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Chapitre 23 / LA CLINIQUE LIBERTÉ, ENTRE TRAITEMENT ET ACTION COMMUNAUTAIRE

À la clinique Liberté, les usagers s’approprient le traitement et,plus largement, la réduction des risques. A Bagneux, la méthadone n’est pas triste, même s’il faut affronter la souffrance et la maladie, l’alcool et la cocaïne. Nous travaillons à la standardisation du traitement.

Le choix de Bagneux

En octobre 1993, Didier Touzeau et moi ouvrons notre deuxième programme méthadone dans la banlieue sud de Paris, rue de la Liberté à Bagneux. Le choix de Bagneux ne s’est pas fait au hasard. L’immense cité des Blagis, entre quatre villes de cette banlieue sud de Paris, était un des hauts lieux du trafic d’héroïne. En installant le programme à proximité immédiate de «là où l’action se passe», nous refusions l’abandon où étaient laissées les cités de banlieue, leurs habitants et leurs drogués, mais nous n’avions pas choisi la facilité. Les héroïnomanes de cette banlieue, comme tous les Français, ignoraient la méthadone. Quelques médecins à Bagneux avaient bien commencé à expérimenter les traitements de substitution, mais la grande majorité des usagers ne recherchait que des prescriptions ponctuelles, pour décrocher ou plus cyniquement pour se droguer. Quel sens donnaient-ils à leur consommation d’héroïne ? Comment pouvaient-ils accepter le traitement ? Autre question : comment les trafiquants allaient-ils réagir ? Aurions-nous à affronter une guerre ? J’imaginais qu’ils pouvaient chercher à nous déstabiliser par l’intermédiaire de toxicomanes chaotiques ou violents. Je savais qu’il nous faudrait faire nos preuves rapidement. Durant la phase exploratoire, l’office HLM a mis à notre disposition un bureau au sommet des Tertres, le quartier mythique de Bagneux. Cette cité, construite contre une colline, était entourée de coursives qui devaient favoriser les échanges conviviaux entre les habitants. L’échec était patent. La cité était étrangement déserte, refermée sur elle-même, envahie seulement à deux reprises dans la journée par les enfants à la sortie des classes. Transformée en place forte, la cité était gardée par des enfants guetteurs. Le deal lui-même y était aussi invisible que les habitants. Pendant les années quatre-vingt, le trafic y avait été permanent de jour comme de nuit. En 1990, une armée de gendarmes avait investi les lieux, et le trafic s’était organisé sur un mode professionnel. Les usagers de drogues en étaient complètement exclus. La vente se déroulait deux fois par jour en moins d’une demi-heure à des horaires précis auxquels les usagers avaient appris à se plier ; elle se déplaçait d’une cité à l’autre et s’était disséminée au-delà des Blagis dans les villes avoisinantes, d’Antony à Châtenay, d’Arcueil à Cachan. Nous étions au cœur d’un mythe et il nous fallait trouver la porte d’entrée.

Durant les deux ans de négociation qui nous ont été imposés, nous avions longuement préparé l’implantation de ce programme. Comme nous l’avions fait à Orly quelques années plus tôt, nous avons exploré la ville, nous sommes entrés en relation avec nos futurs partenaires auxquels nous avons longuement présenté le projet. Les usagers de drogues étaient invisibles. Certains habitaient bien Bagneux, ce que pouvaient attester les quelques médecins généralistes qui les recevaient, mais la plupart passaient à Bagneux en coup de vent. Il était évidemment absurde, voire dangereux, de s’installer au cœur d’une de ces cités consacrées au trafic ; en outre, le programme méthadone devait être facilement accessible par les transports en commun.

Nous avons choisi une villa spacieuse et claire, à proximité immédiate du RER, au bas de la cité des Blagis. Le jardin, avec ses arbres fruitiers, évoquait le bonheur tranquille, la vie, la vraie, pour une équipe de rêve, la dream team que nous avions commencé à esquisser avec ceux qui nous ont aidés à nous frayer un chemin. Nous voulions une maison qui soit un refuge, comme Pierre-Nicole avait pu l’être. L’accueil devait être chaleureux et convivial. Le salon a été agrandi pour devenir un lieu de vie, tabac et café à volonté, selon les mœurs en usage à une époque où l’addictologie n’avait pas encore pénétré le milieu du soin. Nous avons soigneusement organisé les circulations et veillé à la sécurité de tous, soignants et soignés. Le programme était prévu pour vingt-cinq patients et nous avons réservé trois des chambres de la villa pour un hébergement momentané, en cas d’urgence. Un petit studio était destiné à Patrick, qui avait aidé à l’exploration de la ville. Nous avons imaginé qu’il serait l’hôte de cette maison, contribution à l’équipe que nous imaginions sur un mode informel. Nous rêvions éveillés.

