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Chapitre 15 / PEUT-ON SORTIR DE LA TOXICOMANIE ?

Sortir de la toxicomanie, l’objectif s’impose comme une évidence. Le toxicomane demande de l’aide pour s’en sortir. Comment l’y aider ? Que s’agit-il de changer ? Une mauvaise habitude ? Un mode de vie ? La dépendance à l’héroïne ? Ou encore la dépendance à la dépendance où le produit jouerait un rôle secondaire et pourrait se substituer à d’autres dépendances ? Les différentes stratégies thérapeutiques dépendent de la formulation du problème mais quels en sont les résultats ? Le traitement est-il nécessaire ? Il y a bien des usagers qui renoncent spontanément à la consommation de drogues, peut-être par un processus de maturation ou parce qu’ils arrivent à mobiliser des ressources personnelles et à s’investir dans d’autres activités. Dans les études de suivi américaines, 3% à 10% des usagers par an renoncent à consommer de l’héroïne ; pour la majorité, la dépendance à l’héroïne, une fois installée, est longue (plus de dix ans). Environ un tiers des patients en traitement deviennent abstinents. Une partie (de la moitié aux deux tiers selon les études) reste dépendant. Ces résultats justifient une stratégie des petits pas, la sortie de la dépendance devant être considérée comme un processus. Sortie et gestion de la dépendance relèvent de la même logique. La priorité est de calmer le jeu afin que l’usager reprenne le contrôle de sa vie.

Changer de planète, changer d’univers social

Lorsque j’ai commencé à travailler avec le centre Pierre-Nicole en 1981, j’avais comme repère ce qu’étaient devenus des amis qui avaient consommé des drogues au tout début des années soixante-dix. Sans doute chacun a-t-il vécu une expérience singulière, mais l’expérience collective avait été celle du délire recherché systématiquement. De l’autre côté du miroir, les corps se fabriquaient sans organe, les territoires perdaient leurs frontières, les correspondances étaient musiciennes. Toutes les drogues, et d’abord hallucinogènes et amphétamines, étaient de la partie – le polyusage était déjà de règle. Assez vite, l’expérience « même autodestructrice mais vivante » s’était transformée en « entreprise mortifère de dépendance généralisée», transformation dont Deleuze se demande si elle est inévitable1. Il y avait eu des morts. Quelques-uns avaient adopté le mode de vie des héroïnomanes, mode de vie somme toute régulier malgré les à-coups ; les autres avaient dû se reconstruire – non sans déchirements. Les uns ont dû faire marche arrière ; d’autres voulaient s’inventer eux-mêmes. « C’était un temps déraisonnable» où les utopies s’étaient succédé à vitesse accélérée. Les années quatre-vingt s’annonçaient sans pitié. Comment atterrir lorsqu’on revient d’un univers qui a rompu les liens avec la terre ? Comment change-t-on d’univers social ? Quels pouvaient être les héritages d’un univers à l’autre ?

Les autocontrôles de la consommation

Telles étaient les questions que je me posais lorsque j’ai commencé à travailler à Pierre-Nicole. Telles étaient bien, en principe, les questions qui pouvaient se poser des toxicomanes dans ce centre de postcure où, une fois sevrés, ils allaient devoir reconstruire leur identité personnelle et sociale. Progressivement, j’ai pris conscience que là n’était pas la question. Les usagers que je rencontrais à Pierre-Nicole parlaient bien de « changer de vie », mais pour changer de vie, encore fallait-il qu’ils puissent réunir leurs forces et celles-ci s’épuisaient dans la succession des sevrages et des rechutes, ponctuées par des incarcérations. Ils vivaient dans l’urgence de la survie. Comment pouvaient-ils reprendre le contrôle d’eux-mêmes qu’ils se plaignaient d’avoir perdu ? Comment s’y prenaient ceux qui réussissaient à garder ou à reprendre le contrôle d’eux-mêmes ? En 1986, j’ai lu la recherche de Zinberg, un psychiatre américain sur les usages contrôlés d’héroïne ou de morphine. J’avais pu observer ces autocontrôles décrits par Zinberg sans toutefois leur prêter véritablement attention. Les consommations extrêmes que j’avais connues pouvaient éventuellement s’interpréter en termes de « conduites ordaliques », où le droit de vivre se conquiert sur le risque de mort. Il n’y avait là rien de modéré. Comme des objets non identifiés qui n’obéissent pas à la loi de la gravitation universelle, les contrôles de l’usage allaient à l’encontre de toutes les théories de la toxicomanie, ils allaient à l’encontre des croyances et des préjugés.

