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Chapitre 3 / LE BUS DES FEMMES

1990, le Bus des femmes est la première action communautaire en direction des femmes prostituées. Un autobus anglais stationne chaque soir aux portes de Paris. L’équipe a été constituée de femmes relais, appartenant au milieu dans un objectif de « prévention par les pairs ». Rapidement, un premier problème se pose. La situation dramatique des femmes sur les boulevards extérieurs exigerait des compétences professionnelles : médecins, infirmiers, travailleurs sociaux. Autre difficulté, la culture de la rue se heurte aux logiques institutionnelles. Il faut des médiations que les actions de santé communautaires ultérieures se sont efforcées de construire dans la « parité », professionnels sanitaires et sociaux en partenariat avec les prostitué(e)s.

PARCE QU’IL AVAIT BELLE FIGURE, LYDIA A CHOISI UN autobus anglais à double étage et, très rapidement, la décision a été prise de stationner là où l’urgence l’exigeait, la nuit sur les boulevards extérieurs, cours de Vincennes puis à la porte de la Chapelle. Le bus offrait préservatifs et information sur les MST et le sida, il offrait surtout un espace convivial avec boissons chaudes ou froides selon les saisons. C’était la première fois que les filles de la rue étaient accueillies, écoutées, réconfortées. Elles se sont précipitées. Certains soirs, plus de cent femmes passaient dans le bus. Les filles étaient jeunes, majoritairement toxicomanes, très souvent séropositives ou malades. À l’époque, elles consommaient principalement de l’héroïne, qu’elles s’injectaient. Elles consommaient aussi des médicaments. Le Rohypnol et le Tranxène, qui leur avaient été prescrits en prison ou à l’hôpital, étaient leurs médicaments de prédilection. Les filles vivaient dans une urgence continuelle, la « tête dans le sable », perdant au jour le jour la conscience d’elles-mêmes. La situation était grave. Aux portes de Paris, les femmes mouraient dans un abandon et une indifférence qui appelaient une médecine d’urgence. Car il s’agissait bien de mort. En 1991, un réalisateur, Jean-Michel Carré, avait tourné un documentaire, Femmes de Fleury, sur des femmes incarcérées, dont il relève que 65 % sont des récidivistes et 45 % sont séropositives (VIH +) 1. Deux ans après, le cinéaste part à la recherche de ces femmes. Deux d’entre elles sont mortes. Jean-Michel Carré décide alors de comprendre. Il entreprend de suivre une jeune fille, Laurence, à sa sortie de prison. Le film commence à Fleury. Toxicomane, séropositive, Laurence, une brune avec frange, a encore les joues rebondies de l’adolescence. Avant cette incarcération, elle se prostituait cours de Vincennes, mais cette fois, assure-t-elle, elle est bien décidée à « arrêter ses conneries ». Avec ses bonnes résolutions et trois adresses, elle commence ses démarches à la sortie de prison, mais dès le premier soin, en l’absence d’un hébergement, elle doit payer son hôtel. Elle rassure le réalisateur, elle va se prostituer juste ce qui est nécessaire, mais « pas de dope, dit-elle, juste le traitement prescrit par un médecin ». Le réalisateur l’accompagne dans une association de réinsertion. La scène est cruelle : à quel emploi peut prétendre une jeune femme sans qualification et sans expérience du monde du travail, avec de surcroît une main handicapée et, comme elle le rappelle avec agressivité au bénévole de l’association, avec le sida ? L’aide se limite à un vestiaire, une paire de bottines que la jeune femme accepte, par dérision. Un abîme sépare Laurence de la logique institutionnelle. Le réalisateur, comme le spectateur, voit sous ses yeux la tragédie se nouer. Déjà, la jeune fille vit dans un brouillard de médicaments qu’elle maquille sommairement, avec du blush et quelques mots qui rassurent : « Je prends mon traitement. » Elle meurt d’une overdose médicamenteuse, quatre jours après sa sortie de prison.

L’accès aux droits, à la protection sociale, à l’hébergement était une urgence absolue. Dès la recherche-action, des partenariats ont été recherchés avec les services et associations existants.

 

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