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Chapitre 28 : Saint Georges contre le Dragon

LES premières imageries européennes de la drogue avaient été concoctées dans les creusets de l’art ou de la science. Les poètes s’interrogeaient sur le rêve, la décadence, l’exotisme ou la mort; les médecins s’inquiétaient des ravages de l’intoxication, de l’ampleur des dégénérescences ou de l’éthique professionnelle. La morale tenait sa place dans ce concert; mais elle jouait avec tous les instruments.

La démonologie toxicomaniaque

En Europe d’abord, puis en Amérique, une imagerie nouvelle s’invente, qui lie drogue, dépravation, vice et crime. Elle repose sur deux piliers : la sûreté publique et l’impératif moral. Qui en sont les producteurs ? Ni les poètes ni les savants. Mais d’abord ceux que l’on a désignés comme des « entrepreneurs moraux », les producteurs des normes morales, étroitement relayés par les journaux à grand tirage ; ensuite les policiers et les agences gouvernementales chargées de la lutte contre les stupéfiants. Cette imagerie exploite le fonds ancien et, tout en l’absorbant, elle en charge la signification. Aux poètes, elle emprunte le mythe d’une drogue dangereusement séductrice. Aux médecins, les inquiétudes pour la race : un pas de plus, et c’est la chute dans le gouffre. Bref, un trop charmant fléau plane sur le monde, fond sur la civilisation occidentale et risque de la détruire….

Cette évolution est peu ou prou celle de tous les pays occidentaux. Pourtant, l’Amérique mène la danse. Un mouvement moral puissant et une structuration médicale faible favorisent cette mutation de l’imaginaire. Après la guerre, une nouvelle génération de militants reprend la lutte. Les réformatrices puritaines ont des héritières : une saga glorieuse fait état de leurs succès. Mais un insensible glissement s’effectue. Le contenu social de leur combat s’estompe, l’impératif moral se renforce. Ou, plus précisément, les préoccupations morales assimilent la perspective sociale j. Le profil sociologique des militants anti-drogue s’infléchit. Les nouveaux convertis sont moins fusionnels dans leur rapport à la pauvreté. Moins de complicité vis-à-vis des pauvres ; davantage d’inculcation des normes. De l’opposition au pouvoir d’État, on passe a un ferme soutien aux lois. On ne requiert plus que de timides aménagements sociaux. Mais on réclame que la loi s’applique dans toute sa rigueur, et se renforce encore. Les suffragettes d’antan se muent en cerbères de la moralité.

Inciardi cite, comme premier exemple de « croisée » venue renforcer l’Harrison Act, un membre éminent de l’élite new-yorkaise 2. C’est la richissime Mrs Vanderbilt, qui draine derrière elle les dames de la meilleure société protestante. Elle prend dans sa main de fer les campagnes contre l’héroïne, réunit ses amies, relance les notables locaux pour qu’ils participent à des comités mettant en garde les familles contre le péril national, elle provoque-des réunions, organise de solennelles marches de protestation sur la Cinquième Avenue. Dames d’oeuvres, défense de la famille, conservatisme moralisateur, diabolisation des drogues : la recette est mise au point et resservira souvent.

Mais le plus célèbre de ces nouveaux militants est un héros de la guerre hispano-américaine, le capitaine Richmond Pearson Hobson. Ce pilier de la lutte contre l’alcool sonne l’alarme dès 1924: plus d’un million d’Américains sont victimes de la drogue, affirme-t-il dans le New York Times 3 . Sitôt le Volstead Act aboli, il reconvertit toute son énergie, qui est immense, dans la lutte contre la drogue. Le brave capitaine terrorise les bonnes gens. Il pérore : qui donc commet les cambriolages les plus audacieux, les hold-up les plus meurtriers, les meurtres les plus sauvages et les plus cruels ? Les drogués ! D’où viennent les maladies les plus redoutables ? De la drogue : les intoxiqués, population fragile et malsaine, abritent les germes des maladies les plus contagieuses. Bref, le mal est plus redoutable que la lèpre, il se répand plus vite, et il est bien moins facile à soigner. La catastrophe est imminente, à moins d’un sursaut national et international4. Les bonnes gens souscrivent à cette conclusion aveuglante : dans la lutte contre la drogue, l’avenir de l’humanité est en jeu !

