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Chapitre 11 : Les combattants de l’hygiène

LA lutte contre les drogues prend place, à la fin du siècle, dans le grand combat pour l’Etat-Providence, qu’engage la Troisième République (1). Partout en Europe, un nouveau modèle de contrôle des substances toxiques s’ébauche ou se parfait. Autrefois, la religion et la morale étaient les ultimes recours. Désormais, l’époque est positive : une approche scientiste balaie les voeux d’abstinence, disqualifiés par leurs rapports avec le cléricalisme. Dans la procession des grands ennemis des poisons de l’esprit, qui donc succède aux prédicateurs quakers et au père Mathew ? Les médecins, bien sûr. Les médecins du XIXe siècle, les médecins en gloire, sorciers des temps modernes, héros de l’hygiène publique et réformateurs du social…

L’idéologie de la décadence si fréquemment orchestrée au XIXe siècle n’a rien d’un fatalisme social. Il en est certes une interprétation pessimiste et résignée, celle de Paul Bourget : « On n’échappe pas à l’hérédité ! » La science penche parfois dans cette direction. Quand Lombroso parle de « criminel-né », il laisse peu de chances de rachat à ceux que frappe une hérédité d’assassin. Mais les médecins tenants des théories de la dégénérescence ouvrent généralement une porte sur l’avenir. Croire que le monde « dégénère », ce n’est pas renoncer à agir, ni se résigner à l’exclusion des « dégénérés ». Le monde est une mêlée sauvage ? Soit. La science et la politique sont là pour y introduire ordre et morale. L’obsession de la dégénérescence fonde un appel à l’éthique républicaine, ou une invocation de la solidarité sociale.

Aux avant-postes de ce combat, les professions médicales. A l’époque classique, elles étaient l’objet de sarcasmes. Le docteur La Mettrie, bien que scientiste à tous crins et sectateur du Progrès, qui voit dans l’Homme une machine perfectionnée, met en pièces ses confrères dans un ouvrage au titre évocateur : La Politique du médecin Machiavel ou le chemin de la fortune ouvert aux médecins… Cent ans plus tard, le paysage a radicalement changé. Au docteur Diafoirus et ses clystères succède le génial Horace Bianchon de La Comédie humaine, le dévoué médecin de campagne, le bon docteur Pascal de Zola, en attendant, au me siècle, les sagas dont les médecins sont les héros.

C’est que, dans les années 1850, l’homme de l’art est devenu le héros qui terrasse trois monstres, aux confins du médical et du sociétal : le péril vénérien qui mine la race, et qu’incarne la syphilis ; l’abus de boissons alcooliques, grand ennemi du Peuple ; enfin, la tuberculose, et toutes les maladies de poitrine, ravages de ce temps. À l’image de l’agent pathogène qui s’infiltre dans le corps, le danger est décrit au travers des métaphores de l’ « attaque » ou de l’« invasion ». Le positivisme régnant impose de recourir à la machine de guerre anti-épidémique, victorieuse de la fièvre jaune ou du choléra. Ces luttes s’inscrivent sur le vaste pro-jet dont se réclame le corps médical : éradiquer les fléaux du monde moderne et les « maladies de civilisation » ; s’en prendre au « nervosisme », au surmenage et aux trépidations urbaines, et réduire les excitants que chacun se croit contraint de prendre… Les armes sont médicales, mais aussi sociales : les hommes de l’art, unanimes, suivent Claude Bernard dans ses déclarations fracassantes ; il faut agir à la fois sur les causes physiologiques et « morales ».

Cette conviction confère à la médecine une mission nouvelle : protéger la santé publique. Bien qu’enracinée dans la science, elle se veut désormais authentiquement politique, et développe un projet de perfectionnement humain. Sectatrice du progrès, elle compose avec les intérêts économiques et les préjugés, inocule à la haute administration sa passion de la santé, propose des réformes, et polit les moeurs. Veillons, dit le médecin, à la salubrité de l’habitat, empêchons l’abus d’alcool, améliorons la nutrition des adultes et des enfants — les aliments pour les nouveau-nés arrivent sur le marché encourageons les loisirs sains et modérés qui éloignent le vice des foyers populaires ! À une hygiène des institutions, il ajoute une hygiène des corps et des familles, une hygiène des âges et des classes sociales. Véritable militant de la santé, il s’attaque aux miasmes et aux exhalaisons, au surencombrement et à l’insalubrité, se mue en urbaniste-réformateur pour lutter contre les taudis, fait enlever les immondices, contrôle les fontaines. Dans les lieux de vie collective, de l’usine aux hôpitaux, il pousse a renforcer la surveillance, et élabore, avec les administrations, les premières polices sanitaires (2). Auprès des pauvres gens, il se fait instituteur, diffusant, entre savoir et vertu, des conseils simples et honnêtes dont l’efficacité lui paraît bien supérieure a celle des techniques curatives qui se peaufinent dans les laboratoires. Tel est le sens du combat hygiéniste.