La recherche de Zinberg décrit ce que les Anglo-Saxons appellent des usagers successfull, qui consomment de l’héroïne en évitant les sanctions extrêmes, prison, hospitalisation, overdoses ou suicides. Avec les traitements de substitution, nous avons vu surgir de ces héroïnomanes qui, avec dix à vingt années de consommation, avaient échappé aussi bien aux incarcérations qu’au système de soins. D’une certaine manière, le contrôle de la consommation était l’expérience commune, que les stéréotypes masquent soigneusement. Tous les consommateurs de drogues doivent d’une manière ou d’une autre maintenir un équilibre entre la consommation et les contraintes de la vie ordinaire, la perte de l’équilibre étant sanctionnée par la prison, la folie ou la mort. Pour nombre d’usagers, l’équilibre est périlleux, tenu aux limites de l’extrême, et les périodes d’accalmie sont de courte durée, mais il est aussi des consommateurs qui construisent d’entrée un mode de vie durable. D’autres acquièrent avec le temps et les épreuves une capacité de contrôle dont ils étaient incapables les premières années – ou qu’ils ne recherchaient pas. Ils peuvent avoir des emplois précaires, tenus parfois au jour le jour. En France, ils sont souvent chauffeurs-livreurs ou serveurs, mais les usagers d’héroïne peuvent aussi occuper n’importe quel autre emploi – postiers, journalistes, médecins -, la consommation restant invisible tant qu’elle est contrôlée. Dans le monde de l’emploi, ce contrôle peut s’exercer avec une gestion des sommes d’argent consacrées à la consommation ou encore en limitant les relations avec les autres consommateurs. La consommation peut aussi se contrôler au sein même du monde de la drogue. Des recherches ethnographiques ont décrit le mode de vie très organisé des héroïnomanes des ghettos américains, dont une part n’est connue ni des services de police ni des services de soins. Ces héroïnomanes se lèvent le matin comme tout un chacun, comme tout un chacun ils s’habillent, sortent de chez eux, vaquent à leurs activités qui sont souvent aussi routinières que celles de la plupart des gens. Les usagers revendeurs doivent particulièrement contrôler leur consommation ; les faux pas sont sanctionnés rapidement par la perte des clients et l’exclusion des circuits d’approvisionnement. Ces autocontrôles sont d’autant plus invisibles dans le soin que ceux qui y font appel sont précisément les perdants d’un jeu où le moindre faux pas peut être fatal. Les toxicomanes de Pierre-Nicole vivaient au jour le jour, éternellement à la recherche de leur produit qu’ils se procuraient selon les circonstances, entre magouilles et braquages. Ils incarnaient l’image même des junkies, même si certains d’entre eux avaient connu des périodes plus fastes. La théorie de Zinberg pouvait-elle leur être de quelque utilité ?

Dans le domaine des drogues, comme dans toutes les questions sociales, les théories ne sont pas innocentes. Elles ont des effets sur les pratiques de soins comme sur les pratiques de consommation. Dans les centres de soins, les contrôles volontaires de la consommation n’étaient pas seulement invisibles, ils étaient systématiquement déniés. La « théorie » des autocontrôles était considérée comme dangereuse, à l’origine du cycle de rechute. Après la prison, après la cure, le toxicomane justifiait la reprise des consommations en prétendant qu’il était désormais capable de les contrôler. Il importait qu’il comprenne qu’il était victime d’une illusion, il n’y a pas d’alternative à l’abstinence. Telles étaient les convictions collectives. Bien que les spécialistes français s’en défendaient, la cohérence d’ensemble renvoyait aux théories qui font de la toxicomanie une maladie. Les toxicomanes devaient accepter de se reconnaître comme dépendants et organiser leur vie pour se prémunir d’une rechute sans cesse menaçante. Les cliniciens français ont dénoncé les traitements médicaux, les communautés thérapeutiques et Narcotiques anonymes qui déresponsabilisent les toxicomanes et rendent chronique leur addiction, mais ils partageaient au moins une des croyances communes à ces traitements : la consommation de drogues ne peut se contrôler.

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