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Clarisse et Jean, « ravaudeurs de toxicos »

SANS qu’ils l’aient jamais cherché, la toxicomanie est venue à eux, depuis la rue. Avec la douleur de leurs patients, douleurs du corps et de la tête mêlées, les docteurs Clarisse Boisseau et Jean Carpentier ont dû tâtonner, inventer dans l’isolement de leur cabinet de généralistes. Certains de leurs confrères, si peu confraternels, les appellent « des dealers en blouse blanche ».

Au moment où les pouvoirs publics ont décidé d’autoriser la mise sur le marché de la méthadone, produit de substitution aux drogues dures, l’ordre régional des médecins de l’Ile-de-France les a condamnés à une interdiction d’exercer d’un mois pour avoir prescrit des opiacés à des toxicomanes au mépris de la réglementation.

Quelque part, Boris Vian l’a écrit : « Je voudrais pas mourir sans qu’on ait inventé les roses éternelles la journée de deux heures la mer à la montagne la montagne à la mer la fin de la douleur. »

Et au gros feutre vert, sur la vitre d’une affiche éclaboussée de couleurs vives, ils ont recopié le texte.

Ils ? Lui ou elle ? Elle ou lui ? Jumeaux et partenaires, complices complémentaires, interchangeables mais distincts. « Jean et Clarisse », « Clarisse et Jean », comme disent leurs patients. Elle, avec ses yeux en ille du bourru au tendre. Lui et sa bouille chiffonnée de jeune homme aussi incapable de vieillir que de renoncer à ses utopies. « La fin de la douleur »… C’est sûr, ils ne voudraient pas mourir sans qu’on l’ait inventée. En attendant des miracles auxquels ils ne croient pas, ils l’apprivoisent, la déjouent comme ils peuvent.

Elle aurait aimé être luthier dans les Vosges. Elle a fini par faire des études de médecine, à la Salpêtrière, sous l’ombre tutélaire de Freud et Charcot. Remplaçante de médecins de campagne du côté du Mans, c’est là qu’elle a appris son métier de généraliste, dont on lui avait tant dit qu’il était exercé par « des ignares et des incapables ». Lui, fils de médecins ballottés par l’exode jusqu’à un petit village du midi de la France, avait connu en 1972 une bien involontaire célébrité nationale en rédigeant un tract iconoclaste à l’intention des adolescents, intitulé « Apprenons à faire l’amour », ce qui lui avait valu déjà d’être condamné à une suspension d’un an par le conseil national de l’ordre des médecins. Clarisse avait remplacé Jean, une année où il était parti arpenter le Grand Nord. Dans le cabinet de Corbeil où il exerçait alors, elle s’était sentie bien tout de suite, sans le connaître. Ensemble, ils avaient décidé de s’installer à Paris. Quinze ans plus tard, l’association tient bon.

Au rez-de-chaussée de cette petite rue qui rejoint le marché d’Aligre, autrefois il y avait Marie-Louise, l’esthéticienne. « Elle faisait la surface, et nous, au-dessus, la profondeur », se souvient Clarisse. Dans la chaleur du bon bistro d’à côté, joliment baptisé La Connivence, les imaginatifs du quartier refaisaient le monde. Les docteurs étaient de toutes les bagarres, contre les parkings qui risquaient de défigurer le marché, contre l’exclusion des pauvres, des immigrés. Ils pénétraient les misères secrètes, les dénuements oubliés, les détresses silencieuses.

A quartier populaire, clientèle populaire : cheminots de la gare de Lyon, artisans du faubourg Saint-Antoine, immigrés. Et « toxicos », peu nombreux encore. « Des marginaux, pas trop mal insérés, qui arrivaient encore à vivre à la marge, se rappelle Clarisse. Tout ce que j’ai appris, c’est d’eux. Les produits, la façon de vivre, de penser, d’arnaquer. Au début, j’étais très énervée par leurs mensonges. J’ai eu du mal à admettre qu’ils se mentent plus à eux-mêmes qu’à moi. » Jean a compris progressivement que ces patients-là étaient des « enfants dont la vie avait été cassée », et qu’il fallait « les aider à réparer ». Lui et Clarisse sont devenus, peu à peu, des ravaudeurs de toxicomanes.

IL a fallu s’habituer, aussi, à la demande d’amour « vampirisante » des « toxs », en sachant bien qu’on ne pourra y répondre à la mesure de l’attente. C’était le temps où, en prescrivant des médicaments à dose dégressive, ils tentaient de mini-sevrages. « On cherchait par tous les moyens à les faire arrêter. Et ça ne marchait jamais », dit Clarisse. Jamais ou presque. On s’accrochait à ce « presque ». Parce qu’ils ne les mettaient pas dehors comme tant de confrères, ne s’agaçaient pas trop du désordre parfois explosif de la salle d’attente, parce qu’ici, dans ce cabinet aux allures de salle de bistro, ils ne se sentaient pas jugés, les toxicomanes sont venus de plus en plus nombreux, jusqu’à l’étouffement. Une trentaine en 198O, plus de deux cents aujourd’hui. Au fil des années 8O, envoyés par des magistrats, des policiers, des confrères, incités par le bouche à oreille, ils ont déboulé. De plus en plus insistants, exigeants, et différents de ceux de la première vague.