Nous n’avons jamais pu faire fonctionner cet hébergement. Notre petite équipe devait accueillir 25 patients. Dès 1994, nous avons dû doubler le nombre de places méthadone pour passer ensuite à 80, mais c’est en fait quelque 300 patients que nous avons dû accueillir cette première année. Les premiers ont été admis en traitement par la méthadone, s’ils nous le demandaient et si la dépendance était avérée. Ces critères libéraux ont dû être redéfinis. Comme il n’était pas question d’une liste d’attente, Didier a dû ouvrir une consultation où il a prescrit de la buprénorphine, encore illégale à cette période. Il n’était ni possible ni certainement souhaitable d’assurer un suivi quotidien aux patients de cette première année, plus nombreux encore l’année d’après. Progressivement, la méthadone a été réservée aux patients en échec avec les autres traitements, fonctionnement induit par la réglementation et par les capacités de prise en charge de l’équipe.

Ce n’était pas le cas des premiers arrivés, la méthadone étant d’abord la seule prescription, et nous avons prêté une attention particulière aux usagers recommandés par ces premiers entrants. Quelques-uns ont joué le rôle de messager. C’est le cas du Rouquin, habitant de Bagneux depuis sa naissance, qui avait été parmi les premiers consommateurs d’héroïne de la ville au début des années soixante-dix. Il était une des mémoires de la ville. Stabiliser ce grand gaillard n’avait pas été une mince affaire. De la médecine, il connaissait principalement les prescriptions de Palfium et, outre l’héroïne qu’il se procurait sans doute irrégulièrement mais souvent aussi à sa suffisance, il consommait allègrement bière et whisky. Avec Brigitte, l’infirmière, nous avons dû déployer tous nos talents et sans doute n’y serions-nous pas parvenues si nous nous en étions tenues aux règles institutionnelles. Il a fallu commencer d’entrée avec de fortes doses et accepter de lui confier, bien avant qu’il ne soit stabilisé, des flacons de méthadone pour qu’il puisse ajuster la dose au réveil. Il fallait éviter que la matinée ne commence avec ses quatre canettes de bière. Heureusement, cette force de la nature était aussi père de famille nombreuse. À environ quarante ans, ce baroudeur entrait à reculons dans le rôle de patriarche que la situation exigeait de lui. Le jour où il a commencé à se sentir bien, nous avons gagné une manche. Ses copains sont venus un à un – non sans atermoiements. Ni les centres de soins pour toxicomanes ni la méthadone n’avaient bonne presse. Aucun ne parvenait à imaginer que l’obsession qui avait dominé leur vie pendant des années pouvait s’apaiser magiquement. «J’en ai plus envie » n’arrêtait pas de répéter, stupéfait, un de ces junkies, qui, une année plus tard, allait malheureusement retourner à la cocaïne, ses premières amours…

Un produit miracle ?

« La méthadone n’est pas un produit miracle », répétaient et répètent à l’envi adversaires et partisans de la méthadone, sans compter ceux qui prétendent à l’objectivité. Seule fausse note dans ce chœur apparemment consensuel, les méthadoniens eux-mêmes. Ces premiers patients se vivaient comme de véritables miraculés. Ils ont été les ardents promoteurs de ce traitement, ils ont convaincu leurs copains, leur famille, leurs médecins. Les journalistes qui les ont rencontrés ont tous recueilli ce type de témoignage : «Je ne veux pas te le cacher. Je suis un privilégié. Je me sens beaucoup mieux. » Luc a le débit rapide et répété de ceux qui sont encore incrédules. Ses mains ne cessent d’aller et venir vers son paquet de cigarettes. Assis à la table du séjour, il n’en revient pas.

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