politique n’est pas différente. Il y a un tabou français, un débat très politicien. En Allemagne, les länder ont adopté différentes mesures de tolérance de la détention (jusqu’à 30 grammes à Berlin, par exemple) sans grand débat public. La question du cannabis est particulièrement idéologique, elle renvoie aux relations entre jeunes et adultes, ainsi qu’aux relations aux “jeunes des cités”, des noirs et des arabes essentiellement.
Les campagnes sur la dangerosité du cannabis de ces dix dernières années ont été particulièrement dramatisantes : le cannabis rend dépendant, fou, il tue… Il y a bien des effets néfastes de l’abus de cannabis ou de sa consommation trop précoce, mais sans commune mesure avec l’alcool ou le tabac – un tabou plus meurtrier encore ! Le cannabis n’est pas un problème de santé publique, c’est un problème de politique politicienne – qui sert, comme aux Etats-Unis, à mobiliser la peur et le conservatisme.

Dans l’argumentaire d’EELV, on ne retrouve plus rien des arguments libertaires pro drogues douces des Verts. Ses arguments gravitent aujourd’hui autour des questions de santé publique et de la lutte contre les trafics. Une manière de ramener le débat sur une ligne pragmatique?

Anne Coppel : La ligne pragmatique est liée à un tournant international. En 2011, la commission mondiale sur la politique des drogues stipule qu’il n’y aura pas de changement de politique des drogues sur la revendication du droit de se droguer – même si les violations graves des Droits de l’homme sont un argument de poids contre le régime prohibitionniste. Pour ou contre la prohibition, les positions de principe sont irréconciliables. Il est possible par contre de s’entendre sur la base de faits pour orienter la politique actuelle vers amélioration de la santé publique comme de la sécurité.

Faut-il légaliser le cannabis pour lutter contre le trafic ? Que préconisez-vous ?

Anne Coppel : Lutter contre les conséquences du trafic, la violence et la corruption, le développement d’organisations criminelles, est un argument majeur pour changer de politique des drogues. Cela dit, il ne faut pas se faire d’illusion : les organisations criminelles n’ont jamais été aussi puissantes et leur développement n’est pas seulement lié à la prohibition des drogues – même si c’est environ la moitié de leur revenu. En la matière, il ne faut pas espérer “éradiquer le trafic”, mais limiter le pouvoir, les ressources et les nuisances de ces organisations criminelles internationales. Au-delà de la politique des drogues, il faut aussi une politique d’insertion des jeunes des cités.
Il n’y a pas de solution-miracle, mais un ensemble d’expérimentations à développer. Je ne crois pas que le gouvernement actuel va légaliser le cannabis, et je crois qu’il faut impérativement sortir de l’alternative “la légalisation ou rien”. Sinon, le débat continuera d’occuper l’espace publique un jour, deux jours, voire une semaine, puis le sujet sera mis de côté, sans que rien ne change.

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