Le cabinet s’est bientôt transformé en dépotoir des impuissances cumulées. Des cités des banlieues, « les petits prolos », fils d’ouvriers, d’employés déclassés par le chômage. De la gare de Lyon, les premiers jeunes clochards, naufragés de la crise. Puis des couples, avec des enfants : instituteur, fleuriste, avocat, architecte, employé de bureau, épuisés par la clandestinité de leur double vie… Certains réussissaient, douloureusement, à couper avec ce qui des années durant avait représenté toute leur vie, leurs amitiés, leurs amours, leurs errances. Déchirer leur carnet d’adresses, partir le plus loin possible.

Lunettes papillon et buisson de cheveux tout fous, cette longue jeune femme était de ceux-là. Le jour de ses vingt ans, elle avait voulu goûter à la morphine, sûre que ce serait une manière de devenir elle-même. Plus tard, l’héroïne avait suivi. « On arrêtait encore assez facilement », se souvient-elle, alternant « les fêtes » et les petits boulots. D’un voyage au bout du monde, elle était revenue cassée, demandant de l’aide. En voisine, elle était allée voir Clarisse et Jean, sous un prétexte. Puis elle avait tout déballé, dans les larmes. Depuis, ils ont toujours été là. Disponibles, capables de prendre du temps pour l’écouter. Elle n’a pas eu besoin de produits de substitution pour décrocher, ayant préféré mettre des milliers de kilomètres et quelques années d’absence entre elle et la drogue.

Aujourd’hui, elle a un petit garçon de deux ans et demi, qui va bien. Elle est une « survivante » des overdoses, du sida, dont sa meilleure amie vient de mourir. Mais elle vient d’apprendre qu’elle est contaminée par le virus de l’hépatite C. Et c’est tout un passé qui lui éclate à la figure, comme si son bonheur neuf était trop « arrogant ».

Pour les plus nombreux, ceux qui sont restés et ne sont pas morts de la drogue ou du sida, il a fallu inventer. En 1987, la commercialisation de la buprénorphine, sous forme de Temgésic, a constitué une piste, pas une solution-miracle. Délivré sur ordonnance simple, le médicament permet aux toxicomanes de cesser progressivement de consommer de l’héroïne sans ressentir d’effet de manque. Sans plaisir non plus. « Le Tem, c’est un ticket pour une réinsertion. Tenter de retrouver un boulot. Regoûter aux plaisirs les plus simples, avoir envie d’un petit déjeuner, de vacances, de faire l’amour », constate modestement ce jeune homme aux yeux clairs, technicien du cinéma las de sa dégringolade et de se faire jeter des plateaux parce que trop souvent il y était arrivé « déchiré ». Aujourd’hui encore, il paie cher son passé. « L’étiquette est infernale à décoller. Depuis le Tem, j’ai peut-être travaillé sur quarante films, mais je reste un personnage à haut risque. »

Décrocher sans souffrir, cesser d’attendre des heures le bon vouloir d’un dealer, quand on est parvenu à emprunter, chaparder les centaines de francs nécessaires, arrêter pour certaines la prostitution : ce fut une ruée chez les rares médecins qui acceptaient de prescrire du « Tem », et dont la liste circulait sous le manteau. Cinq ans plus tard, les autorités sanitaires décidaient d’autoriser la vente du Temgésic non plus sur simple ordonnance mais sur présentation d’un bon tiré d’un carnet à souches, ouvrant la voie à la pénurie et à tous les trafics. Pendant au moins deux mois, se souvient Jean Carpentier, les carnets à souches ont tardé à être délivrés. Certains de ses patients en sont morts, brusquement rejetés vers l’héroïne. Des médecins charognards se sont mis à vendre les bons, 500 francs, 1 000 francs parfois. L’un dit financer ainsi ses leçons de pilotage ; l’autre les réserve aux femmes, aux plus jolies.

Clarisse Boisseau et Jean Carpentier qui, malgré des demandes répétées à l’ordre des médecins, ne peuvent obtenir plus d’un carnet de vingt-cinq souches chacun par semaine, ont trouvé un « truc » pour contourner ce contingentement qu’ils jugent dramatique : ils délivrent des bons à usage du cabinet à la pharmacie du quartier. Les patients vont s’y fournir. Conscients des risques de débordement, les deux médecins appellent à l’aide, informent les autorités, montent avec d’autres confrères un réseau de généralistes qui acceptent de soigner les toxicomanes selon une charte bien précise. Le docteur Carpentier publie un livre, La Toxicomanie à l’héroïne en médecine générale, pour aider des confrères perdus. Ils dérangent, sans doute. Donc on les sanctionne. « Dealers en blouse blanche » ? L’accusation, cette fois explicite, fait mal.