Une des œuvres du capitaine est citée dans toutes les anthologies de la prohibition délirante : un opuscule intitulé Le Péril des drogues. Un avertissement au peuple américain. Conscient de sa mission historique, Hobson n’hésite pas à demander au Congrès de le diffuser, à cinquante millions d’exemplaires, dans tous les foyers d’Amérique. Le Congrès refuse. On trouve dans cet ouvrage des conseils par trop étranges. Tel celui-ci, donné aux dames : «Si vous mettez de la poudre sur votre visage, faites-en analyser un échantillon : elle contient peut-être de l’héroïne’… » Même pour des hommes politiques convertis à la prohibition, la paranoïa anti-drogue du capitaine outrepasse les bornes du bon sens.

Quelques années plus tard, le capitaine Hobson change de front. Il délaisse la lutte contre l’héroïne, d’ores et déjà gagnée. Pour se joindre à Anslinger dans sa lutte contre la marijuana. Ce héros de la prévention musclée meurt en 1937, l’année où la marijuana est interdite. Il a rempli sa mission. Dorénavant, il n’est plus question de témoigner la moindre indulgence à l’égard des drogues en Amérique.

La marijuana criminalisée

Le temps des militants héroïques prend bientôt fin. Ils ne sont plus seuls désormais. Ils ont reçu des renforts, qui prennent la tête des troupes prohibitionnistes : un corps de fonctionnaires spécialisés dans la défense permanente et salariée des normes anti-drogue. Avec l’interdiction de la marijuana, on le voit s’avancer sur le devant de la scène.

Au début du siècle, la réputation de la marijuana — contrairement à celle de l’opium — n’est pas encore détestable. L’imagerie redoutable des haschischins n’a pas été ravivée. Apparemment rien dans cette substance ne suscite ni grande peur ni grande haine. L’Amérique en connaît deux usages. Sous forme de « teinture de cannabis », c’est un médicament, d’ailleurs peu prisé, mais censé guérir la dépression, l’hystérie, le retard mental et l’impuissance. On en préfère le second emploi, récréatif, et complètement libre. Importée par les travailleurs mexicains, la marijuana se répand vers 1900 dans les milieux hispanophones de La Nouvelle-Orléans et au Texas. La pauvreté la diffuse, et elle passe des Mexicains aux Noirs. Toujours par la filière des déshérités, elle remonte le Mississippi, de ville en ville. Au début des années trente enfin, la musique lui fait franchir la barrière raciale : les jazzmen la transmettent aux amateurs de jazz 6. La marijuana devient alors mythologique. Mais jusque-là, nul ne s’était soucié outre mesure de son lent voyage…

La marijuana est-elle dangereuse ? Le doute plane alors. Il planera longtemps : la nocivité de la marijuana est toujours l’objet de débats. Les rapports officiels qui en font mention, qu’ils soient antérieurs, comme le célèbre British Indian Hemp Commission, de six mille pages 7, ou qu’ils soient postérieurs, comme le rapport La Guardia 8, ne peuvent l’établir avec certitude, ou concluent à son innocuité. Pourtant, dans l’Amérique des années trente, la marijuana devient le support de terreurs semblables à celles sécrétées par l’héroïne ou la cocaïne.

En 1926, des journalistes accusent des êtres pervers de vendre de la marijuana aux enfants des écoles et demandent à la police d’ouvrir une enquête 9. C’est une grande première : la drogue, le trafiquant corrupteur, l’exploitation de l’innocence enfantine… La formule est appelée à un bel avenir. Une nouvelle campagne attire bientôt l’attention de la police : une série de crimes ethniques frappe le sud des États-Unis. On soupçonne aussitôt la marijuana, que consomment les Noirs. Frank Gomila, commissaire à la sécurité de La Nouvelle-Orléans, lie le gangstérisme au produit, importé de La Havane, de Tampico ou de Santa Cruz : « La vague criminelle a été indiscutablement aggravée par la marijuana. Les jeunes connus comme muggle heads — littéralement, « têtes à joints » — se sont donné du courage avec ce stupéfiant et se sont mis à tirer sur la police, sur les employés de banque et sur les spectateurs fortuits… Beaucoup de crimes sont aujourd’hui commis par des gens qui comptent sur la drogue pour leur donner un faux courage et les libérer de toute retenue « ). »