Au sein de ces affrontements titanesques, la place des drogues reste modeste. Il est aisé de se procurer l’alcool ou l’absinthe dans le moindre débit de boissons. L’accès aux drogues exotiques, ou l’achat de médicaments coûteux, restera longtemps l’apanage d’une minorité. Mais cette tempérance a d’autres causes, qui tiennent aux habitudes de consommation françaises : « Le secret d’une immunité dont nous jouissons encore a ce point de vue est peut-être dans l’usage du tabac, qui, bien qu’il ne soit qu’a moitié inoffensif, est loin d’avoir le danger de l’opium », dit Jean-Baptiste Fonsagrives, dans l’article « Opium » du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales de 1881 (3). Et l’auteur de préciser : « La fumée du tabac qui nous préserve de la fumée d’opium doit être subie sans trop de protestation de la part de l’hygiène. » Toutefois, même si le péril n’est pas pressant, restons vigilants : l’ennemi est perfide !

La lutte contre les empoisonneurs

Deux combats se conjuguent, qui se fondront en un seul. Le premier contre les bricoleurs de poisons, qui pullulent dans les villes et les campagnes. Le second, qui n’a pas cessé depuis lors, touche aux circuits nouveaux qu’empruntent les découvertes chimiques.

Malgré les efforts des corporations, en dépit des lois et des réglementations, les remèdes occultes foisonnent encore. Des substances opiacées perdurent depuis la Rennaisance, dans un espace obscur, à mi-chemin entre les philtres de sorcières, les remèdes végétaux — ancêtres des médecines naturelles — et les drogues de la modernité maniées sans précaution. Remèdes mira-cles confectionnés en secret, ils relèvent de la préparation artisanale, fruit d’un savoir-faire péniblement acquis, dont les arcanes de fabrication sont un héritage familial ou une révélation magistrale.

En France, dès 1803, la loi du 21 germinal an IX interdit de telles préparations. La loi de 1848 sur les substances dangereuses, adoptée à une époque où les « drogues » sont quasiment inconnues, souhaite réduire les empoisonnements, à l’arsenic tout particulièrement ; mais elle permet aussi de lutter contre les méfaits des apprentis sorciers. Première réaction : pourquoi ne pas empêcher ces dangereux bricolages ? En 1865, à Brunswick, les pharmaciens accourent de France, d’Angleterre, d’Allemagne, d’Autriche, de Russie, du Danemark, de Finlande et de Suisse pour tenir leur premier congrès 4. Ils se relaient à la tribune pour condamner les remèdes secrets. Eux seuls doivent vendre les cosmétiques recelant des substances toxiques. Exigence facile à clamer devant une assemblée d’ores et déjà acquisse… Mais comment réaliser ce voeu ? Les produits semi-interdits, ou semi-autorisés, prolifèrent. Ils sont trop divers, trop disséminés au coeur des populations, les demandes des consommateurs sont trop nombreuses, trop disparates, les sanctions aux contrevenants trop difficiles à appliquer.

Le combat est ardu. Les guérisseurs, les rebouteux et les matrones règnent dans les campagnes. Pour le peuple, le médecin et l’hôpital restent suspects, pour de bonnes ou de mauvaises raisons : au début du XXe siècle, les délaineurs de Mazamet refusent de consulter qui que ce soit d’autre que leur charlatan préféré, et les mineurs de Carmaux n’acceptent pas de se rendre à l’hôpital de la ville — qui les traite d’ailleurs comme des chiens… Les médecins se lamentent : leur clientèle, même aristocratique et cultivée, ne croit qu’aux médicaments charlatanesques. Il leur faut une étiquette ornée d’un joli dessin pieux, la tête d’une nonne, le portrait d’un prêtre, un paysage avec une abbaye ou l’intérieur d’un couvent.

