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Chapitre 31 : Imageries du vertige et monde nouveau

EN 1969, les jeunes d’Occident font d’un film confidentiel un fantastique succès. Coûtant quatre cent mille dollars, il en rapporte plus de vingt-cinq millions, surpassant Lawrence d’Arabie. Dès la première scène, deux motards chevelus livrent de la cocaïne à un revendeur. Puis les deux vagabonds sillonnent l’Amérique, sans but apparent, consommant ou vendant des drogues, de la cocaïne, du LSD ou de la marijuana. Et rencontrant qui leur plaît… Une nuit d’été, autour d’un feu de camp, ils enseignent paisiblement à l’un de leurs amis, un avocat alcoolique, l’art de fumer un joint. Totalement libres et rejetés de tous, ils mourront, stupidement abattus par des routiers qui haïssent leurs motos, leurs cheveux longs et leur blousons bariolés.

Ce film est Easy Rider, de Dennis Hopper. Ce cinéaste de trente-cinq ans ne traite pas de la drogue. Il plaide pour l’itinérance et la liberté. Sa morale n’est pas subversive ; elle se contente d’être doucement marginale. La menace qui pèse sur ceux qui choisissent les chemins de traverse, dit Hopper, ce n’est pas eux-mêmes comme tendraient à le faire croire les moralistes de la lutte anti-drogue. C’est leur liquidation par les éléments soi-disant « sains » du corps social. Par quel mystère cette saga de deux paumés, dont la vie ne saurait déclencher les passions, devient-elle un fait de société ? Par la rencontre de trois sectes, qui définit un nouvel art de vivre à l’usage des jeunes générations et détaille une nouvelle imagerie de fascination.

Premier ingrédient : l’esthétique de poètes pour la plupart quadragénaires. En juillet 1947, Jack Kerouac, Neal Cassidy, Allen Ginsberg, William Burroughs et d’autres encore prennent la route
la recherche de la vraie vie, de l’homme primitif et de la sagesse des siècles. La sécurité et le confort tuent l’esprit d’aventure. L’american way of life engendre un conformisme étriqué, des Babbit par milliers, et des morts vivants en série ! Délaissant le bitume, les beatniks choisissent les chemins étroits, qu’ils tracent à coups de hache ou de seringue. Kerouac reprend la route de l’Ouest, Ginsberg traverse les siècles, rencontre la philosophie zen, la Kabbale et les chiottes de Denver. Burroughs se livre à l’alchimie du besoin dans une chambre sordide d’Alger et dans les bordels de Tanger.

Les mentors de la marge

Par la beat generation, les jeunes Américains retrouvent Thoreau et découvrent Rimbaud. Les beats — les cassés, les fauchés, les paumés — rencontrent ceux que l’Amérique délaisse. Dans les bas-quartiers, ils s’acoquinent avec les Noirs délinquants. Sur le sentier de guerre des Cherokees, des Apaches ou des Sioux, ils fraternisent avec les premiers qui ont fait alliance avec la terre américaine. Gary Snider, de retour du Japon, où il est allé étudier la philosophie zen, propose à une feuille psychédélique de San Francisco, L’Oracle, un poème signé d’un nom indien aux sonorités étranges, Hi’niswa’vita’ki’ni. Le titre est tout un programme : « Maudits soient les hommes de Washington et du Pentagone », et ce journal le jugera trop violent pour être publié :

Tandis que je tue
l’Américain
en moi
je danse la Danse de l’Esprit (1).

Les surréalistes voulaient que le «dérèglement de tous les sens» demeurât « raisonné » ; les inventeurs du Grand Jeu, que le « fonctionnement réel de la pensée » restât objet d’analyse; et Michaud souhaitait explorer systématiquement l’« infini turbulent ». Les beats, eux, dénoncent tout conditionnement social, jusques et y compris la raison, venin de l’Occident. Ils investissent d’un pouvoir libérateur les hallucinogènes comme le peyotl, la mescaline ou la psylocybine, pour se «désintoxiquer de la peur intérieure », comme le dit Burroughs (2). Tous fument de la marijuana. En 1961, Neal Cassidy, le héros de On the road, est en prison, et Ginsberg profite d’un débat télévisé avec Norman Mailer sur « Hippies et Beatniks » pour dénoncer la législation sur le cannabis (3). Le chroniqueur du Baltimore Sun s’en déclare « abasourdi » et Anslinger exige un droit de réponse.

Second ingrédient : une secte intellectuelle construite autour d’une drogue nouvelle à la puissance formidable, qu’un chimiste des laboratoires Sandoz, Albert Hoffmann, avait découverte à Bâle en avril 1943, par un mécanisme totalement « sérendipien ». Dans son laboratoire, il cherche un cardiotonique parmi les alcaloïdes de l’ergot de seigle. Par mégarde, il porte à la bouche sa main enduite d’un produit inconnu, et pendant deux heures, images spectaculaires et couleurs fulgurantes dansent devant ses yeux. À l’origine du phénomène, un échantillon particulier, le vingt-cinquième d’un lot de dérivés de l’acide lysergique. Il en reprend — volontairement cette fois — 0,25 milligramme, dose extrêmement faible pour n’importe quelle drogue. Et il s’enfonce aussitôt dans quatorze heures de délire et de cauchemar. «  Dans mon champ de vision tout ondulait et tout était transformé, comme si je regardais dans un miroir déformant… La voisine n’était plus Mme R., mais une sorcière malveillante avec un masque effrayant… Un démon avait pris possession de mon corps, de mon esprit et de mon âme. Je sautais et je hurlais pour essayer de m’en libérer, mais je sombrais â nouveau et restais impuissant, allongé sur le canapé… J’étais saisi d’une peur atroce de devenir fou… J’étais transporté dans un autre monde en un autre lieu et en un autre temps. Mon corps me paraissait dépourvu de sensation de vie, étrange. Étais-je en train de mourir (4) ? »