Comment expliquer cette soudaine fureur contre la marijuana ? Les temps sont à la prohibtion, et tous les produits de l’extase sont cloués au pilori. L’Amérique tout entière pourchasse l’alcool. On interdit aussi les dérivés de l’opium. L’escalade s’amorce. Par un simple effet d’attraction, et dans cette mouvance, la marijuana apparaît elle aussi redoutable. Les États commencent à l’interdire. En 1927, le New York Times annonce avec solennité qu’à cause de la marijuana, « une famille mexicaine est devenue folle ». Le père était mort, et la famille affamée. La mère a cueilli des herbes au hasard, pour donner à manger à ses quatre enfants. Le repas sitôt pris, les voisins ont entendu les cris d’horreur poussés dans la pauvre cabane. Les enfants vont mourir; la mère restera folle pour le reste de sa vie.
C’est ici qu’intervient Harry J. Anslinger, patron du Narcotics Bureau au département du Trésor. Anslinger vient de la Pennsylvanie, l’État des quakers. Dès 1917, il entre au ministère des Affaires étrangères, et s’y familiarise avec l’action internationale des États-Unis contre la drogue. En 1930, devenu commissaire aux stupéfiants, il prend la direction du Federal Bureau of Narcotic Drugs. Pour trente ans… Malgré les tendances américaines à pratiquer le «système des dépouilles » (spoil system) imposant, en même temps qu’un changement de président, un renouvellement de l’administration, Anslinger demeure : six présidents passent, il est toujours là.

Parangon d’efficacité bureaucratique, Anslinger incarne de façon idéale le passage étroit du réformisme moral à la passion de Grand Inquisiteur. Le scénario se répète trop souvent aux États-Unis — il n’est qu’à mentionner les dérives du maccarthysme — pour que le phénomène soit purement individuel. Il est aussi le produit d’un mode d’organisation : pour se développer, ou ne serait-ce que pour survivre, la structure doit faire la preuve publique, devant le Congrès, de son activité et de sa nécessité.

Avec Anslinger à sa tête, le Narcotics Bureau devient une entité séparée. La structure est petite, peu crédible. Il lui faut se resourcer. Son nouveau responsable désigne l’ennemi à abattre : la marijuana. C’est du moins l’interprétation que donne du Marijuana Tax Act Donald Dickson 12. Anslinger n’avait pas pour seul but la croissance de son organisation. Sans doute aucun, il était persuadé que la substance était des plus nuisibles. Mais la loi lui était bénéfique. Elle eut comme résultat de faire passer sous la juridiction d’Anslinger un grand nombre de « criminels» potentiels. Le débat sur le clientélisme, médical, social ou policier, ne fait que s’ouvrir…

Pour alimenter le Congrès en données « objectives », Anslinger fournit des informations sensationnelles aux journalistes. Ses jeunes filles violées et ses bandits déchaînés font la joie des rubriques faits divers. Il a la plume facile, et développe avec virtuosité le thème « Marijuana, assassin de la jeunesse». Dès cette époque, le calvaire des jeunes imprudentes fait recette :

« Le corps désarticulé d’une jeune fille s’est écrasé sur le trottoir l’autre jour après un plongeon du cinquième étage, raconte Anslinger. On déclara qu’il s’agissait d’un suicide. En réalité, c’était un meurtre. L’assassin était un stupéfiant connu autrefois sous le nom de « Haschisch », et qu’on appelle en Amérique la marijuana 13

Autre thème porteur: les menaces sur la famille. Voici un chef-d’oeuvre dans le style « gore » : « Une famille entière a été massacrée par un jeune drogué en Floride. Des policiers ont découvert le jeune homme errant au milieu d’un véritable abattoir humain. Il avait tué à la hache son père, sa mère, ses deux frères et une sœur. Il avait l’air hébété : « J’ai fait un rêve horrible. Des gens essayaient de m’arracher les bras. » « Et qui étaient ces gens ? » lui a demandé le policier. « Je ne sais pas. Peut-être que l’un d’eux était mon oncle. Ils m’ont tailladé avec des couteaux et j’ai vu du sang dégouliner d’une hache… » Il n’avait aucun souvenir d’avoir commis ce multiple crime. Les policiers avaient de lui l’image d’un jeune homme sensé, assez calme. Ils ont cherché le mobile du crime. Le garçon leur a dit qu’il avait l’habitude de fumer quelque chose que ses copains appelaient « muggles » 14. »