Qu’y a-t-il exactement dans l’antique orviétan, toujours vivace dans la tisane des Caraïbes, dans la poudre anti-hémorragique du sieur Faynard, dans ces remèdes modernes », comme le rob anti-syphilitique Boyveau-Laffecteur, les grains de santé du docteur Franck ou la pommade anti-ophtalmique de la veuve Fournier ? Comment contrôler un produit magique, dont la recette doit rester mystérieuse ? Toutes les réglementations qui apparaissent au cours du xix. siècle dans les pays d’Occident peuvent être résumées en une phrase : plutôt qu’interdire les préparations, il faut en afficher le contenu, et veiller à la qualification de leurs préparateurs. Les poisons ne peuvent être éradiqués ? Efforçons-nous de les apurer, et de les contrôler. Restreignons leur circulation, limitons-en l’accès, veillons à leur qualité, éclairons leur emploi, contrôlons l’expertise de ceux qui la distribuent… Bref, pour faire obstacle aux ravages des fabrications charlatanesques, on s’en remet aux corps professionnels : accroître la technicité des pharmaciens et des médecins, améliorer la qualité de leurs produits, réduire les prescriptions abusives, éduquer les malades. La tâche occupe tout le siècle.

Tâche d’autant plus délicate que la guerre contre les préparations secrètes doit se doubler d’une autre, contre les substances de la modernité. Agir pour limiter l’emploi de la morphine, c’est appliquer la législation. En France, dans les années 1880, et sous couvert de la loi de 1845, les condamnations pleuvent Chassons les brebis galeuses, les mauvais médecins qui se font les prosélytes de l’empoisonnement. Ou qui, simplement, font preuve de faiblesse, et cèdent à la moindre requête de l’intoxiqué. Malheur au praticien lâche, ou qui ne sait faire preuve de vigilance. Le premier coupable, c’est lui ! Bien vite, pourtant, l’argumentaire change au fur et à mesure que la profession s’apure. Dans les années 1870, certes, le praticien imprudent joua un rôle prépondérant dans l’extension de l’épidémie, reconnaît le docteur Guimbail. Aujourd’hui, le principal coupable, c’est le besoin d’ivresse… Il n’empêche que, régulièrement, les journaux publient de sombres récits où le corps médical est condamné pour avoir enfreint ses règles de déontologie.

La pharmacie est moins sûre encore ; il faut la moraliser. Les journaux de l’époque n’ont pas de mots trop durs pour clouer au pilori 0 les défaillances de l’arrière-officine, qui font le désespoir de la majorité consciente et honnête de la corporation ». Un seul exemple : dans les années 1880, un pharmacien est traîné devant les tribunaux, pour avoir abreuvé de morphine une malheureuse intoxiquée. En l’espace de 516 jours, précise le jugement, il a fourni 693 grammes de chlorhydrate de morphine par des livrai-sons de 10, 15, 20, 40, 60 et 110 paquets, soit un total de 3 465 paquets de 20 centigrammes. Les premiers temps, il se contente d’exécuter deux ordonnances médicales. Puis il accepte de les renouveler. Et continue à fournir avec zèle une si bonne cliente… Pour couronner le tout, l’indélicat apothicaire a o l’audace de présenter au mari une facture de 1 650 francs 50 pour une fourniture de morphine ». Il est condamné à huit jours de prison, 1000 francs d’amende et 2000 francs de dommages et intérêts. En outre, il doit payer les frais de traitement de sa cliente dans une maison de santé, à raison de 250 francs par mois, jusqu’à son complet rétablissement. « Heureusement pour le pharmacien, ajoute le docteur Chambard, qui rapporte l’histoire, la malade mourut au bout de six semaines… »

Un autre, M. D… passe devant le tribunal, en 1890, pour avoir vendu 600 francs de morphine à de curieux clients. Il est chassé de la profession. Souhaitant continuer à exercer, il en repasse tous les examens, et il est brillamment reçu. Le jury, pourtant, au vu de son dossier, lui refuse le diplôme. Le collé fait appel auprès du président de la République lui-même, M. Fallières, qui confirme sa déchéance. Le Conseil d’État approuve : un pharmacien prévaricateur est « indigne d’exercer ». On compare la vertu française au laxisme allemand. En France, dit-on, un pharmacien véreux ne saurait être accepté dans le sérail. Il n’en est pas de même chez les
Teutons (6) !…

La passion réglementaire

Mais le débat pour la santé publique ne se réduit pas à une entreprise d’assainissement et de moralisation. Ses ambitions sont plus vastes : réaménager les règles du jeu social. L’époque adore les réglementations, et parfois en abuse. Alain Corbin a minutieusement décrit le « projet réglementariste » qui donne mission aux agents des services des mœurs de classer, étiqueter, repérer, examiner celles qu’on baptise les « filles ordonnées au vice », les « filles à numéro » ou les « filles à la carte »7. Pour les drogues aussi, et dans le même esprit, on organise le présent et on prépare l’avenir.