Sur la banquette du café, elle serre son bébé de quatre mois dans ses bras. Clarisse, débordée, a bien voulu d’elle quand même, il y a quelques mois, parce qu’elle était enceinte, et décidée cette fois à décrocher vraiment pour son bébé. Quand elle était petite fille, elle se couchait à 9 heures, et n’a eu le droit de regarder la télévision qu’à seize ans. Cela ne l’a pas empêchée de vivre, si l’on peut dire, quatre années d’héroïne à raison de 1 gramme par jour. Des années qui n’ont miraculeusement pas entamé sa beauté.

DEPUIS huit mois, dit-elle, elle n’a plus touché à la poudre. A la naissance, son enfant était en manque du dérivé de morphine qui lui servait de substitut à l’héroïne. Avec des bains, des câlins, ce stade est passé. Le père de l’enfant est là, suivi, lui, par un autre médecin. « On ne ne peut pas, dit-il, revenir en arrière aujourd’hui. On s’est déjà trop donné la main pour se permettre de retomber. » Ils habitent chez ses parents, où cela ne se passe pas trop bien. Ils attendent un appartement. Il a trouvé du travail.

L’été, quand elle reçoit ses clients, cette avocate ne met jamais ses bras à nu, et dissimule les marques de piqûre sous de longues manches. Adolescente, elle multipliait les tentatives de suicide, comme autant d’appels jamais entendus. « L’héroïne était comme une vengeance. Se faire mal à soi-même et mal à ceux dont j’aurais tant aimé qu’ils m’aiment mieux, plus. » Etudiante, elle se persuadait qu’elle travaillait mieux grâce à l’héroïne, et n’a jamais raté un examen. Aujourd’hui, elle n’a pas pu se résoudre à renoncer au geste de la piqûre, et s’injecte du Temgesic pilé. « Quand je renoncerai à ce geste, je ferai le deuil de mes douleurs passées. » Ce n’est pas loin, sans doute, mais elle n’est pas encore prête. Quand il lui arrive de défendre des dealers ou des toxicomanes, elle ne leur dit rien d’elle-même. Clandestine, malgré tout.

LUI, (« et pourtant mon père n’a pas assassiné ma mère à coups de hache », dit-il en riant jaune), il a tout connu des chemins de la drogue. Les cages d’escalier quand on n’a nulle part où dormir, et même la honte suprême, « avoir volé la télé de ma grand-mère ». De ces choses dont on n’est pas fier, à des années de distance. Il est coursier aujourd’hui, et vient d’avoir un petit garçon. Lui aussi « tient » grâce au Temgésic. Grâce aux entretiens avec « ses » médecins, « le seul lieu de confiance ». « Avec Clarisse et Jean, on peut jouer cartes sur table », dit cet autre jeune homme.

Il leur est arrivé punk, avec des dents comme des touches de piano. « Une noire, une blanche. » Il a tout connu, des centres de postcure aux hopitaux psychiatriques. La peur des psychotiques, les vieux avec leurs poches de pipi, les distributions de médicaments en rangs quasi-militaires. Et les squatts, et « le tiers-monde affectif ». Par tous les bouts, il a essayé de se reconstruire. En commençant par les dents, en récupérant son petit garçon placé par ses parents à la DDASS, alors que sa compagne s’enfonçait plus profondément encore dans cette absence à soi-même qui est la soeur de la toxicomanie.

Il travaille comme « commercial », parce que son casier judiciaire lui a interdit d’être taxi. C’est sa mère qui gère son budget, car il a peur de lui- même encore et de l’envie qui, certains soirs, lui serre le ventre et la tête. Il n’a pas le téléphone, plus de carnet d’adresses. De temps en temps, comme un soleil, son petit garçon blond placé chez une nourrice a le droit de venir le voir. Il a peur de ne pas « tenir ». Les boîtes de cachets s’avalent trop vite. Chaque jour est un nouveau jour, où il s’assigne des buts pour atteindre le suivant. Récemment, Jean Carpentier a été tout étonné quand un de ses patients, un garçon si triste, l’a embrassé brusquement en sortant de la consultation. Récemment, Clarisse Boisseau a reçu la lettre du père d’un toxicomane qu’elle n’avait pas vu depuis dix ans. Le jeune homme avait quitté Paris, il s’était marié, il avait une petite fille. Et le grand-père disait que le bulletin de la petite, au premier trimestre du cours préparatoire, était drôlement bon. Qu’elle avait eu raison de dire, il y a si longtemps, qu’il ne fallait pas baisser les bras.

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