Ces articles, retranscrits avec quelque perversité, ont été brandis par les tenants de la libéralisation comme summum du délire anticannabique. Toutefois, il ne faut pas surestimer leur impact, au moment de leur parution. La marijuana ne suscite guère de passion publique. Ses méfaits sont de petits entrefilets, intéressants certes, mais cantonnés dans les faits divers. Sans plus. Les ficelles de cette stratégie de dramatisation sont un peu grosses. Le public n’accroche guère. En revanche, le conseiller du Trésor peut se présenter devant les membres du Congrès muni d’un solide dossier de presse: «Les principaux journaux des États-Unis, déclare-t-il, ont reconnu que le problème était des plus sérieux, et nombre d’entre eux réclament une législation fédérale 13. »

Pour compléter son action journalistique, Anslinger fait le siège des organes législatifs de l’Etat et multiplie les propositions de lois. En 1937, le Narcotics Bureau présente devant le Congrès le projet du Marijuana Tax Act. L’échec de la prohibition est encore cuisant, et les sénateurs se méfient. Anslinger déploie des prodiges d’éloquence. Il évoque les haschichins, les rages délirantes, la dégénérescence mentale, les crimes révoltants. L’opium ? dit-il, c’est à la fois Jekyll et Hyde, la médecine et le vice. La marijuana, c’est seulement Hyde, l’intégrale malfaisance.

Le corps médical est réticent. Le conseiller juridique de l’ American Medical Association, William Woodward, très conservateur, devrait soutenir le projet de loi. Déception. Les preuves évoquées par Anslinger sont artificielles, dit-il. Les écoliers pervertis ? Aucun expert du Bureau de l’Enfance n’en a jamais fait mention.

Pourquoi interdire le cannabis, dont l’utilité médicale n’est pas contestée ? Du coup, on récuse Woodward. Il devrait faire des propositions constructives plutôt que des critiques, et arrêter d’élever des obstacles sur le chemin du gouvernement fédéral. Enfin, un monsieur essoufflé apparaît juste avant le vote. Il demande une dérogation de quatre millions de livres de cannabis chaque année. C’est le représentant de l’industrie de nourriture pour les oiseaux : la marijuana lui est nécessaire pour nourrir ses pigeons. Un député de la Caroline du Nord lui demande si ces graines ont un effet négatif sur les oiseaux : «Je n’en ai jamais constaté, répond-il. Mais ils vont mieux, et les plumes de leurs ailes croissent plus vite… »

Le texte proposé est voté sans long débat, ni farouche opposition. Quant à la stratégie de mise en œuvre, elle est voisine de celle utilisée pour l’Harrison Act: la vente de la marijuana est désormais soumise à un impôt prohibitif. Une telle mesure interdit même les usages médicaux de la marijuana, ce qui n’est le cas ni de l’opium, ni de la cocaïne. Le 2 août 1937, le Président sigoe et la loi entre en vigueur.

Malgré les rapports ultérieurs, aux options nuancées — le plus célèbre demeure celui du maire de New York, La Guardia, en 1942 — les positions fermement prohibitionnistes de la Drug Enforcement Administration et d’Anslinger écrasent toute velleité de dépénalisation. Anslinger était-il un pur Croisé de la prohibition cannabique ou un simple fonctionnaire rusé, habile à gérer l’organisation dont il a la charge ? Le mystère demeure. Les deux sans doute. Les anecdotes abondent qui en font un bureaucratique opportuniste. Anslinger était la cible préférée des radicaux, dans les années soixante-dix, et les bruits les plus fantaisistes ont couru sur lui. La mythologie hippie veut qu’il soit revenu sur ses opinions, après le rapport La Guardia, et qu’il ait déclaré : «Je ne crois plus que la marijuana soit cause de violence. Elle rend ses usagers si tranquilles et si pacifiques que dans le futur, si elle était largement utilisée, les jeunes Américains ne voudraient plus se battre dans nos guerres ». On raconte aussi qu’au début des années soixante, le président Kennedy, préoccupé par la coupure entre les cerbères de la marijuana et les jeunes — et fumeur de joints, dit-on —, voulut remplacer Anslinger, âgé de soixante-dix ans, à la tête du Narcotics Bureau. Il le nomma donc représentant des États-Unis à l’ONU. Toujours bon pied bon oeil, Anslinger se fixa un ultime objectif : faire ratifier par le Parlement américain la « Convention internationale sur les narcotiques » qui interdit la marijuana. Il y réussit en 1967. La légende veut qu’il se soit félicité vicieusement de ce dernier exploit : « Nous les avons baisés. Jamais ils ne pourront changer la loi 16 ! »