En France, les premières années du siècle sont essentielles pour l’hygiène publique. Pour assainir les préparations artisanales, un corps d’inspection des pharmacies est créé en 1803, comprenant trois membres nommés par le préfet de police8. Cent ans après, une loi sur les fraudes est votée, beaucoup plus ambitieuse. Quatre ministères sont impliqués, et les services de contrôle transférés au ministère de l’Agriculture. Pour les faire vivre, l’administration recrute ses pharmaciens et tisse des liens étroits avec des professionnels qualifiés et reconnus. En 1902, les conseils généraux créent des inspections d’hygiène publique dans les départements, chargées également de l’aide médicale gratuite et de la surveillance des nourrissons. Et déjà, on parle d’unifier et de coordonner les services… Deux instances départementales sont mises en place : l’une administrative et l’autre technique, animées par des médecins recrutés sur titre9. Ce qui ne va pas sans quelques protestations contre la mise en tutelle » des médecins. Les pouvoirs publics manifestent une désastreuse tendance A embrigader les médecins dans un fonctionnarisme étroit, surveillé parfois par des incompétents », proteste le docteur Grasset « ). Protestation singulière : les réticences médicales sont le plus souvent silencieuses.

Ces professionnels se voient assigner une mission plus vaste : prévenir et gérer les aléas de la vie sociale. Dans le cas des drogues, prêcher l’autolimitation ne suffit pas, disent les hygiénistes. Les exhortations morales ne s’attaquent pas aux racines de cette ingestion des produits d’oubli ; elles négligent le vrai moteur de ces consommations : le malheur, la détresse, les maladies écrasant les classes populaires. Les ambitions des abstinents ne peuvent aboutir, car leur diagnostic est faux : ils réduisent l’absorption de l’alcool une déviation de sens moral. Il faut conserver le projet moral mais avec une autre analyse, et de nouveaux instruments.

Armé de la statistique sociale, le médecin se fait sociologue, décrit, classe, établit des corrélations entre maladie et facteurs sociaux. Il comptabilise les malades, les enregistre, évalue le danger et préconise des cordons sanitaires qui protègent les populations saines. Les consommations de drogues demeurent marginales. Mais certains, dans les années 1880, tentent néanmoins de répondre des questions essentielles : qui sont les intoxiqués ? Comment ont-ils eu recours au produit ? Les chiffres montrent gué » le corps médical demeure le premier touché : plus de la moitié des victimes « . Dans un même mouvement, on justifie leur intoxication en la dénonçant : la coutume est d’expérimenter sur soi les médicaments qu’on administre. De surcroît, leur profession fait qu’ils affrontent quotidiennement la misère humaine : ils sont « tendus », « inquiets », « surmenés ». Les autres sont leurs femmes, des militaires ou, généralement, des malades traités pour une souffrance physique ou mentale, proies involontaires du traitement prescrit.

En quelques décennies, le tableau épidémiologique bouge. A côté du morphinisé d’origine thérapeutique, une autre catégorie ne cesse d’augmenter : ceux qui, dégénérés et décadents, se jettent sur le produit par goût, ou par appétence morbide. Voici le morphinisme que les cliniciens français qualifient de passionnel » : Ils sont allés chercher eux-mêmes le poison qui doit les consumer « . » La presse se fait l’écho de cette opinion. Le mal est contenu, mais l’avenir lourd de menaces…

Complément de cette technicité de diagnostic, une ingénierie d’intervention. Le docteur Brouardel préconise dès les années 1880 des mesures qui, au siècle suivant, seront l’épine dorsale de la loi de 1916, et ouvre officiellement les hostilités contre les drogues. Les pharmaciens devraient exiger, dit-il, à toute remise de morphine, un papier portant le nom et l’adresse du médecin en caractères non manuscrits, et qui serait oblitéré par le pharmacien. La prescription ne serait exécutée qu’une seule fois ; ou bien la dose serait ordonnée un nombre de fois déterminé, et à des intervalles que le médecin aurait fixés. Enfin, le célèbre hygiéniste s’en prend aux grossistes, droguistes et fabricants de produits chimiques français et étrangers, en qui il voit une des sources des morphinomanies. Les malades ou les revendeurs s’adressent à eux, et achètent la substance en gros 13.