Les collègues de son laboratoire hésitent à le croire. Certains essaient pourtant le produit, à doses infimes : l’acide d-lysergique diéthylmide, ou LSD 25, vient d’être découvert. Au début de sa carrière, il n’est l’objet d’aucune interdiction. La société Sandoz en distribue même des échantillons à des chercheurs, pour qu’ils en trouvent un emploi. Des psychiatres l’expérimentent pour fabriquer des psychoses artificielles, compléments de psychothérapies destinées à «rendre conscient l’inconscient», ou comme traitement de grands alcooliques, recrutés dans des campus ou des prisons. Des médecins l’administrent à des cancéreux, en phase terminale. Et la CIA elle-même met quelques espoirs militaires — vite déçus — dans le produit. Ces apprentis-sorciers abandonnent bientôt leurs expériences (5). Mais quarante mille malades mentaux ont été «soignés », et certains praticiens, comme il se doit, se sont laissé emporter par un enthousiasme éphémère (6). Ils ont fait connaître autour d’eux cette ultime merveille de la science…

Au début des années soixante, une jeune fille de Greenwich Village, vingt minutes après l’absorption d’une capsule de LSD, est saisie de panique. Ses sens ne répondent plus, elle étouffe, cherche de l’air, ouvre la fenêtre et hurle. Un ami l’emmène d’urgence à l’hôpital Bellevue. On la garde plus de huit jours, en la bourrant de sédatifs : J’étais plongée toute vive en enfer ! Rien ne pouvait m’aider (7). » Dans un de ses romans, Philip K. Dick imagine une guerre interplanétaire entre les tenants de deux drogues, D-Liss ou le bonheur programmé, et K-Liss, cauchemar incontrôlable (8). On constate déjà que les frontières psychédéliques entre l’Eden et l’Enfer sont ténues…

Trop tard : le LSD est déjà entre les mains d’un chimiste bricoleur, Augustus Owsley Stanley III. «Le plus grand fabricant de LSD du monde a peu de chose près, en comptant la Sandoz Chemical Corporation», dit Tom Wolfe (9). À Berkeley, au moment où aucune interdiction ne pèse encore sur le produit, il achète cinq cents grammes d’acide lysergique monhydrate à la Cycle Chemical Corporation. C’est l’élément de base pour la fabrication du LSD, dont il tire, de son laboratoire personnel, un million et demi de doses, vendues chacune entre un et deux dollars. Ce sont de petites capsules qui reproduisent la tête de Batman, comme d’autres plus tard figureront des petits cœurs ou le visage de ET. On les appelle les Owsley Blues, signes d’un exquis raffinement, en Angleterre, lors de la grande vague d’acide de 1966-1967. Avec l’argent qu’il gagne, Owsley devient l’imprésario d’un groupe de musiciens, créateurs de l’ Acid Rock et ambassadeurs des idées californiennes, les Grateful Dead.

Le nom de LSD reste pourtant attaché à un corrupteur de la jeunesse, Socrate de la défonce, Timothy Leary. Dans la mouvance de la beat generation, ce professeur de philosophie d’Harvard avait été initié au peyotl par un sorcier mexicain (10). Les champignons sacrés lui font l’effet d’une révélation, comme plus tard à Carlos Castaneda. Le LSD l’enfonce dans un mysticisme qu’il détaille dans La Politique de l’extase. En 1963, il fonde l’International Foundation for Intern Freedom, et se fait l’apôtre d’un culte, avec sa liturgie et ses slogans. Turn in, tune on, and drop out (Branchez-vous, défoncez-vous, laissez tomber) sera le credo de la flower generation.

En 1964, les adeptes de la politique de l’extase ne sont qu’une poignée. Trois ans plus tard, l’acide est une drogue de masse. La revue Look montre en 1967 cet ex-universitaire — entre-temps, il a perdu son poste — déguisé en brahmane, les mains jointes au-dessus d’un autel où brûle une flamme : « Grand prêtre du culte LSD, le docteur Timothy Leary répand l’évangile à un immense rassemblement de jeunes apôtres (11). » Une interview de Look lui attribue ces mots, peut-être apocryphes : « Tous les adeptes de ma Ligue pour la Découverte Spirituelle [LSD] doivent faire un voyage hallucinogène par semaine avec du LSD et tous les jours avec de la marijuana. Ils doivent rechercher l’extase intérieure chaque occasion. Ils doivent lâcher leurs familles et la société aussi vite que possible. » Maintes fois arrêté mais toujours vaillant, il participe aujourd’hui encore à tous les débats sur la légalisation des stupéfiants.