Toujours est-il qu’Anslinger, jusqu’à la fin de ses jours, en 1975, développe une vision dramatisante de la drogue et des drogués. Il soutient que le toxicomane n’est pas un citoyen normal, par hasard «frappé de toxicomanie ». Non. Il s’agit dans la plupart des cas d’un individu manifestant des tendances dangereuses avant même que la toxicomanie ne s’installe chez lui. Ne nous illusionnons pas, poursuit Anslinger, nous avons affaire à des patients «profondément mauvais ». Il n’y a aucune cure certaine, et les pronostics de guérison sont faibles : « Devenir toxicomane, c’est commencer sa propre fin, entrer dans une existence courte et horrible.»

Malheureusement, tout le monde ne saisit pas ces évidences. Pourquoi le nombre des toxicomanies ne régresse-t-il pas ? Une cause essentielle : le laxisme des pouvoirs publics. «Une législation énergique, une application efficace des lois, des peines sévères et un programme adéquat d’hospitalisation sont les fondements nécessaires du succès. Ces conditions, ainsi qu’une opinion publique au courant et décidée à agir feront beaucoup pour supprimer le mal. Il est probable que la raison principale de l’augmentation des toxicomanies est la négligence des hommes de loi, des policiers, et des autres personnes responsables à observer ces principes fondamentaux. »

Que faire ? Entreprendre une action énergique, qu’Anslinger détaille dans un programme complet, qui trace le parcours idéal du toxicomane bien surveillé. D’abord, une condamnation vigoureuse, si petite que soit la quantité de stupéfiant en cause, et sans transaction possible avec la justice. S’il s’agit de trafic, une peine de cinq ans minimum et sans sursis — sauf dans le cas où le trafiquant accepte de dénoncer ceux qui l’approvisionnent. Évidemment, s’il y a eu vente à un mineur, la peine maximale doit s’appliquer. Parfois, le toxicomane peut être remis en liberté, au terme d’une prise en charge en milieu fermé qu’interrompt seulement une autorisation médicale de sortie. Une fois le drogué «guéri », il faut encore exercer sur lui un contrôle policier de cinq ans, sanctionné par un rapport mensuel au tribunal d’origine. Ce suivi judiciaire doit être doublé d’un contrôle médical mensuel approfondi et d’un programme local de réhabilitation musclé.

Travail de Sisyphe ! Dans de telles conditions — bien rarement réunies — l’espoir peut apparaître. Mais il est inutile de s’illusionner. «Ceux qui combattent les toxicomanes mènent une lutte difficile avec presque toutes les chances contre eux », conclut Ans-linger 17.

Une imagerie et son héritage

Dans la lutte contre l’opium des Chinois, une tradition d’indignation vertueuse s’est imposée. Mrs Vanderbilt, le capitaine Hobson, Hans Anslinger — et bien d’autres encore — ont consacré leur vie à la sustenter, avec un soutien du pouvoir politique plus ou moins ferme selon les époques… Leur emphase moralisatrice nous lègue une triste image du drogué ; cette bête dangereuse, ce malheureux possédé, est promis à un avenir apocalyptique. Une seule issue : construire un rempart moral, le plus haut possible, entre la drogue et les populations innocentes, si faciles à pervertir. Pour mieux convaincre, on fait appel aux techniques empruntées aux sectes — la multiplication d’anecdotes « exemplaires» en lieu et place d’argumentation, quelques idées-forces, sans cesse répétées, le ton de la prédication, une volonté de rendre compte de l’ensemble de l’histoire du monde, avec des prophéties aussi sombres que réalistes…

