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Drogue : Kouchner préfère la prévention à l’anglaise

François DEVINAT

 

Londres, New York et Paris ont confronté leur expérience face à la toxicomanie. Le ministre français a vanté le modèle anglais qui, en facilitant la distribution de seringues et de méthadone, limite la propagation du sida chez les toxicomanes.

Londres inflige-t-il à Paris un honteux Trafalgar dans la prévention de la toxicomanie et du sida ? Question matoise au cœur du colloque « triville » organisé par Bernard Kouchner ce week-end à la cité des Sciences. Le ministre de la Santé avait invité médecins, chercheurs et travailleurs sociaux de Paris, Londres et New York à mettre à plat les politiques de ces trois mégapoles occidentales face à la drogue, au sida et à la pauvreté. L’occasion de montrer que face à une consensuelle ligne Maginot idéologique antidrogue, la Realpolitik suppose en France une révision de la vulgate officielle ?

Sachant, après sa passe d’arme avec Paul Quilès, ne pouvoir passer en force pour développer à grande échelle la distribution de drogues «légales» et de seringues afin de freiner l’épidémie de sida chez les toxicomanes, Bernard Kouchner ne cache pas son intention de stimuler le débat public sur les enjeux de la politique de « réduction des risques » touchant les toxicomanes. Une politique frappée en France d’interdit moral, quand elle conduit l’Etat à cautionner indirectement la consommation de stupéfiants. La réunion du week-end dernier se voulait convaincante à cet égard.

« Disons-le franchement, les politiques de prévention et de répression (chez nous, Ndlr) n’ont pas réussi », a dit Bernard Kouchner en rappelant l’hyperbole de la toxicomanie en France, passée de 7 000 usagers dépendants au début des années 70 à 150 000 aujourd’hui, dont 30% à 40% de séropositifs. « D’autres pays font mieux que nous, comme la Grande-Bretagne où moins de 10% des utilisateurs de stupéfiants sont infectés par le virus du sida. La lutte contre le trafic est indispensable. Mais une répression brouillonne, qui néglige les solidarités, aggrave les problèmes et n’en résout aucun. » Allusion transparente à ces policiers zélés qui ont récemment piétiné les seringues distribuées par un camion de Médecins du Monde dans le quartier de la Goutte d’Or. Invité à ce colloque, Paul Quilès, « retenu » ailleurs, s’était fait remplacer par Michel Richardot, ancien patron de la brigade des stupéfiants, aujourd’hui directeur départemental de la police nationale à Lyon.

Les experts britanniques sont venus apporter de l’eau au moulin de Bernard Kouchner. Alors que l’Ile-de-France cumule deux tiers des overdoses, 40% des interpellations pour usage de drogue et 40% des cas de sida, Londres compte «seulement» 50 000 toxicomanes, dont 6% à 10% sont séropositifs. On y prescrit de la méthadone depuis les années 60 et les seringues ont toujours été en vente libre en Grande-Bretagne. Depuis 1988, le comité

consultatif britannique sur l’abus de drogues, qui influence la politique de soins outre-Manche, considère que le sida est « un danger plus grand pour la santé publique et individuelle que la consommation abusive de drogues ». Par comparaison, New York, avec ses 260 000 toxico-dépendants, dont au moins 50% sont contaminés par le virus du sida, semble être l’aveu criant de l’échec du « tout-répressif » des années Reagan et Bush. A elle seule, cette ville compte deux fois plus plus de cas de sida que la France entière, et sept à huit fois plus que la Grande-Bretagne. L’Etat de New-York reste opposé à la libéralisation des seringues (contrairement à la majorité des autres Etats de l’Union), et les programmes d’échange de seringues lancés par les militants d’Act-Up ont été sévèrement réprimés jusqu’en 1992. En revanche, New-York fut pionnière pour la distribution de méthadone (27 000 personnes en bénéficient aujourd’hui), preuve s’il en est des limites des produits de substitution. Ce qui n’a pas empêché les prescripteurs de méthadone présents au colloque d’en souligner les effets positifs: stabilisation sociale, mortalité réduite, prise en compte des plus marginalisés qui n’ont pas les moyens socio-culturels de stopper leur toxicomanie. Avec ses 52 personnes sous méthadone, la France témoigne d’une extrême réticence, justifiée à la cité des Sciences par certains médecins, comme le docteur Alain Morel, président de l’Association nationale des intervenants en toxicomanie (ANIT) : «Dès lors que les toxicomanes sont aidés, psychologiquement et socialement, on s’aperçoit que le taux de séropositivité décline. Il n ‘y a pas de lien probant entre la méthadone en, soi et le taux de séropositivité des usagers de drogue. » Ernst Buning, responsable du programme méthadone à Amsterdam, le -reconnaît:«Ce produit n’est pas la panacée contre le sida.L’affirmer,c’est mettre la barre trop haut.» Même Marie-Jo Toboada, qui prescrit de la méthadone à l’hôpital Fernand-Widal, observe aussi : « Tous les usagers de drogue ne relèvent pas du pouvoir médical. Tout autant que la gamme de codéines existante, la méthadone n’est qu’un outil parmi d’autres. » Un outil dont la France fait par trop l’économie, affirme Lia Cavalcanti, travaillant sur le quartier de la Goutte d’Or, en invoquant l’effrayante réalité du terrain : «Je pense à une femme, droguée depuis deux ans, séropositive. Elle refuse de s’arrêter et se prostitue pour se payer sa drogue. Que faire d’autre que lui donner les moyens de vivre autrement avec la méthadone ? J’en connais une autre. Elle n’a plus de veine pour se piquer et ne peut rien faire sans drogue. Quelle stratégie adopter ? »

Le débat sous-jacent sur la légalisation n’a pas eu lieu,malgré l’interrogation d’un universitaire new-yorkais : « Plus de 25 0000 trafiquants sont incarcérés dans les prisons américaines. Il faudrait en mettre 100 000 de plus pour faire baisser le trafic de cocaïne de 5 %. Cela vaut-il le coup ? » En revanche, la criminalisation des usagers fut largement mise sur la sellette. Elle limite notamment l’action des associations d’usagers militant pour la prévention du sida, à l’exemple des « syndicats »de junkies nés à Amsterdam, dans les années 80. Ainsi en est-il en France du groupe Auto-support, des usagers de drogues (ASUD). Financièrement soutenu par l’Agence française de lutte contre le sida, il était représenté au colloque de la cité des Sciences, ce qui a peut-être contribué à faire fuir tous les représentants du ministère de l’Intérieur invités.

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