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Chapitre 10 / ARCADES, UNE ACTION COMMUNAUTAIRE EN SEINE-SAINT-DENIS

En 1990, Arcades, une association de la Seine-Saint-Denis, associe des usagers de drogues à une action de prévention du sida. En 1992, elle hérite du programme d’échange de seringues du département. La méthodologie d’implantation dans les cités est rigoureuse ; le projet se développe tandis que les tâches se multiplient. Une boutique, le Pau, est ouverte en 1993, l’accès aux soins est une urgence. La question de la gestion de l’usage de drogues se pose avec insistance. En 1994, le projet s’engage nettement dans la réduction des risques ; il soutient la création d’une association d’usagers, ASUD 93, contribue à l’accès aux traitements de substitution dans le département, mais, en 1996, l’association est fermée après l’arrestation d’un intervenant pour trafic.

DEUX ANS APRÈS LEUR OUVERTURE, EN 1992, UN SEUL des trois programmes d’échange de seringues fonctionne, celui de Médecins du monde. Or l’année marque un tournant. Personne n’ose encore prononcer le mot d’« urgence » mais une information venue de l’étranger circule souterrainement dans le mouvement de lutte contre le sida comme dans l’administration de la santé : les actions de prévention en direction des usagers de drogues obtiennent de bons résultats, elles doivent être menées. À la fin de l’année 1992, la Direction générale de la santé intervient : les programmes d’échange de seringues du système de soins spécialisé doivent obtenir coûte que coûte des résultats. La DGS ferme le programme de Marseille et, en Seine-Saint-Denis, elle impose le regroupement du programme d’échange de seringues avec une action de prévention menée par une petite association du département, Arcades.
Des ex-toxicomanes associés à la prévention
Arcades a une particularité, elle a embauché quatre anciens toxicomanes dans une « action de prévention du sida auprès des toxicomanes hors institution ». Arcades n’est pas la première association à embaucher des ex-toxicomanes. Marmottan avait ouvert la voie, mais au cours des années soixante-dix, les incidents, les accidents, les rechutes des ex-toxicomanes s’étaient multipliés. Des établissements de postcure ont été fermés après des dysfonctionnements, voire des détournements de fonds, tandis que les équipes ont élaboré une à une les règles de fonctionnement qui devaient prévenir les débordements. Le système de soins aux toxicomanes s’est professionnalisé. Le mode de vie des toxicomanes n’intéresse pas les praticiens ; la clinique doit porter sur le sujet. Au tournant des années quatre-vingt, quelques praticiens de la première heure maintiennent l’embauche d’ex-toxicomanes, mais ils se gardent d’en faire état : il ne faut pas leur faire courir le risque de l’étiquetage, disait-on alors, d’ailleurs, s’ils sont maintenus dans les équipes, ce n’est pas pour leur expérience de vie mais parce qu’ils ont acquis des compétences thérapeutiques. Dans le service départemental de la Seine-Saint-Denis, créé en 1981, l’embauche d’ex-toxicomanes est tout simplement impensable. Les équipes sont composées de psychologues et de travailleurs sociaux, dirigés par un psychiatre, et l’implantation se fait en informant les professionnels de l’ouverture du service. Une seule équipe, celle de Blanc-Mesnil, a une tout autre histoire. Le médecin directeur a fait une rencontre avec un garçon peu ordinaire. Il est de ceux qui savent accompagner jusqu’à la rive celui qui perd pied. Son expérience intime de la dérive a fait de lui un guide. Cet aventurier commence par faire le tour des cités avoisinantes et, au hasard des rencontres, il tend la main aux égarés qu’il confie au médecin, d’homme à homme – à charge, pour le médecin et pour son équipe, de trouver comment faire pour aider. Telle était bien la démarche des pionniers au tout début des années soixante-dix, mais au début des années quatre-vingt, l’adaptation du soin aux toxicomanes est considérée comme acquise. Il est même devenu suspect de s’en préoccuper. Munies du système de règles que leur ont transmis les premiers praticiens, les équipes se contentent d’attendre la demande du client. Lorsqu’il se présente, les professionnels s’attachent à évaluer sa motivation: le toxicomane acceptera-t-il de s’engager dans un «véritable travail thérapeutique», acceptera-t-il de rechercher les causes de sa toxicomanie ? Ces entretiens sont vécus comme une épreuve. Les toxicomanes de la Seine-Saint-Denis ne comprennent qu’une chose : on leur demande de se conformer aux exigences de l’institution. Dans le langage de la rue, ça se dit « faire le canard ».
Dans le milieu des toxicomanes, la réputation des centres de soins est carrément désastreuse. Nelly Boullenger, psychologue à l’Amer, centre de soins, en souffre d’autant plus qu’elle habite elle-même une cité. Comme tous ceux qui, instituteurs, travailleurs sociaux ou professionnels de santé, habitent encore dans les HLM du département, elle est déchirée par le décalage entre la logique de l’institution et l’univers des cités. Les usagers de drogues ne sont pas des étrangers pour Nelly. Elle connaît l’histoire de ceux qui, parmi ses amis et relations, « sont tombés dedans » et, en bonne professionnelle, fait au mieux pour combler le fossé qui sépare les toxicomanes des institutions qui en ont la charge. Car manifestement fossé il y a. Elle veut d’abord y voir plus clair. En 1989, elle crée l’association Arcades pour mener des recherches de terrain, dont la première porte sur la trajectoire des toxicomanes. Que deviennent-ils à la sortie de l’association ? Sous la direction de Robert Castel, elle s’initie à la sociologie et rejoint le groupe de recherche qu’il anime sur les sorties de la toxicomanie. Nous nous rencontrons dans ce groupe et, laborieusement, passons au crible les croyances collectives sur la toxicomanie. Elle connaît la diversité des histoires de vie. Nous découvrons collectivement qu’une tradition sociologique a déjà largement exploré ce champ. Nelly et moi partageons la même exaltation lorsque soudain l’expérience s’éclaire. Nous ne savions pas où nous allions ; au quotidien nous nous heurtions aux silences et aux tabous, nous voulions seulement « penser les drogues ».
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