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Fermeté contre la drogue – Le ministre de l’intérieur ne veut pas changer la loi de 1970

POINT DE VUE

QUILÈS PAUL

 

Il arrive dans la vie politique que l’on caricature la position de l’adversaire, quitte à la dénaturer. Je n’ai jamais apprécié cette démarche, parce qu’elle nuit au débat, véritable fondement de la démocratie. Il n’est rien, selon moi, qui ne puisse faire l’objet d’une réflexion collective.

Cette volonté, qui devrait animer tous les démocrates, se heurte à deux écueils : au caractère excessivement simplificateur et éphémère du message transmis par le mode dominant d’information, la télévision ; à la confusion souvent entretenue autour des questions de société. On attend des intellectuels et des spécialistes, généralement sensibles aux démarches scientifique et démocratique, qu’ils ne tombent pas dans ces travers.

Pour ma part, c’est en gardant présentes à l’esprit ces deux exigences que j’aborde le problème de la drogue.
Je crois nécessaire tout d’abord de préciser le cadre dans lequel doit s’inscrire, selon moi, tout débat sur la drogue : celui d’une politique publique, qui traduit une volonté collective d’endiguer ce drame. Que cette politique publique soit amendable, c’est précisément ce qui doit être soumis à la discussion. Par contre, ce qui ne peut pas l’être, c’est toute proposition de  » laisser faire  » ou de renoncement. Il existe, il faut le savoir pour décrypter l’attitude des uns et des autres, des lobbies d’inspiration libérale, qui souhaitent appliquer à ce fait de société un remède d’économiste. Je pars du constat, généralement reconnu, que la drogue n’est en rien un produit comme les autres. C’est un poison pour l’individu, pour le corps social, et même, dans une certaine mesure, dans les relations internationales entre Etats.

La drogue n’est pas, en effet, seulement un problème de santé publique, c’est aussi une menace pour la démocratie. Un Etat ne peut pas se désintéresser de cette deuxième dimension, pour des raisons qui touchent à sa souveraineté et à sa sûreté intérieure. Pour avoir une idée de la menace que représente le trafic international de drogue, il suffit de savoir qu’il dépasse en valeur le montant de l’ensemble du négoce mondial de pétrole brut ! C’est donc une industrie, certes criminelle, mais une industrie qui a ses sites de production (protégés ici par le Sentier lumineux, là par l’armée), ses centres chimiques de  » cracking  » (avec ses accidents écologiques dus au déversement de tonnes d’acide notamment), son réseau de distribution, dont le dealer de rue constitue l’ultime et indispensable maillon.

Ce nouvel eldorado suscite naturellement bien des convoitises. Il entretient des conflits régionaux, qui s’éternisent au-delà de toute raison politique. Il envenime des guerres civiles, et il suscite de nouvelles formes de terrorisme. La situation est d’autant plus insupportable qu’avec la chute du mur de Berlin les  » zones grises  » s’étendent de par le monde. Par  » zone grise « , je veux dire les pays où il y a fusion complète entre les intérêts des producteurs, ceux des institutions comme l’armée et la police et ceux des gouvernants. Autrement dit, là où le citoyen est nu face à un Etat mafieux. Plus insidieusement, mais avec détermination et méthode, une véritable vague déferlante d’argent sale cherche à s’investir dans les économies légales. Il faut bien que cet argent aille quelque part ! Où ? Dans les pays riches et prospères. Pas dans le tiers-monde, où les rares investissements mafieux sont assez vite repérés.

Au sommet de l’Arche, en 1989, à l’initiative de François Mitterrand, les sept pays les plus riches ont décidé de réagir vigoureusement contre ces menaces qui risquaient de corrompre la démocratie. Avec Tracfin, au sein du ministère des finances, la France complétait alors l’ensemble de son dispositif de lutte contre le trafic international des stupéfiants. Une lutte qui doit nécessairement s’attaquer à tous les aspects et à tous les maillons de la chaîne, et que mènent excellemment les offices spécialisés de la police judiciaire : l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS) et l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière (OCRGDF).

La mission que j’ai confiée à Robert Broussard concerne le trafic de rue, le deal, qui est le maillon indispensable du trafic international. Il s’agit de mieux définir les objectifs et d’améliorer la coordination des services de police. Aucune organisation humaine ne peut en effet résister à l’usure du temps. Comment demander aux femmes et aux hommes qui mènent ce combat sans fin d’être sans cesse tendus vers des objectifs aussi difficiles ? Les entreprises privées les plus performantes se posent elles-mêmes ce type de question. Il faut donc périodiquement se remobiliser et adapter son action, qui n’est pas seulement répressive, comme on l’a prétendu, mais aussi dissuasive et préventive.
Avec le deal, donc avec le dealer, on se situe au point-clé du débat sur la drogue, puisque apparaît alors l’autre protagoniste essentiel qu’est le consommateur. On est à la charnière entre l’offre et la demande, et naturellement au point de rencontre entre des politiques poursuivant des objectifs différents. Différents, mais pas contradictoires, et même, de mon point de vue, parfaitement complémentaires. Cette complémentarité est d’ailleurs établie par la loi de décembre 1970, qui a été complétée depuis par les conventions de Vienne et de Schengen, ratifiées par la France.

