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Drogue et sida : les toxicos à demi-mots

Eric FAVEREAU

États généraux : Ils étaient invités « à envahir l’espace public » ce week-end aux Etats généraux drogue et sida. Mais leur parole fut dificile : « La galère c’est pendant la drogue, mais aussi après. »

Simone Veil ministre des Affaires sociales est venue hier aux États généraux drogue et sida, à l’heure du thé, pour un moment bref mais hautement symbolique, car il clôturait ces rencontres qui se sont tenues ce week-end, à l’initiative de plus d’une quarantaine d’associations, regroupées dans le collectif « Limiter la casse ». D’une certaine manière, Simone Veil a ainsi écouté et partagé l’appel urgent de ces états généraux « pour qu’enfin on passe à la vitesse supérieure dans la politique de réduction du risque vis-à-vis de l’épidémie du sida ».

« Nous sommes dans une situation grave. La guerre contre la drogue, lancée à coups de mitraillette », a expliqué Anne Coppel, présidente de « Limiter la casse », « a montré son impuissance. Posons les armes, et faisons enfin des choses simples qui marchent. Des échanges de seringues, des produits de substitution, etc.»

L’histoire ne se répète pas tout à fait. Il y a quatre ans s’étaient déjà tenus, dans les locaux du Bataclan à Paris, les premiers états généraux de «Vivre avec le sida ». Initiative unique, où pour la première fois, des personnes se sont mises à raconter, publiquement et à la première personne, leur histoire, leur séropositivité et leur vie avec le virus. Aujourd’hui, on attendait la même atmosphère avec cette rencontre : « Entendre enfin des toxicomanes ou des ex-toxicomanes prendre les mots et envahir l’espace public. » Ce fut le cas, mais juste des bouts de mots. «Il y a un cercle vicieux.», analyse Daniel Defert. fondateur d’Aides. « Cette parole publique ne peut venir que de toxicomanes “stabilisés” avec des produits de substitution. Or, il y a toujours aussi peu de place en France. D’où ce relatif silence. » Pourtant, ils ont parlé, comme ont parlé également ces nouveaux militants que sont ces combattants de la réduction de risques. Propos entendus :

Pierre, 30 ans : «Oui, parfois je suis content et je le crie. Content d’avoir le sida, content d’avoir une hépatite C.· Content, car enfin on me regarde et on s’occupe un peu de nous. Autrement, je suis sûr, on serait encore en train de crever seuls dans le ruisseau et tous les autres aussi. »

Une fille d’Ego, une association de la Côte-d’Or : « Dans nos associations, on dit aux toxicos : « Shootez-vous propre.  » On leur donne tout : les seringues, du coton, des produits anti-septiques. Et puis après on leur dit : « Mais surtout ne vous shootez pas ici, allez dehors » Et dehors c’est la précarité, l’urgence, le froid, et le va-vite. Est-ce que ce message-là n’est pas franchement contradictoire ?»

P. : « j’ai arrêté l’héro il y a trois ans. Je me bourre maintenant à la codéine, tous les jours. J’arrive pas vraiment à vivre et à trouver la solution. Je suis séropositif depuis huit ans. J’ai un mal de vivre en moi mais j’ai ma codéine, ça va, tous les jours. Je ne vois pas avancer les choses.

Seulement un médecin sur cinquante que j’ai rencontrés, m’a proposé du Temgensic. »

T. : « Je voudrais raconter une histoire. Il y a quelques semaines, j’ai accompagné mon frère aux urgences pour une overdose. Le lendemain. le médecin m’a appelé pour me dire de venir le reprendre, qu’il n’était plus en danger de mort, J’y vais mais quand je le vois, il ne peut pas marcher. Je demande au médecin ce que je dois faire. Et lui de me répondre:  » Mais vous n’avez qu’à l’interner à l’hôpital psychiatrique!  » »

William Lowenstein, médecin hospitalier : « En matière de politique de réduction de risques, depuis un an le changement est profond. On pourrait dire aujourd’hui que les directeurs sont d’accord, les présidents sont d’accord : mais il y a encore les chefs de rayon, les chefs de bureau qui traînent les pieds et qu’il faut convaincre toujours. »

X. : « La drogue, j’ai commencé à quinze ans, j’ai arrêté dix ans après. Et bien, la galère c’est aussi … après. Pour trouver du travail, pour s’occuper, pour vivre. Comment montrer un CV avec un trou de dix ans ? Tout est galère. Mais on rejoint après la galère des cinq millions de chômeurs. »

Bertrand Lebeau, de Médecins du Monde : « Il faut donner un cadre légal aux produits de substitution. Aujourd’hui. on se sert de produits qui sont oficiellement indiqués pour· la douleur et que l’on prescrit à d’autres fins. C’est une situation qui ne peut pas durer. »

J.R. Dard, président de Asud, une association d’auto-support, dans laquelle les toxicomanes se prennent eux-même en charge : « On est là pour ces états généraux. Il y a maintenant huit groupes d’autosupport en province. On est parfois surpris d’être encore en vie. On est là, pour afirmer que nous sommes des citoyens comme les autres. »

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