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CONCLUSION / Peut-on civiliser les drogues ?

DrJekill ou M. Hyde ?

De tout temps, dans toutes les sociétés, les hommes ont consommé des drogues… Telle est l’introduction de l’enquête à laquelle Louis Lewin a consacré sa vie lorsqu’il publie en 1924 Phantastica : quelles sont donc ces substances auxquelles « dès qu’apparaissent les hommes dans le lointain de l’histoire » ils se sont adonnés ? « Grâce aux énergies potentielles qu’elles recèlent, ces substances ont fait la conquête de la terre et, par-dessus les monts et les mers, elles ont fait l’union entre les peuples. » Aujourd’hui, la phrase résonne comme un panégyrique réservé aux prosélytes, mais Louis Lewin relate seulement ce qu’il a observé ; les populations les plus primitives ne se sont pas contentées des simples nourritures, elles ont recherché « ces excitants artificiels du système nerveux ». Il y voit un « symptôme de civilisation »(1)LEWIN L., Phantastica, drogues psychédéliques, stupéfiants, narcotiques, excitants, hallucino
gènes, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1970, texte original en allemand publié en 1924.. Il n’est pas de société sans drogues. C’est aussi ce qu’écrit Freud : « L’action des stupéfiants est à ce point appréciée et reconnue comme un tel bienfait dans la lutte pour assurer le bonheur ou éloigner la misère que des individus et même des peuples entiers leur ont réservé une place importante dans l’économie de leur libido. On ne leur doit pas seulement une jouissance immédiate mais aussi un degré d’indépendance ardemment souhaitée à l’égard du monde extérieur (2)FREUD S., Malaise dans la civilisation, PUF, coll. «Bibliothèque de psychanalyse»,
Paris, 1971.. »

Lorsqu’il écrit Malaise dans la civilisation, en 1929, Freud n’est plus le « grand monsieur fougueux qui a de la cocaïne dans le corps (3)FREUD S., « Lettre à sa fiancée, Martha Bernays, 2 juin 1884 », citée in EïGUESSIER P.,
Comment Freud devint drogmn, Navarin Editeurs, Bibliothèque des Analytica, 1983. ». Aux temps de la découverte, il s’était enthousiasmé pour cette drogue qui donne une «euphorie durable», si semblable à l’euphorie normale qu’on a « du mal à croire qu’on est sous l’influence d’une drogue » ; il s’était étonné de la campagne hystérique qui faisait de « cette drogue précieuse » le « troisième fléau de l’humanité » : pourquoi tant de haine ? Il avait songé d’abord à percer le mystère de la « cocaïnophobie », travail qu’il avait annoncé en 1884, mais lorsqu’il publie en 1887 l’article « Cocaïnomanie et cocaïnophobie », il ne donne aucune interprétation de la phobie de la cocaïne. En réponse aux campagnes qui dénoncent les dangers de ce nouveau médicament, il se contente de se justifier : il y a bien, reconnaît-il désormais, des cocaïnomanes mais il s’agit de morphinomanes qui étaient déjà «tombés dans les griffes du démon (4)FREUD S., De la cocaïne, Complexe, SPRL, Bruxelles, 1976. Le livre reprend les
articles publiés par Freud sur la cocaïne entre 1884 et 1887. ». Si Freud a continué à consommer de la cocaïne, il a renoncé à s’en faire le propagateur. Son propre enthousiasme lui était-il devenu suspect ?

La découverte des drogues est enthousiaste. Lorsque Augustus Owsley Stanley III, chimiste américain, fils d’un procureur, prend son premier LSD, il est persuadé d’avoir trouvé la clé du bonheur de l’humanité. En 1964, il achète 500 grammes d’acide lysergique au laboratoire suisse Sandoz. À cette date, le LSD est encore légal. Augustus Owsley fabrique d’abord un million et demi de doses ; la « bonne nouvelle » ne doit pas être réservée à quelques initiés, elle doit se répandre de par le monde. Il a été le pourvoyeur des délires collectifs des add tests des Merry Prankers, où intellectuels, artistes, étudiants partagent avec les Hell’s Angels l’exploration de leurs énergies psychiques, sans initiation, sans exclusive (5)WOLFE T., Add Test, Points Seuil, Paris, 1975, titre original, The Electric Kool-Acid
Test, 1968.. C’est encore lui qui alimente les happenings de l’été d’amour de 1967 en Californie, à 1 ou 2 dollars pour tous, gratuitement pour ceux qui libèrent les énergies et les transportent dans le monde entier, avec Y add rock des Grateful Dead, de Jefferson Airplane, Big Brother and thé Holder Company, Countryjoe and thé Fish et les autres ; tous sont du voyage. We ail are in ayellow submarine, rêvent les Beatles. Ce premier trafiquant s’est voulu bienfaiteur de l’humanité ; l’argent est venu de surcroît.