Il est un autre héros du psychédélisme qui a tout autant contribué a répandre le LSD. C’est Ken Kesey, l’auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucous, roman partiellement écrit, prétend-on, sous l’influence du LSD. Lui « ne prêche pas, n’enseigne pas, il crée », dit Tom Wolfe. Avec sa bande, les Merry Pranksters, qu’a ralliée Neal Cassidy, il expérimente l’ « intersubjectivité » : « Plus de guide, chacun son film et pourtant tous ensemble. » Plus d’initiation, plus d’exclusive, n’importe qui. L’épreuve, c’est l’acide lui-même, pris en public, camés et non-camés, intellectuels et truands, gens honnêtes et flics. Plus on est de fous, plus on rit. « Une incroyable concentration d’énergie. » Avec son bus bariolé, il traverse les villes de la côte Ouest, bat l’estrade à grand renfort de sonos et d’amplis, et distribue le produit à pleines poignées. En vingt-quatre présentations de son acid test, il aurait fait dix mille adeptes.

Le troisième ingrédient est d’origine populaire. Dans les années cinquante, de jeunes Blancs avaient découvert les drogues. Sans politique ni religion. Toute défonce est bonne, de l’héroïne l’alcool en passant par la marijuana, ou les solvants (12). Chez ces consommateurs boulimiques, « l’innovation se diffuse », remarquent J. Klein et D. Philips, étudiant les consommations de trois bandes résidant au sein d’un quartier ouvrier de New York, entre 1953 et 1957 (13). La première, adepte de la marijuana, découvre l’héroïne ; la seconde mêle les deux substances. La troisième s’assomme avec n’importe quoi, alcool, marijuana, codéine, barbituriques ou amphétamines.

Une partie de ces jeunes prolétaires chausse les souliers des hobos, selon une tradition vagabonde souvent illustrée aux États-Unis. En 1964, le journaliste Hunter S. Thompson entreprend un long voyage en compagnie des Hell’s Angels, et saisit les échos de ces consommations de pauvres (14). Voici Terry le Clodo, un mètre quatre-vingt-dix, plus de cent kilos, la barbe en broussaille, les cheveux crasseux sur les épaules, la dégaine effrayante. Vingt-sept ans, et un interminable casier judiciaire : petits vols, voies de fait, trafic de stups, outrages à la pudeur… Rien que des petits délits, éternellement recommencés : «J’ai jamais voulu être un truand, j’ai jamais rien fait pour le fric. J’ai fait ces trucs parce que je devais les faire, un point c’est tout. » Aujourd’hui c’est la virée : il a confié ses gosses à ses parents. Terry se lève, allume une cigarette, examine ses plaies et bosses, enfile un jean croûté de cambouis, de grosses bottes noires, un tee-shirt maculé. Il siffle une bière, met son casque et un blouson de jean aux manches coupées. En guise de ceinture, une chaîne de vélo. Sur le couvre-chef et la veste, ce qu’il appelle ses « couleurs » : une tête de mort ailée avec un casque de motard, surmontée des mots Hell’s Angels. En prime, quelques croix gammées et quelques insignes de la Luftwaffe. Terry le Clodo enfourche sa moto et rejoint la horde de colosses que sont ses copains.

C’est l’heure de la pause. Terry et ses amis sont fatigués. Un membre de la bande passe au milieu d’eux armé d’un grand sac en plastique. Il en tire de pleines poignées de pilules et remet dans la main de chacun une trentaine de comprimés blancs. Les Angels s’arrêtent de discuter et avalent les comprimés en s’aidant de grandes goulées de bière. « Qu’est-ce que c’est ? » demande Thomson, inquiet. « Des benzines mec Prends-en si tu veux rester d’attaque. — C’est dosé à combien ? » Le dispensateur de pilules hausse les épaules. «T’en prends une dizaine ; et plus si ça te fait pas d’effet.» Les Angels ne font pas dans le détail ; de la bière, de l’herbe, du vin, du Séconal — un barbiturique —, parfois accompagné de Nembutal, d’Amytal ou de Tuinal. De leur rencontre avec les étudiants, ils garderont le LSD, ce qui ne les empêchera pas de se piquer à la méthédrine ou au DMT. Thomson les voit des heures les yeux dans le vague, comme des zombies, et il est effaré : « Le mélange barbiturique/alcool peut être fatal, mais en y ajoutant des excitants, ils arrivent à rester en vie, sinon en état de raisonner. »

La rencontre entre les disciples de la beat generation, les adeptes du LSD et les Hell’s Angels a lieu en 1965. Celui qui concocte le détonant mélange est toujours Ken Kesey, aidé d’Hunter Thomson. Au-dessus du portail de la coquette villa que l’auteur de Vol au-dessus du nid de coucous habite près de San Francisco, une longue banderole affole ses voisins : « Les Merry Pranksters souhaitent la bienvenue aux Hell’s Angels.» Parce qu’ils sont « sauvages » et proches de «l’homme primitif», ils passent l’épreuve de l’acide haut la main. Habitués qu’ils sont à des assommoirs, l’acide leur semble angélique : «C’est pas du boum-boum, c’est du guiliguili. » Les intellectuels férus de marginalité passent avec des motards bardés de cuir, décorés de médailles et d’amulettes une alliance arrosée au LSD.