Les apprentis sorciers

Le fait qu’elle n’ait jamais été remise en cause depuis plus de vingt ans est le signe du très large consensus qui existe en France sur le problème de la drogue et de son traitement. Ce consensus a été mis en lumière par un sondage récent (1), qui montre que 78 % des Français soutiennent cette politique. En plaçant sur un plan d’égalité les deux exigences nécessaires de la répression et de la prise en charge sanitaire sous contrôle judiciaire, elle a sans doute permis d’éviter des dérives dangereuses dans notre pays. Certains chiffres (2) en témoignent : 411 morts par overdose en France, 817 en Espagne, 1 382 en Italie, et 2 125 en Allemagne.

Dès lors, cette loi, il faut l’appliquer pleinement, chacun dans le cadre de ses responsabilités, mais avec fermeté. Ainsi la loi ne distingue pas les drogues douces des drogues dures. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de cloison étanche entre drogues douces et drogues dures, mais simplement une gradation, une différence de degré. Concentrée à 40 %, la résine de cannabis devient du Delta 9 tetra hydro- cannabinoe, une drogue aussi dure que la cocaïne frelatée. La loi ne sait pas apporter une réponse graduelle. Tout ce qui n’est pas interdit est autorisé. Dès lors, à quel titre contrôler ce qui serait autorisé ?

Je considère qu’il n’est ni possible ni souhaitable de modifier laloi. Pour plusieurs raisons : pour fixer un cadre clair et dénué d’ambiguïté à l’action de la police ; parce que les trafiquants internationaux ne pratiquent pas eux-mêmes cette distinction dans la gamme des produits qu’ils vendent. La troisième raison tient moins à la drogue elle-même et à ses effets d’accoutumance qu’au contact dangereux qu’entretient le consommateur de drogues dites douces avec les dealers. A tout moment, le passage aux drogues dures peut se faire. C’est la raison pour laquelle la stratégie des policiers sur le terrain est d’empêcher autant que possible ces contacts, de réduire les territoires de vente et de pousser les dealers dans leurs retranchements.

Cela amène à examiner un autre point essentiel de la loi de 1970 : l’interdiction de l’usage et de la vente de drogues en France. Pourquoi, là aussi, un double interdit ? Evoquant plus haut la dimension internationale de cette industrie criminelle, je n’ai pas abordé la question de sa stratégie  » commerciale « . Elle est très claire : elle consiste à faire sans cesse de nouveaux adeptes, à étendre en quelque sorte son marché.

Cette expansion est facilitée par les toxicomanes, qui sont souvent obligés de devenir revendeurs ou dealers. Combien, parmi les cent cinquante mille toxicomanes en France, peuvent consacrer 1 000 francs à 2 000 francs par jour à l’achat de stupéfiants ? Ils ne peuvent le faire qu’en se livrant à la délinquance. Il faut savoir que dans certains endroits 80 % des délits sont le fait de toxicomanes ! Et, naturellement, ils peuvent aussi subvenir à leurs énormes besoins en devenant revendeurs de drogue. A qui s’adressent-ils ? Aux plus jeunes et aux plus fragiles : aux adolescents. C’est la raison pour laquelle j’ai prévu dans mon plan de renforcer prioritairement la prévention en direction des jeunes non atteints par ce fléau.

Tout cela devrait, selon moi, inciter à la prudence dans le maniement des idées et, en tout cas, à ne pas lâcher la proie pour l’ombre. Tout relâchement dans ce domaine aurait des effets catastrophiques. En particulier si on décidait, comme on le suggère par voie de presse, de libéraliser le marché de la drogue. Faut-il le répéter ? La drogue n’est pas un produit comme les autres. Dans l’état de dépendance dans lequel se trouve le toxicomane, plus la drogue est disponible, plus il se montre incapable de contrôler sa consommation, plus il consomme. Il est alors illusoire de penser que le marché trouverait spontanément son équilibre et se stabiliserait dans certaines limites. Limites dont on peut d’ailleurs se demander si elles auraient une chance d’être socialement acceptées.