La démocratisation du LSD a libéré une « incroyable concentration d’énergie » qui, par vagues successives, a gagné lajeunesse de tous les pays occidentaux ; elle s’est assez vite accompagnée d’une cohorte de maux qui ont auréolé cette drogue d’une aura maléfique. Les profits ont attiré petits malfrats et mafieux tandis que la répression policière se faisait impitoyable. Le trip d’acide lui-même peut tourner au cauchemar ; il peut être exploité par des escrocs ou des vampires de l’esprit qui profitent de la naïveté de celui qui abandonne le « vieil homme », les protections du moi. La drogue de l’amour universel est aussi la drogue de l’apocalypse des GI au Vietnam. La violence, la folie, la répression menacent. Le mouvement hippy est enterré dès la fin de l’été d’amour à Haight-Ashbury. Ce mort-vivant renaît pourtant de ses cendres, il gagne la France au tout début des années soixante-dix, mais ici comme ailleurs, l’utopie tourne court. Eric Emerson, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison sont morts ; overdoses, suicides, internements psychiatriques ou prison imposent le silence. A la fin des années soixante-dix en France, les hippies sont devenus des « babas », parfaitement ridicules, ou des zonards dont la fréquentation est dangereuse. Les années quatre-vingt adoptent les drogues dures, héroïne et cocaïne, dont les effets psychiques sont plus maîtrisables et qui se dissimulent ; ces années-là, le cannabis passe de mode, on n’en parle plus, il se banalise, dit-on. Il se diffuse d’autant mieux que sa diffusion est silencieuse. On sait désormais que l’enthousiasme signe l’emprise de la drogue.
Si l’enthousiasme renaît avec l’ecstasy au milieu des années quatre-vingt en Grande-Bretagne et à Ibiza, c’est que cette nouvelle drogue offre quelques garanties : elle ne prétend pas changer le monde, elle n’engendre pas de dépendance, elle peut jouer son rôle support de la fête et de la musique sans devenir pour autant toute-puissante. Le MDMA a été synthétisé par un chimiste en 1965, le Dr Shulgin, qui l’expérimente, découvre ses vertus mais, au contraire des grands prêtres de l’acide, reste mesuré : cette drogue a bien le « caractère chaleureux et illuminé des psychédéliques », mais elle est d’un emploi plus facile parce qu’elle reste contrôlable (6)JOSEPH M., Ecstay, Éditions du Lézard, Paris, 2001.. Lorsque trois économistes français entreprennent de décrire les réseaux de trafic de l’ecstasy dans le sud de la France, ils identifient les conditions qui garantissent au consommateur la qualité du produit : plus le détaillant « intègre le noyau organisationnel d’une soirée », mieux il peut garantir la qualité de ses produits. «Dans certains cas poussés à l’extrême, écrivent ces chercheurs, l’organisateur de la fête est le [principal] fournisseur du détaillant. » Les DJ ne sont pas épargnés ; ils peuvent être, eux aussi, associés à des revendeurs. Organisateurs et DJ, tous trafiquants ? Les trois chercheurs ont pris la précaution de préciser qu’il s’agissait de « certains » membres du mouvement techno, incriminés dans quelques enquêtes judiciaires (7)COLOMBIÉ T., LALAM N. et Schiray M., Drogue et techno. Les trafiquants de raves, Stock, Paris, 2000., mais la précaution n’a nullement rasséréné les raveurs. Ces économistes et les participants du mouvement techno ne parlent pas de la même chose.