Tout culmine dans l’explosion d’un bel été de 1967, lorsque l’aile radicale du mouvement jeune, intellectualisée, politisée, chauffée a blanc, monte à l’assaut de la société de consommation et des valeurs adultes. C’est la révolution, ici et maintenant. Dans un quartier de San Francisco se retrouvent ceux qu’on appelle désormais les hippies. Deux ans de folie, entre 1965 et 1967, a Haight Ashbury. L’« événement des années soixante sur lequel on a le plus écrit, et qu’on a le plus mal compris», affirme son historien, Charles Perry (15). Du fin fond de l’Amérique, les jeunes accourent pour écouter, jouant gratuitement pour eux, Jimi Hendrix, Janis Joplin, les Byrds, Jefferson Airplane, et bien d’autres encore. « Les voitures s’écrasaient, pare-chocs contre pare-chocs; ils se frottaient les pneus, les autocars en goguette affluaient — et voici … le Sanctuaire des Hippies… en voila un la-bas — et les tantes, et les anarqueurs nègres, et les libraires, et les boutiques. Tout se ramenait a Haight Ashbury et aux camés de l’acide », raconte Tom Wolfe. Cinquante mille jeunes sont en délire, « en grande tenue, à agiter des clochettes, à chanter des hymnes, à danser avec extase, à se défoncer d’une façon ou d’une autre, et dans un genre qui leur était cher, à offrir des fleurs aux flics pour enterrer les cognes sous de tendres et juteux pétales d’amour». La vague s’étendra au monde entier, pense Ken Kesey, en prison pour trafic de drogue. Elle va « tout engloutir dans un bain d’amour et de conscience. Et rien ne pourra les arrêter ».

Que se passe-t-il ? L’Occident rajeunit et change de peau… Dans les années soixante, les États-Unis comptent deux cents millions d’habitants ; 46% ont moins de 24 ans; et près d’un Américain sur cinq a entre 15 et 25 ans. Ces nouveaux venus ont largué les amarres. Ils ne sont pas fils d’immigrants et ignorent tout des tourments de la vieille société. Ils n’ont connu ni les vaches maigres ni le New Deal, dit André Kaspi (16). Pour reprendre le titre d’un roman de Colin McIness sur les balbutiements du rock, ces «débutants absolus» exigent un monde neuf : «Ne parlez à personne au-dessus de trente ans !» conseillait le mouvement de libre parole à Berkeley. C’est un séisme anarchiste, dont les slogans — « Johnson suce-t-il ?» ou « Plus de montre, plus d’argent, plus de Wimpy !» — éberluent les politiciens professionnels. La guerre est ouverte. Il faudrait un Pindare pour raconter la guerre universelle des cheveux longs, aussi dérisoire que celle des Gros Bouts et des Petits Bouts rencontrée par Gulliver… C’est aussi la marche contre le Pentagone, la lutte contre les « pigs », la révolution du sexe et de la conscience.

Une génération réinvente le quotidien : c’est aussi l’ascension de communautés comme les Diggers, créés en 1966, entre San Francisco et New York. Leur leader est un Irlandais de Brooklyn, Emmett Grogan, qui a longtemps arpenté la planète et longtemps séjourné en prison. Lui n’a pas d’estime particulière pour les hippies d’Haight Ashbury, « ghetto peuplé de gosses de riches qui se paient une aventure de pauvreté ». Sous l’égide de l’Utopie, les Diggers refusent tout chef, et veulent « creuser des enclaves révolutionnaires dans le système capitaliste (17) ». Leurs mots d’ordre sont : «Abandonnez vos emplois, les ordinateurs sont là pour faire le travail. Vivez avec le peuple, luttez contre la propriété ! » Mêlant socialisme proudhonien et affairisme déviant, ils pourvoient gratuitement à tout : nourriture, logement, soins médicaux et assistance judiciaire.

Pour tous ces insurgés de l’idéal, la drogue, instrument de lutte et adjuvant, s’exhibe et se revendique. En Amérique, l’imagerie de la drogue est diabolique : une substance démoniaque s’empare de vous, ensorcelle votre enfant. Par une inversion habituelle aux imageries, les nouvelles générations font de la drogue le nectar des dieux. En 1967, selon une enquête sur trois campus, dont New York et New Jersey, 50% des étudiants interrogés fument de la marijuana et 70% absorbent des amphétamines. Les drogues relèguent le sexe à la seconde place, affirme un psychiatre (18). Quelques chiffres montés en épingle suscitent l’affolement. Et pourtant, le fléau n’est pas aussi universel qu’on le croit… Un sondage de 1969, au plus fort de l’épidémie», indique de 76% des étudiants américains n’a jamais consommé de marijuana, et 96% jamais de LSD (19). Ces chiffres sont confirmés par un sondage Gallup, de la même année.

Des socialités esthétiques aux portes de l’Enfer

Cette explosion mystique aurait pu disparaître avec l’éphémère et mythologique été californien. Un vecteur fantastique est venu la relayer dans le monde entier : la musique, que les médias font cheminer jusque dans les contrées les plus reculées. Par les sons, une poignée de marginaux s’est transformée en une tribu déployée à l’échelle du monde. Le support des imageries de la drogue, et la hache de guerre déterrée contre le monde adulte, c’est la musique. C’est le rock hérité des minorités ethniques, retravaillé, transformé, réapproprié. Maquillés de blanc, réapparaissent les sons et les traditions culturelles des communautés noire et hispanique. Dès 1950, le sociologue David Riesman, dans Listening to Popular Music, décrit le monde musical partagé entre deux types de consommateurs ; la majorité, qui accepte les règles du jeu commercial, et une minorité de jeunes, qui affirme avec force des goûts nouveaux (20). Ces derniers vouent un culte exigeant à des groupes marginaux, à des musiciens noirs qu’eux seuls connaissent, et qu’ils préfèrent aux blancs. Ces nouveaux venus détestent le commerce. La musique est une religion, qu’il faut prendre au sérieux et qui se parle dans un langage ésotérique.