Pour poursuivre dans ce mauvais chemin, si l’Etat intervenait à son tour pour casser ce marché, il devrait déverser des quantités massives de stupéfiants… à des prix défiant ceux des trafiquants internationaux. Ce faisant, l’Etat-dealer ne pourrait plus avoir la même attitude répressive à l’encontre de ses  » concurrents  » ; il lèverait l’interdit social et moral sur l’usage de drogues et il accentuerait la consommation. Bref, il aurait perdu sur tous les fronts : celui de la démocratie et celui de la santé publique.

Une communauté médicale divisée

C’est aussi pour cette raison que je suis hostile à toute distribution systématique _ je dis bien systématique _ de méthadone. Je pense qu’il faut en effet expérimenter ses effets sur l’organisme, tout en sachant déjà qu’elle ne désaccoutume pas le toxicomane. Je redoute simplement que ce substitut à l’héroïne ne vienne compléter la gamme suffisamment  » riche  » des produits stupéfiants. Dans les pays qui ont tenté, comme les États-Unis, une distribution contrôlée, cette substance est devenue l’objet d’un nouveau trafic. Les toxicomanes la revendent pour acheter des drogues, qui, elles, leur procurent un  » flash « . Du reste, il y a un précédent historique que chacun devrait méditer : celui de la cocaïne, qui devait se substituer à la morphine. Elle ne l’a pas remplacée ; elle s’y est ajoutée ! Freud lui-même, qui préconisait cette substitution, a d’ailleurs reconnu dans un ouvrage son erreur d’appréciation.

On a soutenu, pour mieux critiquer mon plan, que  » toute la communauté médicale  » y était hostile, en particulier en raison de mon opposition à une distribution systématique de la méthadone. Encore faudrait-il que les experts soient d’abord en accord avec eux-mêmes. Le docteur Olievenstein, par exemple, réclame un jour  » une véritable politique de substitution médicamenteuse des toxicomanes pour l’ensemble des professionnels de la santé (3) « , et le lendemain, il soutient que  » les programmes de substitution à la méthadone existent aux Etats-Unis depuis au moins trois décennies, ce qui n’a pas empêché ni l’épidémie de sida d’être majeure ni le crack d’arriver (3) « . Que faut-il croire ?

La communauté médicale n’est pas non plus homogène. Le docteur Morel, président de l’Association nationale des intervenants en toxicomanie, affirme que  » la distribution de drogues de substitution n’est pas facteur de diminution de l’épidémie de sida (3) « . En écho, deux médecins de Marseille répondent que  » cette substitution thérapeutique augmenterait considérablement l’efficacité des mesures contre le sida « . Qui faut-il croire ?

Les hommes politiques doivent donc désormais _ l’actualité le montre _ nourrir un sérieux doute méthodique vis-à-vis des points de vue des experts. Ils doivent surtout s’efforcer de poser clairement le problème. Il faut par exemple affirmer que la lutte contre la drogue ne doit pas se faire au détriment de la lutte contre le sida et inversement ; on ne peut sacrifier l’un à l’autre. Il faut aussi rappeler que moins il y aura de toxicomanes, moins il y aura de risques de propagation du sida.

Les deux drames se retrouvent sur le problème particulier de la seringue, vecteur du sida. Je suis naturellement favorable à une distribution large de seringues neuves. Je n’ai cessé de l’affirmer ; encore eût-il fallu m’écouter, lire mes propos et ne pas les déformer. Reconnaissons qu’entre la théorie et la pratique il y a parfois un abîme : ainsi, de nombreuses pharmacies ne se conforment pas à l’obligation qui leur est faite de vendre des seringues ou montrent de sérieuses réticences (obligation d’acheter un lot de cinquante seringues, par exemple !). Dès lors, pour pallier ces manquements, il faudra peut-être mobiliser les structures sanitaires, qui présentent l’avantage de permettre un contact entre le toxicomane et le thérapeute. Par contre, multiplier les équipements mobiles exclusivement consacrés à cette distribution de seringues poserait vraisemblablement de sérieux problèmes de sécurité dans certains quartiers sensibles. On voit mal cette distribution se faire sous protection policière. C’est à cette confrontation avec le réel et avec la difficulté de l’exercice pratique sur le terrain que j’invite les détracteurs de cette politique d’ensemble.

Du reste, existe-t-il une politique alternative ? A-t-on un autre choix que la lutte déterminée et volontaire contre ce fléau des temps modernes ? Qu’il faille rechercher les causes proches ou lointaines, sociales, économiques, psychologiques qui précipitent des femmes et des hommes dans ce terrible esclavage, c’est certain. Mais peut-on attendre que cela soit réglé pour agir ? Tout commande de lutter avec la plus grande fermeté : les menaces sur la démocratie et sur l’économie, les atteintes à la santé publique et à la sécurité. Ce combat est finalement, mais peut- être fallait-il que je commence par cela, un combat pour la dignité humaine. Un combat pour l’homme.

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