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Chapitre 13 / LA MÉDICALISATION : UNE ILLUSION DANGEREUSE ?

Le refus de la médicalisation est un des principes fondateurs du système de soins français ; la contestation ou l’errance ne devait pas être médicalisée. Pour légitime que soit cette position de principe, elle a eu sur le terrain des effets imprévisibles. La dégradation de l’état de santé des usagers d’héroïne a été invisible ; face au sida, la première réponse a été le déni. Avec l’anonymat qui permet au toxicomane de ne pas rendre de comptes à la justice, le système de soins a voulu protéger les toxicomanes du contrôle social, mais ce statut particulier a contribué à son exclusion du système de soins ordinaire. «Ni malades ni délinquants », tel devait être le principe; ce principe généreux a abouti dans les faits à son contraire. A la fin des années quatre-vingt, le toxicomane a été à la fois un délinquant et un malade. Cette évolution est internationale. La critique de la médicalisation s’est accompagnée d’une criminalisation croissante des toxicomanes. L’idéologisation extrême du débat sur les drogues a masqué les réalités du terrain.

Le Pr Olievenstein est un des rares cliniciens à tenir les positions de principe qui ont été opposées à l’introduction de ces traitements en France. Comme tous les praticiens aujourd’hui, il reconnaît qu’on ne doit pas exclure la méthadone, qu’elle doit être un « outil parmi les autres », mais cet outil n’est pas un « traitement de la toxicomanie ». La méthadone n’aurait pas d’autre but que de « protéger le cœur des cités bourgeoises ». La substitution « devient la pièce maîtresse d’un système peu onéreux, qui permet le contrôle des toxicomanes avec une prise en charge qui n’en est pas une et dont la seule finalité est une apparente normalité ». Et le Pr Olievenstein de fulminer : de la méthadone, pourquoi pas, mais « dans les bureaux de tabac, là où se vendent en France les poisons ».

Le Pr Olievenstein est fidèle à lui-même. Le système de soins français dont il a été le plus illustre des fondateurs s’est construit sur le refus de la médicalisation des toxicomanes. Lorsqu’il est consulté par le ministère de la Santé pour l’élaboration de la loi de 1970, il a reçu déjà ces jeunes toxicomanes à l’hôpital de Villejuif, puis à Sainte-Anne. Il a acquis une conviction : ces jeunes chevelus n’ont rien à faire à l’hôpital psychiatrique, ce ne sont pas des malades.

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