Depuis longtemps, les drogues de la marge ethnique alimentaient déjà les communions esthétiques. De King Oliver à Bessie Smith, l’univers du jazz inclut la marijuana dans son quotidien : Louis Armstrong compose un hymne aux muggles (joints), et Cab Calloway à son reefer man (dealer). Un musicien blanc, Mezz Mezrow, chantre du jazz, décrit les liens entre drogue et créativité. Grâce à la marijuana, la musique gagne en énergie, tout en demeurant authentique, et cool. L’herbe, qu’il appelle muta, « vous enlève toute votre sacré dureté, émousse le côté sanglier mal léché de votre personnalité et vous fait penser droit, avec la tête et non avec les poings ». Et il poursuit : « Nous autres membres de l’école des Vipers — la confrérie des fumeurs d’herbe —, notre ambition était de faire de la musique vraiment prenante, inspirée au maximum, bien entendu. Je n’étais jamais sans muta à l’époque, et plus ça allait, plus la musique devenait frénétique et folle (21). »

Cette consommation se veut vierge de violence. Derrière le produit, une esthétique, et une morale dont se réclament les fanatiques du joint dans les années soixante-dix. « Le viper n’aime pas le mensonge. Il est toujours sincère et vous oblige à l’être. On annonce ses points en viperland. » Mezrow distingue ses goûts de ceux des alcooliques ou des opiomanes. L’alcool, dit-il, mène à la brutalité. « Nous n’étions pas du même bateau, ni de la même planète que ces musiciens au biberon, toujours en train de picoler et de chercher la bagarre une fois saouls… De plus, ces biberonneurs ne faisaient même pas de la bonne musique. Ils finissaient par avoir une sonorité dure et mauvaise, pas naturelle, ni moelleuse ni bouleversante… »

L’opium est plus redoutable encore. Mezrow sait de quoi il parle : dans les bas-fonds de Chicago, il se lie à une bande de gangsters, de flambeurs et de camés, qui, selon une coutume de l’époque, passeront plus tard leur temps à se faire trépasser les uns les autres. Un soir, il remarque un bizarre manège dans la pièce à côté et interroge ses nouveaux amis. S’il veut savoir ce qui se passe, qu’il entre ! Pour faire bonne contenance, il y va. « S’il y a une promenade que je voudrais n’avoir jamais faite, c’est bien celle-là. Je mis cinq secondes pour entrer dans cette chambre et près de cinq maudites années pour en sortir, et à quatre pattes encore. »

En effet, le danger rôde aux portes des socialités esthétiques. Billie Holiday, comme tant d’autres, en fait l’expérience. La phrase ouvrant sa biographie d’enfant des ghettos est célèbre : « Mon père et ma mère étaient des gosses quand ils se sont mariés ; il avait dix-huit ans, elle en avait seize. Moi, j’avais trois ans (22). » Après le temps des malheurs, celui des succès. Madame chante le blues au Café Society de Greenwich Village. La créatrice de Gloomy Sunday est bientôt connue de toute l’Amérique. Tout comme les amis de Mezrow, elle apprécie la marijuana conviviale. Tout comme lui, elle rencontre l’héroïne. Jimmy Monroe, qu’elle épouse en 1941, est un drogué. Tous deux sombrent; elle se retrouve en prison. Elle y retourne à plusieurs reprises, dans des conditions de plus en plus sordides : un des successeurs de Monroe l’aurait dénoncée à la police, pour se protéger. L’argent qu’elle gagne s’évapore en héroïne, ou sert à entretenir des compagnons douteux. Alcoolique, solitaire et usée, elle meurt en 1959.

Le plaisir aventureux d’une poignée de marginaux s’est mué en problème de société : les formes musicales et les valeurs de la communauté noire fascinent les jeunes générations A la recherche de transes (23). Dès lors, les drogues, liées aux populations les plus obscures et les plus démunies, le sont aussi à la richesse et à la célébrité. Le culte d’une minorité est devenu une Église mondiale.

Sous-marin jaune et soeur Morphine

En Angleterre, les Beatles rivalisent avec les Rolling Stones. Un point commun aux musiciens : la drogue. « Nous sommes tous accrochés à quelque chose. Retirer les drogues à beaucoup de musiciens de rock ou de blues, et il ne restera que la moitié d’un homme », écrit Eric Clapton sur la pochette du disque de Jimi Hendrix, Are You Experienced ? Les chanteurs cultivent le clin d’oeil. Et la drogue se prête merveilleusement au jeu. En Amérique, pendant l’hiver 1962-1963, une chanson d’un trio de folk, les Rooftop Singers, est en tête du hit-parade : Walk right on, set right down, Daddy let your mind roll on… (Entre, installe-toi, et envole-toi papa…). D’autres suivent : Eight Miles High, par les Byrds ; ou encore : Along comes Mary (Nous sommes déprimés. Heureusement que Marie surgit…).