Que les premiers organisateurs des fêtes ou les DJ aient apporté leur drogue avec eux est tout simplement une évidence. Les pionniers britanniques qui au tout début des années quatre-vingt, découvrent à New York musique électronique et ecstasy, ramènent l’une et l’autre dans leurs bagages. Les premières années sont d’autant plus innocentes que la drogue n’est pas illégale et, comme pour l’acide des tout premiers temps, ceux qui en vendent apportent simplement leur contribution à la fête, parce qu’ils aiment les drogues, qu’ils les connaissent et peuvent, à ce titre, conseiller leurs amis en fonction des effets recherchés. Il n’y a pas de détaillant, il y a des « teuffeurs » qui veulent réunir les conditions d’une fête réussie. L’ecstasy accompagne naturellement la fête comme le vin accompagne le repas en France. Dans le mouvement techno, l’appartenance culturelle sert de protection contre l’arnaque. On peut faire confiance à celui qui vend des drogues s’il poursuit le même but que tout un chacun : que la fête soit réussie, que la transe soit collective. Un arnaqueur peut évidemment tenter de se faire passer pour ce qu’il n’est pas, mais l’appartenance culturelle ne se mime pas si aisément, il ne suffit pas d’adopter quelques fringues, il faut vibrer aux mêmes rythmes, adopter un style de relation, partager une même vision du monde. Cette protection, il est vrai, est d’autant plus fragile que le mouvement s’étend et se diversifie. La fête doit se protéger contre la « racaille » qui la squatte pour faire du business, tandis que la répression frappe les amateurs ; elle conduit inévitablement à professionnaliser le marché. Les mafias classiques sont organisées pour ce faire.

Les usagers du mouvement techno avaient pris quelques précautions pour ne pas tomber dans les pièges qui avaient condamné à la mort ou à la folie la génération contre-culturelle de la fin des années soixante – et condamné au silence les amoureux des drogues. L’ecstasy s’est diffusée avec une réputation d’innocuité et le mouvement techno s’est voulu plus mesuré ; il ne s’agissait plus de révolution par les drogues mais d’un des supports de l’expérience collective ; un support qui devait rester à sa place et ne pas devenir tout-puissant. La racaille, la répression associée à un renforcement des organisations mafieuses et, enfin, l’abus lui-même sont les menaces auxquelles ce mouvement doit faire face. Lorsque la fête est permanente, lorsque l’abus devient systématique, la consommation se fait répétitive ; elle perd sa signification. Les psychotropes sont des produits dangereux. Ils peuvent se contrôler tant que leur consommation répond à un objectif précis, qu’il s’agisse de faire une fête ou de soulager une douleur. Lorsqu’ils sont consommés pour eux-mêmes, ils menacent l’équilibre psychique. Les drogues peuvent être des outils, elles doivent rester au service de l’homme.

Nous sommes entrés dans la civilisation des drogues ; nous ne sommes pas prêts d’y renoncer. Avons-nous vraiment «besoin» de drogues pour jouir des plaisirs de la vie ? Le terme « besoin » renvoie insidieusement à un manque – ou, plus grave, à une pathologie. Les moralistes qui posent la question songent rarement à leurs propres drogues. Peut-on se passer de Champagne au jour de l’an, aux fêtes de famille, aux pots entre collègues ? On pourrait peut-être le faire, avec du cannabis par exemple, proposent ceux qui, parmi les fumeurs, ont renoncé à l’alcool ; ils ne sont pas les plus nombreux. On pourrait sans doute renoncer à l’alcool mais, pour le moment, les Français ne veulent pas le faire.

Avec les médicaments psychotropes, la question posée est celle de la médicalisation de la souffrance humaine. Les souffrances que les hommes doivent affronter au cours de leur vie, la déception amoureuse, la perte d’un être aimé ou d’un emploi justifient-elles le recours à un médicament ? Il n’est pas de réponse universelle à cette question que doivent se poser et le patient et le médecin dans chaque situation, mais encore une fois, les positions de principe renvoient bien souvent au jugement de valeur porté sur l’autre. Selon un sondage britannique, 80 % des personnes pensent que la dépression doit se soigner avec une psychothérapie plutôt qu’avec des médicaments, mais seulement 3 % des personnes déprimées s’engageraient dans une psychothérapie ; les déprimés, eux, choisissent plus volontiers les médicaments ; quelques-uns choisissent l’alcool et autres drogues. À la montée des consommations répondent des mouvements de tempérance dont nous avons appris, avec l’alcool, qu’ils sont plus efficaces que l’abstinence face à l’abus. C’est la démarche de la réduction des risques liés à l’usage de drogues. La réduction des risques est d’une certaine façon indifférente aux politiques de lutte contre la drogue ; cette politique de santé publique doit pouvoir être mise en œuvre dans tous les contextes puisque, quoi qu’il en soit, les psychotropes sont des produits dangereux ; si les hommes veulent néanmoins les consommer, il faut que leurs choix soient informés, et les risques minimisés.