La passion d’éduquer

Le docteur Brouardel insiste aussi sur une autre forme d’action, qui échappe au cadre législatif : celle qui relève de la responsabilité morale du professionnel. Les moeurs médicales changent. Dans les amphithéâtres des facultés de médecine, on recommande désormais un emploi précautionneux de la morphine : ne la prescrivez qu’au compte-gouttes, et seulement dans le cas de maladies mortelles et douloureuses ! Pratiquez vous-mêmes la piqûre. Ne laissez pas les malades utiliser eux-mêmes le produit ! Il faut débusquer les emplois pervers. Les cas sont multiples. On cite celui d’un homme impuissant qui a poussé sa femme à la morphinomanie, afin de réduire ses ardeurs amoureuses ; ou, plus vicieusement encore, un autre, qui l’avait incitée à devenir morphinomane pour utiliser cet argument lors d’une demande de divorce. Bref, soyons prudents, la morphine est un médicament à la moralité douteuse.

Il faut enfin, leitmotiv de l’époque, diffuser un savoir simple sur les risques de ces produits. L’homme de science se mue en infatigable conférencier : la séduction oratoire fait obligatoirement partie de la panoplie hygiéniste. On félicite le professeur Benjamin Ball, auteur des Maladies de l’esprit, pour sa parole élégante » et « la clarté de son exposition » ; il est « vivant », « littéraire ». « Dans ces sujets si délicats et si controversés, il savait frapper l’esprit grâce à des formules brèves et heureuses, résumant admirablement tout un exposé clinique14. » Le médecin humaniste par-court la France, et devant des cercles éclairés, décrit les dangers de ces empoisonnements passionnels », stigmatise les ravages de « ces maladies artificielles créées de toutes pièces par l’évolution de la science, lorsqu’elle est mise au service d’imaginations dévoyées ». Il écrit des articles, publie des ouvrages au style aisé pour édifier les gens de bien.

Le médecin, homme de culture, ne cesse de dénoncer les écrivains funestes et dangereux », dont les romans sont de véritables agents de propagande » pour les drogues 15. Il persifle une littérature proliférante, qui décrit avec complaisance les accouplements les plus scabreux, les perversions les plus rares. Les artistes du morphinisme se vautrent dans l’adultère et la nécrophilie, les amours sadistes ou masochistes, lesbiennes et bestiales. Hypocritement, ils susurrent à leurs lecteurs : nous réformons les moeurs, nous prévenons la civilisation des dangers qui la menacent… Ces prétentions moralistes — celles d’un Dubut de Laforest ou d’un Mallat de Bassilan 16 – ne sont que des leurres, clame le docteur Rodet. Hélas, les oeuvres de tels écrivains éveillent la curiosité d’« ‘êtres mal équilibrés », qui « ne tardent pas à transformer la description des sensations morphiniques en sensations vécues 17 ». Lui-et ses collègues s’en prennent également aux « mauvaises vulgarisations scientifiques », dont les morphinomanes se repaissent, et qui par les détails qu’elles donnent incitent à la consommation du poison plutôt qu’elles n’en détournent.

Multipliant les détails horrifiants, les praticiens décrivent enfin la triste condition de « ceux qui ont succombé aux charmes ensorcelants de la Circé moderne ». Le discours commence par une mise en garde solennelle : méfiez-vous des morphinomanes, et de leur dangereuse impulsion à l’apostolat. Méfiez-vous de leurs discours sophistiques. Ils ont lu tous les livres ; mais ils les connaissent mal, et n’ont retenu de leurs lectures que ce qui leur est agréable. Méfiez-vous de leurs raisonnements fallacieux. Ils vous diront, le plus sérieusement du monde : « Notre société moderne, au niveau sensitif élevé, exige que je prenne ce produit », ou encore : « Mon ami Untel boit, mon frère fume, mon père se saoule de café. Moi, je n’ai que la morphine, qui rem-place tous ces vices… » Parlons enfin des prétendus plaisirs de la fée blanche. Les morphinomanes déclarent éprouver une jouissance ? C’est une illusion. Leur excitation ne provient pas de leurs sens, le plus souvent pauvres et déjà affaiblis par le poison. Les malheureux sont prisonniers de l’univers factice créé par leur imagination. Dans ce qu’ils ressentent, tout n’est que délire, illusion, châteaux en Espagne, fictions éphémères et images insaisissables.