Cette présentation dans la pureté de ses origines vieillit mal. Le discours s’est aujourd’hui adouci. Mais le lieu commun fait toujours recette auprès du public des séries télévisées. On y promène régulièrement une cohorte de personnages sortis d’imaginations épuisées : le gros bonnet cupide, la prostituée droguée, le dealer sadique, le jeune fille pervertie. Avec le recul du temps, l’imagerie diabolique prête à rire. Les prohibitionnistes les plus enflammés éprouvent aujourd’hui quelque gêne à répéter le discours de leurs prédécesseurs. Certains, comme Gabriel Nahas, voient dans Anslinger un prophète 18. Mais ils ne sauraient en reprendre publiquement les thèses…

Une vision aussi cataclysmique travaille à sa propre perte. Ses outrances sont une incitation permanente à un renversement du pour au contre. On s’accorde à dire que l’ampleur des dérives romanesques d’Hobson et de ceux qu’il a convertis à la démonologie toxicomaniaque explique en partie la force de la réaction hippie des années soixante. Les jeunes générations retourneront bientôt les perspectives, transformant la chasse au démon en un authentique culte de la substance. Le temps des exorcistes est fini. Voici celui des sorciers.

image dragon domestique

Notes

1. BECKER Howard S., 1963, « The Marihuana Tax Act », in The Outsiders: Study of the Sociology of Deviance, Free Press, New York.
2. INCIARDI James A., 1984, The War on Drugs, Heroin, Cocaine, Crime, and Public Polity, Mayfield Publishing Company, Palo Alto, California.
3. HOBSON Richmond P., « One Million Americans Victims of Drug Habit», New York Times, 9 nov. 1924.
4. National Broadcasting Company, « The Struggle of Mankind Against Its Deadliest Foe », radio broadcast, ler mars 1928.
5. Committee on Education of the House of Representative, « Conference on Narcotic Education », Hearing on HJR 65th Cong. 1st sess., 16 dec. 1925.
6. SNYDER Solomon H., 1971, Uses of Marijuana, Oxford University Press, trad. franç., 1973, La Marijuana, Seuil, Paris.
7. Idian Hemp Drug Commission Report 1893, rééd. Thomas Jefferson Press, Silver Spring, Maryland 1969.
8. Mayor’s Committee on Marijuana, 1944, The Marijuana Problem in the City of New York, Jacques Castel Press, Lancaster, Pennsylvanie.
9. Morning Tribune, New Orleans, 17, 19, 23, 28 Oct. 1926.
10. GOMILA Frank R., 1938, Marijuana:  America’s New Drug Problem, F.R.P. Walton, J.P. Lippincott Company, Philadelphie.
11. New York Times 6 Juillet 1927.
12. DICKSON Donald T., 1968, « Bureaucracy and Morality : An Organizational Perspective on a Moral Crusade », in Drugs and Politics, 1977, ROCK Paul E. (ed.), Transaction, Inc., New Brunswick, New Jersey.
13. Cite par SLOMAN Larry, 1979, Reefer Madness: A History of Marijuana in America, Idianapolis, Bobbs-Merrill.
14. ANSLINGER H. J. and COOPER C.R., « Marihuana, Assassin of Youth », American Magazine, Juil. 1937.
15. Taxation of Marijuana, Hearing before the Committee on Ways and Means of the House of Representative, 75th Congress First session on HR6385, 27-30 avril 1937.
16. GENE J.P., « Les pionniers des sixties », Drogues no 7, fév.-mars 1984.
17. « Le trafic des stupéfiants, une interview avec M. Harry, J. Anslinger, commissaire aux stupéfiants des États-Unis», Bull. des Stup., vol. 6, n° 1, Janv.-Avril 1954, Nations Unies.
18. « Néanmoins certains hommes d’État voyaient dans la marijuana une menace en puissance contre la société. Le plus énergique d’entre eux était Harry Anslinger, directeur federal des narcotiques» écrit NAHAS Gabrial dans Histoire du f< tt, 1979, Laffont, Paris.

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