Au milieu du gué

La réduction des risques est une politique de santé publique. Dans quelle mesure a-t-elle été effectivement adoptée en France ? Dans quelle mesure a-t-elle changé la politique française de lutte contre les drogues PJ’ai sous les yeux cinq articles que j’ai écrits de 1997 à 2001 qui prétendent répondre à la question ; chaque année, j’ai mis en balance le « oui » et le « non » mais, d’année en année, il me semble que le ton en est plus morose. C’est aussi que l’évaluation est une « science lugubre ». Déguisée en Cassandre, j’ai répété les mises en garde : attention, nous ne sommes qu’au milieu du gué ; si en cours de route, le sens de l’action se perd, nous allons nous égarer. Ces mises en garde, je le sais, sont inaudibles ; elles agacent. Avec une réduction de 80 % des overdoses mortelles, nous venions de gagner la partie – que demander de plus ? Nous étions une poignée à avoir changé nos façons de faire et de penser, il fallait maintenant que ces changements s’intègrent dans les politiques comme dans les représentations. Ces changements-là ne peuvent se faire à la va-vite. J’en conviens.

Je suis une indécrottable progressiste ; je n’arrive pas à imaginer que le Progrès et la Raison ne finissent par triompher. L’intégration de l’alcool et du tabac dans le dispositif de lutte contre la toxicomanie est, pour moi, un témoin symbolique de ce progrès qui finira bien par aboutir à une gestion moins violente, plus humaine et plus réaliste des « poisons de l’esprit ». Apparemment, ce n’est pas du tout ce qui se passe aux États-Unis, où un million des deux millions de prisonniers est usager de drogues. Je viens de voir un reportage sur une de ces prisons californiennes. Un usager y était incarcéré à perpétuité pour un vol d’autoradio ; c’était là son troisième délit, qu’il avait commis deux jours après la fin d’une incarcération de trois années. En Californie, la troisième récidive condamne à la prison à perpétuité. La tolérance zéro a-t-elle éradiqué l’épidémie de crack comme le prétendent ses partisans ? L’analyse précise des faits montre que non ; le crack a connu au début des années quatre-vingt-dix un recul général, à New York avec une politique de tolérance zéro comme dans les villes qui se sont refusées à ces politiques répressives (8)Hamid A., «The Decline of Crack Use in New York, Drug Policy or Natural Controls ?», International Journal of Drug Policy, vol. 2, n° 5, mars-avril 1991. L’auteur discute un ensemble d’hypothèses sur le déclin de l’usage de crack, comprenant à la fois l’offre, soit l’augmentation des prix, et la demande, les plus jeunes adoptant de nouveaux modes de consommation de drogues. Pour ce qui est de la délinquance, voir aussi Lagrange H., « L’impasse sécuritaire de la gauche française », Libération, 6 décembre 2001.. Les décisions politiques sont rarement fondées sur l’analyse précise des faits. Nous n’adopterons pas la politique de tolérance zéro que certains appellent de leurs vœux ; cette politique est américaine, et, en France, nous faisons les choses autrement. Quelquefois sans le dire.