Le corps médical est rejoint, dans sa lutte, par de puissants alliés. Les mutuelles ouvrières, les coopératives et les syndicats se font aussi les promoteurs de campagnes auprès de leurs adhérents. Et les enseignants… Entre 1880 et 1914, les murs des écoles se couvrent d’affiches censées inspirer aux enfants le dégoût des poisons de l’esprit et du corps : dessins de foies décomposés par l’alcool, voisinant avec des organes sexuels masculins ulcérés et rongés par la syphilis… Dans les rues, dans les casernes, des panneaux ordonnent : Hors de France, alcool maudit !» Comme dans les pays anglo-saxons les mouvements de tempérance gagnent en force et en influence. Composées d’abord de l’élite intellectuelle, les associations anti-alcooliques pénètrent au début du siècle dans les milieux professionnels, telle la Fédération ouvrière des travailleurs anti-alcoolique créée en 1909. Les bouilleurs de crus sont mis en accusation, et l’absinthe désignée la vindicte publique. Non sans mal. La loi Vaillant du 6 février 1906, qui voulait proscrire l’absinthe, les apéritifs et les vins aromatiques, est rejetée. Dans les années qui suivent, d’autres pro-positions suivent le même chemin. Il fallut attendre la guerre_ de 14 pour que l’absinthe fût définitivement mise mal (18) …

L’invention du « modèle anglais»

La France et l’Allemagne avaient une législation complexe, plus ou moins appliquée, mais qui, d’ores et déjà, marginalisait les charlatans. L’Angleterre souffre d’un réel retard. L’opiomanie médicale et populaire y est patente. Le délégué de l’Angleterre un Congrès sanitaire international en dénonce la tribune « le chaos ténébreux, la confusion déplorable et la honteuse anarchie » qui règne dans son pays 19. La réclame mensongère règne en maîtresse incontestée : il n’est question que de remèdes « miraculeux », de médicaments « célestes ».

L’Angleterre s’efforce de se mettre au diapason de ses voisins, voire de les rattraper. Il s’ensuit une kyrielle de restrictions légales. La première mesure remonte 1868 : le célèbre Pharmacy Act, réservant aux seuls pharmaciens, en compétition avec les apothicaires et les droguistes, le droit de dosage et d’étiquetage. Une instance officielle, le Privy Council Office, procède un classement des produits2°. Dans un mouvement qui depuis lors ne cesse de s’amplifier, la liste s’allonge : en 1890, on y fait figurer la chlorydine du Dr Collis Browne. Lorsque la morphine et la cocaïne font irruption sur le marché, la loi doit être révisée, quelques années plus tard, en 1908. Et de nouvelles substances se bousculeront pour entrer dans le tableau…

À quoi bon réglementer les produits, si l’on ne contrôle pas les professions de soin ? Les apothicaires, pour continuer à exercer leur art, doivent se regrouper au sein de la Pharmaceutical Society.. Et se placer sous l’autorité du Privy Council Office… Sans enthousiasme, les pharmaciens acceptent. Ils se résignent à abandonner une parcelle de leur liberté, car, selon un mécanisme souvent décrit par la sociologie des professions, ils font un troc avec l’État : le contrôle officiel contre un surplus de pouvoir. L’État s’érige en gardien des populations — et bénéficie accessoirement des taxes qui tombent en avalanche sur les produits classés. Il nomme des instances centrales, qui repèrent et classent les produits, qui veillent à restreindre leur vente et à limiter leur circulation. Mais les professionnels demeurent garants de cette volonté : en échange, ils obtiennent un statut d’« expert ». Il relève de leur responsabilité d’inscrire ou non, sur l’étiquette des flacons, le mot « poison ». Leurs relations avec l’État, si elles les contraignent, garantissent la légitimité de leur fonction. Le même processus ressource également le corps médical. Ceux qui s’adossent à la loi, et qui savent s’en prévaloir, gagnent en force et en pou-voir.

La loi et les réglementations ne suffisent pas. Il faut l’adhésion de tous, et pas seulement celle des professionnels. Si l’opiomanie populaire régresse continûment, à la fin du XIXe. siècle, ce n’est pas sous l’effet de la seule action réglementaire et médicale. Les classes populaires s’extraient lentement de la grande pénurie ; à une augmentation du salaire nominal s’ajoute celle du pouvoir d’achat : on constate une baisse, sur une longue durée, du coût de la vie. C’est loin d’être la richesse. Mais ce n’est plus la disette ; c’est l’éternelle frustration des pauvres qui commence. Dans cette lente évolution, un rôle déterminant est joué par les mesures sociales qui se succèdent, elles, à un rythme rapide. Elles apportent une — ô combien relative — sécurité dans le travail, en améliorent les conditions, aident les indigents qui en sont exclus. Ces éléments conjugués influent sur la santé de ce qui n’est pas encore une population « à risques », et oeuvre à son éducation. Bismarck s’y emploie. L’Angleterre aussi, qui de loi en loi, jusqu’aux mesures historiques de Lloyd George, les assurances sociales et les indemnités de chômage de 1911, est pionnière dans l’invention de l’État-Providence.