La drogue est omniprésente. Jim Morrison et quelques amis qui étudient avec lui a l’UCLA mettent leur groupe sous la bannière des portes de la perception — The Doors —, celles de William Blake tout comme celles de John Huxley… En Californie, les Grateful Dead mettent en scène le Captain Trip, et les Jefferson Airplane, comme le nom l’indique, célèbrent ce qui fait planer les jeunes générations. D’autres chansons viendront plus tard, à la thématique toujours hallucinée, comme la Girl Called Sandoz d’Eric Burdon and the Animals, le Stoned Soul Picnic de Fifth Dimension ou le Flying High de Country Joe and the Fish. Les Beatles, eux, sont les spécialistes de la propagande tous azimuts : de Happiness is a Warm Gun — le « gun » étant la shooteuse — à Yellow Submarine — une petite pilule jaune bourrée d’amphétamines et qu’on avale (le sous-marin !). Le sous-marin parcourt le monde. Dans l’Hexagone, Maurice Chevalier, opportuniste innocent, proclame lui aussi à pleine voix qu’il vit dans un sous-marin jaune… En 1967, les disquaires du monde entier mettent en vitrine un disque des Beatles, à la pochette onirique et au nom flamboyant, dont le chiffre de vente atteindra un record historique : Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Il s’agit d’un authentique voyage au pays des stupéfiants. Avec l’aide de ses amis, With a Little Help of my Friends, on devient « High». On célèbre Lucy in the Sky with Diamonds aux initiales symboliques, LSD. Pour finir sur les conseils de A Day in the Life : « I’d love to turn you on. »

Très tôt, dès 1968, le monde musical se rend compte qu’il joue avec le feu. Mais sans se déprendre de la drogue. Nul n’ignore désormais que Sister Morphine, selon la célèbre chanson des Stones qui met en scène l’agonie d’un junkie, ne vous veut pas que du bien..

S’il te plait, sister morphine transforme mon cauchemar en rêve…
0 viens, sister morphine
tu ferais bien de préparer mon lit
parce que tu sais
comme moi qu’au matin je serai mort

La même année, Neil Young met en garde les jeunes : The Needle and the Damage Done. Steppenwolf s’en prend au Pusher, et une chanson de vingt minutes du groupe Traffic dénonce les dealers; quant à John Lennon, avec Cold Turkey, il fait frémir sur les affres du manque.

C’est que le monde musical paie son tribut aux substances illicites. 1968: Roger « Syd » Barrett, un des fondateur des Pink Floyd, l’initiateur des délires interspatiaux du groupe, dérive dans la folie, la tête brûlée par l’acide, « traqué par les extraterrestres ». La même année, l’imprésario des Beatles, Brian Epstein, succombe à une absorption de produits inconnus. L’année 1969 est encore plus dure. Les cadavres s’accumulent. Plus tard, des films comme The Rose ou The Wall se feront l’écho de ces morts suspectes. De quoi meurt-on ? D’alcool, d’épuisement, d’angoisse, et de drogues. Les nouvelles générations de la pop-music perpétuent les traditions mortifères des musiciens de jazz. Le chanteur des Rolling Stones, Brian Jones, est trouvé mort à côté de sa piscine, le 3 juillet 1969. La même année, au festival d’Altamont, la fête se gâte ; les Hell’s Angels, appelés pour le service d’ordre, tuent un des spectateurs. Finis la paix et l’amour. La liste s’allonge. Janis Joplin meurt, le 15 août 1970, dans des circonstances douteuses. Jimi Hendrix, le 18 septembre 1970, suicidé aux barbituriques, étouffé par ses vomissures ; son dernier coup de téléphone ? « I need help bad, man.» Tous les trois sont âgés de vingt-sept ans. Un an plus tard, Jim Morrison se réfugie à Paris pour mourir, le 3 juillet 1971. Sa tombe, couverte de graffitis, sera l’objet d’un culte universel qui perdure au fil des ans. Et d’autres encore… Comme Pig Pen, le musicien des Grateful Dead, décédé à vingt-sept ans lui aussi d’abus de toutes sortes, comme Kate Reif, Allan Wilson, Keith Moon des Who, ou, plus tard Bon Scott d’AC/DC, John Bonham de Led Zeppelin, Honneymann-Scott des Pretenders, ou Sid Vicious. C’est le massacre des musiciens.

Les pouvoirs publics s’inquiètent. Certaines chansons sont interdites, tels Heroin, du Velvet Underground. L’industrie du disque joue les innocentes, ou invoque la liberté d’expression. Elle ne saurait casser le prodigieux marché de la jeunesse. Les stations de radio emboîtent le pas des chanteurs et des maisons de disques. Si elles ne suivent pas le mouvement, c’en est fini de leurs jeunes auditeurs. Les adultes sont perdus. Témoignage de cet égarement, la curieuse initiative d’une chaîne de radio américaine, qui veut soumettre le texte de toutes les chansons diffusées sur ses stations à un étrange groupe d’experts chargé de les censurer : un toxicomane, une prostituée, un trafiquant de drogue… (24). Cet aréopage aurait eu pour mission de repérer toutes les allusions contraires à la morale… Cette proposition baroque mourut aussi jeune que les rockers.

The greening of America

Dans les années soixante, une société s’est éteinte. Nous avons évoqué la grande révolution dont l’Europe a été le siège, à la fin du siècle dernier, avec une mutation profonde du monde industriel et agricole, l’apparition d’une alphabétisation de masse, et la première transition démographique, caractérisée par une baisse notable de la fécondité. Un bouleversement aussi important touche l’Occident dans les années soixante. Le premier déclin du monde industriel, une poussée spectaculaire de l’éducation secondaire, la montée et la diversification des classes moyennes. La révolution tertiaire s’annonce, prélude au monde des choses, célébré par Georges Perec. Les indicateurs démographiques se mettent à dériver entre les années soixante et les soixante-dix, phénomène largement commenté par les démographes : un nouvel effondrement du taux de fécondité, une régression du nombre des mariages, une inflation des divorces. Parallèlement, c’est une crise des valeurs, culturelles et religieuses, d’une ampleur inégalée depuis le début du siècle.