Que reste-t-il de l’activisme forcené auquel mes amis et moi avons consacré ces dernières années ? Nous avons vécu une aventure exaltante, une de ces aventures qui changent la vie parce qu’elle est collective et qu’elle fabrique, au moins un peu, l’histoire de tous. L’histoire de ce premier mouvement est finie. Il est né dans le sillage de la lutte contre le sida ; il a réuni souvent les mêmes acteurs, qui ont fait face à la maladie et à la mort en luttant pour les droits des personnes, contre les discriminations. Si mouvement il y a eu, c’est que, au-delà des usagers de drogues et des professionnels qui s’en chargent, les actions ont été portées par des acteurs qui n’étaient en rien des spécialistes de ce champ : médecins généralistes, militants de la lutte contre le sida, militants de l’humanitaire. Ces acteurs se démobilisent peu à peu : des médecins généralistes continuent de soigner ces patients mais, à moins de devenir à leur tour des spécialistes, ils peuvent difficilement continuer de consacrer leurs soirées à cette pathologie particulière ; les militants de la santé publique investissent désormais d’autres champs ; et, en termes de santé, alcool et tabac sont les priorités. Les militants de la lutte contre le sida, comme les militants de l’humanitaire, ont eux aussi atteint les objectifs de leur engagement : ils ont alerté les pouvoirs publics, ils ont démontré la faisabilité des actions, c’est désormais, affirment-ils, à l’État de prendre ses responsabilités. Les actions dans lesquelles ils s’étaient engagés avaient un statut expérimental ; elles doivent s’intégrer dans le dispositif de droit commun – à défaut, elles risquent de construire un dispositif spécial dont on connaît les effets pervers : il justifie le désengagement de tout autre acteur.

Avec le plan gouvernemental de 1999, la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie a relevé le défi. Elle s’est engagée dans l’intégration de la réduction des risques et elle en a promis le développement : 20 boutiques, 30 équipes de rue, 20 programmes d’échange de seringues, renforcement des équipes de première ligne par la création de 8 emplois par an pendant trois ans.

Aucun de ces objectifs n’a été tenu ; les actions expérimentales impulsées par les premiers militants tiennent lieu de dispositif. Lorsque le bénévolat y jouait un rôle prépondérant, l’activité s’est réduite comme une peau de chagrin. Les projets les plus fragiles ont fermé ; d’autres se sont institutionnalisés. Il en est, bien sûr, qui ont maintenu leurs activités ou même qui les ont développées, ils sont plutôt l’exception. Cette désaffection peut être attribuée en partie à l’évolution des modes de consommation de drogues ; si les usagers de drogues ont renoncé à la seringue, le développement de nouveaux programmes d’échange de seringues ne se justifie pas. Qu’en est-il aujourd’hui de l’usage de seringues ? Les équipes qui interviennent dans les événements festifs ont rencontré de jeunes injecteurs sans qu’il soit possible d’évaluer leur nombre. Dans les programmes d’échange de seringues, il faudrait prendre le temps d’aller à la rencontre de ces jeunes usagers qui ne viennent pas spontanément dans les services pour toxicomanes ; les équipes ont rarement le temps et l’énergie de le faire, elles ont déjà du mal à répondre à leur clientèle habituelle. Le militantisme aujourd’hui s’investit ailleurs, au sein du mouvement techno, un mouvement qui n’atteint pas les quartiers déshérités et encore moins la grande exclusion. Dans les quartiers déshérités ou dans la grande exclusion, les actions sont rarement spontanées, elles exigent une volonté politique. On sait bien peu de choses sur ce qui se passe dans ces quartiers du point de vue de l’usage de drogue. On a pu observer que les drogues de synthèse s’introduisent dans ces milieux par le biais de la « racaille », c’est-à-dire de ceux qui les vendent ou les consomment sans donner à cet usage la signification qu’il a dans le mouvement techno. Ces jeunes feraient « n’importe quoi » ; les consommations de drogue auraient perdu toute signification. C’est là un discours répété d’une génération à l’autre, faute de véritables recherches anthropologiques. Les équipes de rue prévues par le plan gouvernemental de juin 1999 auraient dû aller à la rencontre des nouveaux usagers ; elles auraient dû contribuer à l’adaptation des dispositifs existants ; elles auraient dû, enfin, aider à la coexistence des usagers et de leur environnement en prenant en compte les besoins des uns et des autres. Voilà en tout cas comment je m’imaginais la chose-Lé soutien aux actions de réduction des risques et leur développement auraient exigé un investissement à la fois humain et financier qui, au cours des trois dernières années, n’était plus d’actualité. Les résultats étaient « globalement positifs », on avait donc tout lieu de s’en satisfaire. Il y avait désormais d’autres urgences : en termes de santé publique, les drogues illicites pèsent de peu de poids au regard de l’alcool et du tabac. Le changement des politiques ne se fait pas par la magie de l’incantation, il doit être porté par des forces qui peuvent se faire entendre. En 1999, lorsque le plan gouvernemental a été rédigé, on pouvait encore penser que les actions de réduction des risques étaient portées par des acteurs qui pouvaient se faire entendre. Entre-temps, les militants associatifs ont déserté le champ des drogues quand ce n’était pas leur domaine propre. Il reste des acteurs institutionnels et, dans la logique institutionnelle, les acteurs de proximité ne pèsent pas lourd.