Bientôt, les médecins anglais enregistrent avec satisfaction une première baisse des accidents dus l’opium. La mortalité infantile chute. Celle provoquée par l’absorption de narcotiques passe de 6,6 personnes par million en 1897 4,2 en 1901, et tombe 2,9 en 1913, et cela malgré les renforts en troupes fraîches des morphinomanes 21 ! Les pharmaciens annoncent la bonne nouvelle : la population « droguée », et qui leur rend visite pour s’approvisionner, diminue en nombre, alors que son âge moyen augmente. Il suffit d’attendre. Lentement, progressivement, doucement, elle va s’éteindre… L’intervention professionnelle et sociale s’est révélée efficace, et de manière durable. Rétrospectivement elle apparaît proche de ce qu’on baptiserait aujourd’hui une démarche globale » : mettre au coeur de l’intervention une analyse qui met en évidence les causes profonde de la prise de produit, et qui agit sur une multitude d’instruments. Qui ne recule pas devant les inter-dictions, certes. Mais qui préconise aussi les mises en garde, l’éducation, l’information. Qui joue enfin sur les volontés promotionnelles : rendre la drogue inutile en supprimant ce qui la provoque en partie, la misère ou la détresse.

Aux États-Unis, le contrôle des professionnels est plus délice Plus que l’Europe, l’Amérique regorge alors de bateleurs. Rebouteux, faiseurs de miracles, vendeurs de baumes, de potions et de lotions, négociants sans scrupules de filtres divers, empoisonneurs aux poches pleines — les Toadstool millionnaires décrits par J.H. Young22 — sillonnent les États, voyagent de ville en ville, proposent au tout venant leur périlleux savoir-faire et leur douteuse pharmacopée. Depuis 1860, chaque État de l’Union s’efforce de réglementer les substances nocives.

Le coup de grâce est donné par un romancier aux convictions socialistes, Upton Sinclair, qui publie au début de l’année 1906 un livre succès et scandale, The Jungle. Il y décrit la misère de la condition prolétarienne dans les abattoirs de Chicago, célèbres pour alimenter l’Amérique entière, les bas salaires des ouvriers, leur exploitation… Mais il donne d’autres détails intéressants sur leurs conditions de travail : la saleté repoussante des abattoirs, les rongeurs empoisonnés par la mort-au-rat, qu’écrasent les machines, et qui se transforment immédiatement en saucisses ; et même — horreur cannibalesque —, l’employé qui glisse dans une cuve de viandes en train de bouillir, et que le consommateur innocent déguste, les os en moins, sous la forme de conserve garantie pur boeuf. Le Congrès s’affole, et adopte quelques mois plus tard, a l’initiative du docteur Wiley, le Pure Food and Drug Act. Les transports de produits alimentaires entre États devront être stricte-ment vérifiés, de même que leur fabrication et leur vente. Upton Sinclair ambitionnait de changer la condition des prolétaires. « Je visais le cœur de l’Amérique, je ne l’ai touchée qu’a l’estomac. » Pour l’histoire, son nom reste attaché une modeste réforme de la réglementation sanitaire. A-t-il fait davantage ? D’aucuns voient en lui le père du consumérisme 23.

Cet éclat alimentaire a comme conséquence seconde de moraliser le personnel des drugstores et la vente des médicaments. Le texte de 1906 ordonne un étiquetage des produits : la présence d’alcool, de morphine, d’héroïne, de cocaïne ou d’opium dans un produit doit être annoncée sur son emballage. Or, une quantité effarante de boissons ou de « remèdes », comme le premier Coca-Cola, étaient vendues à la limite du médical et du récréatif. Les acheteurs doivent savoir ce qu’ils absorbent et ne plus confondre plaisir et santé. Les produits pharmaceutiques, au sens américain et éclectique du terme, sont officiellement labellisés. Enfin, pour distinguer les encombrants petits métiers des véritables professions, on exige de ceux qui revendiquent la qualité de « pharmacien » ou de « médecin » la tenue de registres précis. En Angleterre, la loi avait été imposée avec une facilité d’ailleurs toute relative. Aux États-Unis, elle soulève de multiples remous. Les professions sont parfois rebelles à toute structuration. Une fraction des laboratoires pharmaceutiques et des groupes médicaux fait longtemps échec à la nouvelle législation. Pourtant, grâce à l’American Pharmacological Association, alliée aux pouvoirs publics, en quelques décennies, l’essentiel du corps professionnel est acquis a la loi.