La vie quotidienne en a été profondément changée. Certains, dans une interprétation teintée de nostalgie, ont vu dans ces changements la consécration de l’homme seul. Certes, l’individu s’est épanoui, dit-on. Mais le couple d’antan s’est effondré, détruit par les cohabitations précaires, le travail salarié des deux partenaires, la menace permanente d’une séparation et d’un divorce. Avec Christopher Lasch et Richard Sennett, on s’est s’interrogé sur le complexe de Narcisse ou les tyrannies de l’intimité (25). La libération de soi, le culte du corps, l’intérêt maniaque accordé a soi-même, l’examen minutieux de ses sentiments et de ses sensations, tel serait l’acquis discutable des années de folie.

La thèse serait simpliste, qui opposerait deux ordres séparés, celui de l’égoïsme et du repli sur soi, face à celui de l’investissement dans la vie sociale, de l’engagement politique et de la participation à la vie communautaire. Il n’y a pas aujourd’hui de réelle coupure entre le public et le privé, comme le montre François de Singly, d’antagonisme entre la centration sur le moi et l’engagement social (26). Il n’y a pas d’un côté les tenants d’une position sociale critique, développant une nouvelle socialité ; et de l’autre, des individus dépourvus de tout esprit critique œuvrant au maintien farouche des institutions. La société intimiste n’est pas incompatible avec une conscience collective des changements sociaux et politiques.

Au terme du grand mouvement de transformation des années soixante, à la fois la sphère publique et la sphère privée ont été retravaillées. Les évolutions sont innombrables. Les années soixante-dix ont amené la reconnaissance de la jeunesse comme âge de la vie — ainsi, aux États-Unis, en 1971, le président Johnson abaisse-t-il la majorité a dix-huit ans. Cette décennie a permis le travail et la promotion des femmes ; elle a concouru à l’acceptation des minorités ethniques et au brassage des civilisations et des cultures. Des mesures sociales ont tenté de rendre la pauvreté et l’exclusion moins intolérables. Dès 1970, Charles Reich, professeur de droit a l’université de Yale, pouvait soutenir, dans The Greening of America, que le mouvement de révolte des jeunes avait produit un nouvel «état de conscience» dans la vieille Amérique (27). Les gauchistes ont échoué, mais souterrainement, leurs idées transfigurent le quotidien.

Nulle oreille traînant dans une grande ville ne peut plus échapper quotidiennement a sa ration de musique pop. Les habits les plus excentriques sont présentés dans les collections de mode sans susciter la moindre indignation ; des films pornographiques autrefois vendus sous le manteau passent chaque semaine à la télévision; on peut désormais être ministre et homosexuel sans choquer grand monde, et le féminisme s’est institutionnalisé. Bref, toutes les revendications d’Haight Ashbury se sont peu ou prou banalisées. Sauf les drogues… Que l’on consomme toujours mais toujours, dans la clandestinité.

Au terme d’une étonnante crise de prospérité, les sociétés occidentales hésitent entre la fuite en avant et le retour vers le passé, coincées entre le saut dans l’inconnu et la nostalgie. Personne n’a gagné : la société d’antan ne s’est pas définitivement effacée. Et le radicalisme des rêves étudiants n’est pas étranger aux retours successifs de la loi et de l’ordre qu’ont connus les États-Unis, avec les présidents Nixon ou Reagan. Personne n’a perdu : si le conservatisme est parfois revenu au premier plan, il n’a pu restaurer l’ordre d’antan.

Comme au XIXe siècle pour les femmes, les drogues ont une nouvelle fois servi d’instruments de passage. Elle ont été copieusement utilisées comme recours conjoncturel — pour reprendre le terme que nous avons déjà utilisé — par les jeunes générations désireuses d’accoucher d’une nouvelle société. Leur mission est accomplie, dorénavant. À cet égard, les imageries beat ou hippies sont bel et bien mortes; aussi délavées aujourd’hui que celles de la décadence ou de l’Orient colonial. Les poésies de Burroughs ou de Kerouac ont rejoint les rayons des bibliothèques, ou sont tombées dans la banalisation commerciale des livres de poche. Timothy Leary ne rassemble plus les jeunes autour de rites pata-orientaux. Quant au festival de Monterey, il n’est plus qu’un curieux événement historique. Les modes futures, quelles qu’elles soient, ne nous ramèneront jamais le monde rural et l’ancrage calme au coeur des terroirs.

Et pourtant… Nous vivons toujours dans l’espace social qui a produit les imageries du vertige. À certains égards, leur culte demeure plus vivace que jamais. Nous sommes toujours au cœur de la galaxie qui s’est déployée au long des années soixante. Les consommations se sont mondialisées, et la drogue de l’Autre est chaque jour plus proche de nous. Du Club Méditerranée aux clips télé, à la suite des pionniers des délires occidentaux, nous continuons à jouer au loubard, à l’aventurier ou au sorcier. À leur suite encore, nous avons mis au centre de notre vie quotidienne la goût pour la jouissance et le voyage, et la volonté de franchir les portes de l’Ailleurs.