Aujourd’hui, les seules forces qui se font entendre dans le champ des drogues sont les habitants qui vivent à proximité des « scènes de la rue », c’est-à-dire de lieux publics de consommation et de trafic. Ce sont précisément ces scènes de rue qui ont conduit les villes de Zurich ou de Francfort à adopter des politiques de réduction des risques liés à l’usage de drogues. Les concentrations d’usagers appellent les trafiquants, qui appellent les usagers. Les risques sont maximisés pour les usagers, tandis que les habitants subissent la violence de la rue. Il faut donc répondre et il n’y a pas trente-six choix. La réponse traditionnelle est la répression : les toxicos gênent, il faut les supprimer. Cette réponse, nous en connaissons les limites : les usagers se disséminent dans les autres quartiers jusqu’à ce que la pression policière se relâche et que de nouveaux trafiquants investissent à nouveau les lieux – entre-temps, usage et trafic se sont développés ailleurs. La répression ne marche pas, disent ses partisans, «parce que les toxicomanes, à peine interpellés, reviennent dans la rue ». Comme il n’est plus possible d’augmenter les peines des gros trafiquants qui peuvent conduire à des incarcérations à perpétuité, il faudrait logiquement que les petits soient condamnés aux mêmes peines que les gros. La logique de la répression conduit inévitablement à un « toujours plus ».

Au tout-répressif américain, des villes européennes opposent la recherche d’alternatives qui soient cohérentes avec la façon dont nous concevons, en Europe, la vie en société, dans nos traditions de protection sociale. Ces alternatives allient contrôle de la rue par les services de police et prise en charge des usagers avec toute une gamme d’outils, depuis les plus classiques, comme l’hébergement et le soin aux toxicomanes, aux plus expérimentales, telles les salles d’injection ou de consommation. Aller au-devant des usagers, entrer en relation, répondre à la diversité des usages et des risques, telle est la logique de ces nouvelles politiques qui veulent intégrer les usagers de drogues dans la ville. Cet objectif général conduit à expérimenter des réponses précises en différenciant les risques selon les produits et les usages. C’est une stratégie de changement des politiques de drogues fondée sur l’expérimentation d’actions et de réglementation.

Nous sommes très loin de cette démarche de changement, non seulement parce que les salles d’injection ou les programmes héroïne suscitent une hostilité idéologique, mais aussi parce que le dispositif de lutte français contre la toxicomanie n’a pas les moyens de son développement. De petites équipes de rue, de petits accueils de proximité, des réponses immédiates face aux situations de crise, telle est l’alternative au tout-répressif. Le plan gouvernemental prévoyait d’y répondre avec vingt boutiques au niveau national, soit à peine une pour 3 millions d’habitants ; ces boutiques-là pouvaient difficilement prétendre être de petits accueils de proximité et, quoi qu’il en soit, elles n’ont pas été mises en œuvre. Il faudrait mobiliser de nouveaux moyens, de nouvelles énergies.

Entre prohibition et légalisation-La politique de réduction des risques a obtenu des résultats qui ne sont plus contestés du point de vue de l’expertise. Elle n’a pas convaincu les Français. Nos amis américains sont persuadés que nous nous affrontons aux tenants de la répression, mais nous n’avons pas non plus convaincu les opinions plus libérales. Ni les Français qui se réclament d’une morale traditionnelle, ni ceux qui inclinent à la libéralisation des mœurs ne se sont reconnus dans la réduction des risques. Elle a été interprétée par les uns comme le « cheval de Troie» d’antiprohibitionnistes déguisés en médecins, tandis que les autres y voient le dernier avatar d’une politique qui tente vainement de masquer ses échecs. Les raisons pour lesquelles quelques-uns ont fini par s’y résigner sont précisément les raisons pour lesquelles les autres s’y opposent. Les uns et les autres ont assimilé «santé publique» et traitement médical, la méthadone faisant office de symbole. Or, démontre Francis Caballero, avocat et partisan de la légalisation contrôlée des drogues, la prescription médicale ne peut pas résoudre le trafic (9)CABALLERO F. et BlSIOU Y., Droit de la drogue, op. cit.. Elle n’en a pas la prétention.