Toutefois, une différence fondamentale s’affirme entre les stratégies européenne et américaine. Aux États-Unis, le judiciaire règne sur le médical. La spécificité de l’Europe tient en partie a l’alliance organique tissée, a la fin du XIXe siècle, entre l’Etat et les professionnels de la santé. Le médical est mêlé a l’administratif, et des mécanismes d’échange s’instaurent a tous les niveaux. Dans leur euphorie, les tenants de la science et du progrès s’imaginaient en avoir fini avec les drogués, grâce cet agencement. Les avoir définitivement repoussés dans les marges de la société, classés au nombre des inévitables ratés de tout ordre social. Relégués dans l’univers étroit de quelques coloniaux vieillissants, de quelques médecins victimes de leur art, de quelques esthètes excentriques…

L’illusion était de taille. Dans les années 1970, l’Europe met elle aussi ses médecins sous tutelle. Mais le « modèle anglais » des origines reste toujours invoqué comme argument contre les politiques de moralisation et de répression. Contre les approches musclées, cette réduction « douce » des toxicomanies demeure mythologique.

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Notes

11. Les combattants de l’hygiène

1. OLLIVIER Emile, 1864, Commentaire de la loi du 25 mai 1864 sur les coalitions, Paris ; voir aussi LAURENT Émile, 1865, Le Paupérisme et les Associations de prévoyance, Paris, cité dans ROSANVALLON Pierre, 1981, La Crise de l’État-Providence, Seuil, Paris.
2. LEONARD Jacques, 1981, La Médecine entre les savoirs et les pouvoirs. Histoire intellectuelle et politique de la médecine française au xixe siècle, Ed. Aubier Montaigne, Paris.
3. DECHAMBRE A. (directeur), 1881, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, « Opium, toxicologie », tome 16, Masson, Asselin, Paris.
4. BONNEMAIN, BOUSSEL, et BOVE, 1984, op. cit.
5. La loi du 19 juillet 1845 interdit aux pharmaciens la vente de substances vénéneuses sans presciptions médicales signées et datées.
6. CHAMBARD E., 1893, op. cit.
7. CORBIN A., 1978, Les Filles de noces, misère sexuelle et prostitution, Aubier Montaigne, rééd. 1982, Flammarion, Paris.
8. GARNAL Paul, 1933, Au Service de l’hygiène publique, Vigot, Paris.
9. CHAP’TAL M., 1927, L’Hygiène sociale, Les Cahiers du redressement français, Ed. Sape, Paris.
10. GRASSET, 1912, Idées paramédicales et médicosociales, Plon, Paris.
11. Voir par exemple les premières statistiques de LANDOWSKI, reprises par PICHON G., 1889, op. cit.; et CHAMBARD E., op. cit., 1893, RODET P., op. cit., 1897.
12. PICHON G., 1888, op. cit.
13. BROUARDEL Paul, 1906, « Mesures a rendre pour diminuer la morphinomanie», pièce n° 8, in Opium, morphine, cocaïne, cours de médecine légale, Baillère et Fils, Paris.
14. Notice nécrologique du Dr Benjamin Ball, Annales médico-pédagogiques, 1893.
15. BROUARDEL P., 1906, op. cit.
16. Pour une revue de la littérature, voir La Belle Époque de l’Opium, op. cit., et note 30, ch. 8.
17. RODET P., 1897, op. cit.
18. DELAHAYE Marie-Claude, 1983, L’Absinthe, histoire de la fée verte, BergerLevrault, Paris.
19. PHILIPPE A., 1853, Histoire des apothicaires chez les principaux peuples du monde, Paris, Publicité médicale VII.
20. BERRIDGE V. and EDWARD G., 1981, Opium and the People. Opiate Use in the Nineteenth Century, Allen Lane, Londres.
21. Annual Report of the Register General, Violent Deaths: Her Majesty’s Stationary addiction in Britain.
22. YOUNG James Harvey, 1961, The Toadstool Millionnaires, Princeton Universky Press, Princeton, New Jersey.
23. BALAICAR J. et GRINSPOON L., 1984, op. cit.

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