La cocaïne mondaine elle-même, parfois présentée comme une pure drogue de boulot, comme un médicament snob destiné aux jeunes cadres éreintés, joue un rôle ambigu. Elle est aussi une « nourriture du moi », un outil de suradaptation sociale qui permet de «coïncider avec soi-même » et d’être «en phase avec son ego », comme l’affirment les consommateurs avertis. Elle est également une drogue de jouissance, qui autorise les raffinements inventifs d’une sexualité chauffée à blanc (28). Il en est de même de drogues nouvelles comme Ecstasy, au nom passablement évocateur. Dans les acid houses londoniennes, ou dans les villas des étudiants blasés décrits par Neige a Beverly Hills (29), les drogues conservent leur fonction d’antan : atteindre l’inconnu, pourvoir à de subtiles sensations et permettre l’excitation de tous les sens. Nous ne nous sommes pas encore dépris de la fascination pour les vertiges chimiques.

 

Notes

1. Sur le rôle de SNIDER dans le mouvement et sur les relations avec Oracle, voir PERRY Charles, 1984, The Haight-Ashbury, a History, Rolling Stone Press, rééd. Vintage Book Edition.

2. BURROUHGH William, « Academy 23 a decontioning », The Village Voice, 6 juillet 1967.

3. Repris par GENE J.-P., « Les pionners des sixties », in Drogues, no 7, fév.-mars 1984.

4. HOFMANN A., « Psychotomimetic Drugs, Chemical and Pharmacological Aspects, Acta physiol. pharmacol. Neerl., 8, 1959, et 1975, «The Chemistry of LSD and its Modifications», in LSD — A Total Study, SANKAR S. (ed.), PDJ Publications Westbury, New York.

5. MARKS J., 1979, The Search for the «Manchurian Candidate», Times Books, New York.

6. NEILL John R., « More Than Medical Significance, LSD and American Psychiatry 1953 to 1966 », Journal of Psychoactive Drugs, vol. 19 (1), Janv.-Mars 1987.

7. New York Times, 7 avril 1966.

8. DICK Philip K., 1964, The Three Stigma of Palmer Eldrich, Doubleday, New York, trad. franç., 1969, Le Dieu venu du Centaure, Opta Galaxie/bis.

9. WOLFE Tom, 1968, The electric Kool-Aid Acid Test, Farrar, Strauss et Giroud, trad. franç., 1975, Acid test, Fiction et Cie, Seuil, Paris.

10. LEARY Timothy, 1983, Flashbacks, J.P. Tarcher Inc., Los Angeles, trad. franç., 1984, Mémoires acides, Laffont, Paris.

11. Cet article est repris en 1974 dans le recueil de textes Points de vue sur la drogue, publié par le Secretariat d’État auprès du Ministre de la Qualité de vie (Jeunesse et Sports).

12. HANSON Bill, « Explaining Glue Sniffing and Related Juvenile Delinquency, in Inhalation of Glue Fumes and Other Substances Abuse Practices among Adolescents», Proceedings, Denvers, Colorado, jan. 1967.

13. KLEIN Julioa, PHILIPPS Derek, « From Hard to Soft Drugs Temporal and Substantive Changes in Drug Usage among Gangs in a Working Class Community », Journal of Health and Social Behavior, vol. 9 no 2, 1968.

14. THOMSON Hunter S., 1967, Hell’s Angels, trad. franç., 1979, Les Humanoïdes associés, Paris.

15. PERRY Charles, 1984, op. cit.

16. KASPI Andre, 1988, Etats-Unis 68, l’année des contestations, éd. Complexe, Bruxelles.

17. GROGAN Emmet, 1973, Ringolevio, Avon, New York.

18. New York Times, 27 nov. 1967.

19. N.I.D.A. 1977, National Survey on Drug Abuse, Rockville, Maryland.

20. RIESMAN David, « Listening to popular music », American Quaterly, 2, 1950; voir aussi GILLET Charlie, 1970, The Sound of the City, The Rise of Rock and Roll, Souvenir Press, Londres; trad. franç., 1986, Histoire du Rock’n’Roll, Albin Michel, Paris.

21. MEZROW Mezz, 1946, Really the blues, New York, trad. franç., La Rage de vivre, Livre de Poche, Paris.

22. HOLIDAY Billy, DUFTY William, 1960, Ma Vie, Pion, rééd. Lady Sings the Blues, Paris, Solar.

23. YONNET Paul, 1985, Jeux, modes et masses, 1945-1985, Gallimard, Paris.

24. TAQI S, « L’apologie des stupéfiants dans la musique de « rock and roll »», Bulletin des Stupéfiants, vol. 21, no 4, oct.-déc. 1969.

25. LASCH Christopher, 1979, The Culture of Narcissism, W.W. Norton et Company, Inc. New York, trad. franç., 1981, Le Complexe de Narcisse, Laffont ; Richard SENNET, 1974, The Fall of Public Man, trad. franç., 1978, Les Tyrannies de l’intimité, Seuil, Paris.

26. SINGLY François (de), 1986, « L’humour du désordre », in Opinions Publiques, SOFRES, Gallimard, Paris.

27. REICH Charles, 1970, The Greening of America, Randon House, New York- trad. franç., Le Regain américain, Laffont, Paris.

28. GAY George R., NEWMEYER John A. ; PERRY Michaël ; JoHsoN Gregory; KURLAND Mark, « The Sensous Hippie Revisted. Drug/Sex practice in San Francisco 1980-1981, Journal of Psychoactive Drugs, vol. 14 (1-2) janv.-juin 1982.

29. EASTON Ellis Bret, 1985, Less than zero, trad. franç., 1986, Neige à Beverly Hills, Christian Bourgois, Paris.

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