Plutôt que ces demi-mesures, telles que la méthadone, voire les programmes héroïne, ne vaudrait-il pas mieux renoncer plus radicalement à la prohibition des drogues ? Lorsque la MILDT lance sa campagne de prévention « Savoir plus, risquer moins », Libération titre en première page « Drogue, parler vrai » et l’éditorialiste commente : « Dans la pratique, la prohibition est jetée au panier par les acteurs sociaux les plus concernés mais ne le dites pas à votre élu, il préfère se boucher les oreilles» (Libération, 20 avril 2000). Pour l’éditorialiste, la légalisation des drogues est une évidence, c’est la seule politique cohérente. Une politique cohérente peut-être, mais l’incohérence est internationale, et les contradictions sont telles qu’elles ne se résoudront pas magiquement. Jusqu’à ce jour, les Français les plus libéraux n’ont pas investi le champ des drogues. En privé, ils peuvent déplorer l’archaïsme de la société française, ils n’ont pas pour autant consenti à « penser les drogues (10)« Penser les drogues » est le titre d’un séminaire de recherche mené de 1990 à
1993 par l’association Descartes et poursuivi de 1994 à 2001 dans le groupement de
recherches Psychotropes, Politique et Société, GDR-CNRS. » ou, plus précisément, à penser le changement des politiques de drogues.

La réduction des risques liés à l’usage de drogues n’est pas un modèle de politique des drogues qu’on puisse opposer à la prohibition ou à la légalisation. C’est une démarche qui unit tous ceux qui acceptent de s’engager dans l’expérimentation de nouveaux modes de gestion des drogues. En termes politiques, cette démarche réunit aussi bien des prohibitionnistes que des partisans de la légalisation. Pour les uns comme pour les autres, la réduction des risques implique de rompre avec les positions de principe : la démarche exclut ceux qui font de la guerre à la drogue une guerre sainte, qui doit être menée coûte que coûte pour défendre les valeurs fondamentales de la civilisation occidentale ; elle exclut aussi les libertariens, qui considèrent le droit de se droguer comme une liberté individuelle inaliénable et refusent toute intervention de l’État (11)Cette analyse est reprise de NADELMAN E., « Quelques alternatives à la prohibi
tion des drogues. Toxicomanie, sida, exclusion», Les Temps modernes, 49e année, octobre
1993, n° 567.. Elle réunit en revanche tous ceux qui acceptent l’épreuve de l’expérience. Les prohibitionnistes qui soutiennent la réduction des risques restent convaincus que, plus une drogue est accessible, plus elle est consommée ; l’interdit doit être maintenu aussi longtemps qu’il limite l’accès aux produits, comme c’est le cas de l’héroïne ou de la cocaïne. Ce n’est sans doute plus le cas du cannabis. Ces prohibitionnistes conviennent de la nécessité de rechercher les modalités de contrôle des drogues les mieux adaptées à la réalité des risques ; ils cherchent à en minimiser les effets pervers. Dans cette logique, la réduction des risques est le complément nécessaire d’une politique de prohibition intelligente.

Les antiprohibitionnistes donnent une tout autre direction à la réduction des risques. Leur engagement repose sur un constat : l’arrêt de la prohibition des drogues se heurte à des obstacles aussi insurmontables que l’arrêt du trafic d’armes ou l’assainissement des paradis fiscaux. Le rapport de force entre ceux qui profitent de la prohibition des drogues et ceux qui s’y opposent est parfaitement inégal ; les uns ont le pouvoir et l’argent, les autres, des opinions qui vont à l’encontre du sens commun (12)C’est l’analyse qu’en fait Guy SORMAN : «D’une part, il serait cohérent de léga
liser la drogue ; d’autre part, cela paraît pratiquement impossible. On ne le peut pas parce
que les forces sociales et politiques qui s’y opposent sont beaucoup plus puissantes et orga
nisées qu’une poignée d’abolitionnistes raisonneurs. » En attendant les barbares, Fayard,
Paris, 1992. Pour le moment, cette opinion reste très minoritaire à droite, y compris par
ceux qui se réclament du libéralisme ; elle ne s’exprime pas davantage à gauche, à l’excep
tion des Verts, lorsqu’ils ne privilégient pas l’antiprohibitionnisme de principe.. Renverser le rapport de force, c’est abandonner l’illusion de la guerre à la drogue, une illusion qui repose sur un large consensus. Dans ce domaine, l’expérience montre que les opinions ne se changent pas par la magie du raisonnement ; elles changent dans l’engagement dans d’autres façons de faire. Les Suisses n’étaient pas a priori des fervents de la distribution d’héroïne ; ils ont soutenu les politiques de réduction des risques après en avoir constaté l’utilité. Pour les partisans de la légalisation des drogues, la réduction des risques est une porte vers le changement, la seule qui se soit ouverte depuis l’invention de la prohibition – et ce n’est pas un hasard si la Suisse et les Pays-Bas, engagés clairement dans des politiques de réduction des risques, sont les seuls pays où le mouvement antiprohibitionniste a une expression publique.

Prohibitionnistes et antiprohibitionnistes ont rejoint les plus nombreux, les incertains qui ne savent que penser. Être favorable à la réduction des risques, c’est reconnaître qu’il n’y a pas aujourd’hui de solution simple, que ce soit dû à la nature même des produits ou aux conséquences du système prohibitionniste. C’est accepter d’entrer dans une démarche de changement qui est aussi une démarche de négociation entre des logiques contradictoires. C’est enfin se poser la question de la faisabilité. Quel projet peut-on immédiatement mettre en œuvre pour aller dans la bonne direction : réduire les dommages et les risques pour les usagers et pour la société ?

Les antiprohibitionnistes étaient nombreux parmi les premiers animateurs de ce mouvement international mais, comme le remarque Erik Fromberg, un psychiatre hollandais, lui-même antiprohibitionniste, au cours des dix dernières années, la réduction des risques a rallié des prohibitionnistes convaincus, dont l’Organisation mondiale de la santé (13)FROMBERG E., The Idéologies Behind Harm Reduction, Paper presented at the 6th International Conférence on thé Réduction of Drug Related Harm, Florence, 26-
30 mars 1995 ; friedman S., The Theoretical Bonis far Understanding Drug Users Organisation,
 National Development and Research Institutes, Inc.. La force de la réduction des risques tient à sa capacité de construire un consensus dans l’action ; encore faut-il que cette politique soit portée par des forces, sociales ou politiques.

Qui a intérêt aujourd’hui à cette démarche expérimentale ? Les usagers eux-mêmes tout d’abord. L’expérimentation de stratégies de réduction des risques est une alternative à la répression ; elle est aussi une condition de la consommation de drogues elle-même. L’usage de drogues requiert une capacité d’autocontrôle qui doit pouvoir prendre appui sur différentes formes de régulations, ou de traitement lorsque la consommation ne parvient plus à être contrôlée. L’expérimentation des diverses formes de contrôle est tout aussi utile à l’environnement des usagers, la famille, les proches, les voisins. La vente régulée de cannabis peut éviter l’engagement déjeunes dans l’univers régi par les mafias. Les traitements de substitution réduisent la délinquance. Les salles d’injection protègent les enfants du spectacle de la consommation. Avec des réponses sociales et sanitaires systématiques, on peut éviter les concentrations d’usagers de drogues avec ses plaies, violences, dégradation des relations sociales, dégradation de la santé.

En Europe, ce sont les élus locaux qui se sont emparés de cette tâche : ils devaient résoudre très concrètement la question de la coexistence des usagers de drogues et de leur environnement. Les élus français sont nettement désavantagés : il faudrait qu’ils acceptent de se charger d’une mission supplémentaire dont ils n’ont pas les leviers. Rien, toutefois, ne les empêche de s’en saisir. Il est d’autres domaines dans lesquels ils se sont investis volontairement, les contrats locaux de sécurité par exemple. Jusqu’à ce jour, ils ont préféré se tenir à distance de la question des drogues. Les Français n’ont pas le goût du changement ; il leur faut, dit-on, des révolutions. Manque de chance, nous venons d’en vivre une. C’était il y a dix ans déjà ; entre-temps, les usagers de drogues ont changé de planète. Ils sont entrés dans l’ère des psychostimulants, drogues de synthèse, cocaïne ou crack. La sagesse serait de s’en préoccuper.

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