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Figures de femmes …

n°2, avril-mai juin 2004, pp. 54-58.

Que les femmes aient un rapport spécifique aux drogues est une évidence qui, pourtant en France, reste très mal connue. Il aura fallu la menace du sida pour que s’ouvrent les premières actions pour la mère et l’enfant ainsi que pour les femmes prostituées. La « maman » et la « putain », ces deux figures traditionnelles de la femme retrouvent ainsi une actualité paradoxale. Retour sur les figures de la femme consommatrice de drogues: « la morphinée » de la fin du XIXe, « la garçonne » des années 1920, la partenaire de l’homme rebelle expérimentateur de nouvelles formes de la subjectivité de la fin des années soixante, la toxicomane « décadente » d’aujourd’hui … Moins nombreuses à expérimenter l’usage récréatif des drogues illicites, plus stigmatisant pour elles que pour leurs compagnons, moins nombreuses qu’eux à entrer dans un usage nocif, plus isolées et marginalisées lorsqu’elles le font … leurs addictions sont d’autant plus graves qu’elles ont subi des traumatismes, viols et violences dans l’enfance, dans l’adolescence ou dans leur vie dl adulte. En termes de prévention comme en termes de soin, des réponses spécifiques doivent prendre en compte ces inégalités et spécificités. À défaut, les réponses contribuent indirectement à redoubler les processus d’exclusion.

Les consommations de drogues ont-elles une signification différente pour les hommes et pour les femmes ? Les difficultés, les souffrances, les pathologies sont-elles spécifiques aux femmes ? Faut-il des réponses particulières ? A partir du moment où ces questions sont posées, la réponse logique s’impose : c’est « oui ».

Des évidences invisibles

Aurions-nous le moindre doute que l’ expérience le démontre : les femmes se sont emparées de l’espace qui leur est offert à La Boutique à Paris, accueil d’usagers de drogues marginalisés. Tout un chacun sait ou se doute que les femmes les plus marginalisées subissent de plein fouet la violence de la rue, que la prostitution est à peu près la seule possibilité de survie dans cet univers. Mais il a fallu attendre 1999 pour que s’expérimente un accueil spécifique, le premier et très longtemps le seul, dans le cadre des accueils pour usagers. En France, nous craignons que toute réponse spécifique aux problèmes d’un groupe de population spécifique ne redouble son exclusion et sa stigmatisation. Il s’agit là de représentations collectives qui s’imposent à nous, y compris lorsque d’un point de vue pratique ou d’un point de vue théorique, nous sommes amenés à les remettre en cause. Au cours des vingt dernières années, j’ai travaillé à plusieurs reprises sur la question des femmes et des drogues, mais à chaque fois, j’affronte la même difficulté de penser et de formuler les différences dans les façons de consommer des drogues, les mêmes difficultés à identifier les stratégies différentes en matière d’aide ou de prévention. Comme l’anthropologue Françoise Héritier-Augé, je crois volontiers que les différences entre les hommes et les femmes sont si profondément ancrées dans notre façon de penser et d’agir, elles sont si évidentes, qu’elles en deviennent invisibles (1).

La fille « bien » et la « vicieuse »

Il va de soi que la question de l’identité des consommatrices de drogues, en tant que femmes au sein de notre société ne peut être séparée de celle de l’identité des femmes au sein de notre société en général. Je vais en donner immédiatement un exemple : en 1991-1992, j’ai mené une recherche sur les relations affectivo-sexuelles des garçons et des filles dans les cités de la banlieue parisienne (2) ; c’était un travail qui devait contribuer à la prévention du sida par contamination sexuelle. Les enquêtes de terrain montraient une division sexuelle des rôles justifiée par un discours que je croyais appartenir à l’histoire. Dans les cités, affirmaient les personnes interviewées, il y a « la fille bien et la vicieuse », et une vicieuse, c’est celle qui couche avec « tout le monde », « tous les garçons lui passent dessus : ça s’appelle une tournante ». A l’ époque, Hughes Lagrange, sociologue, menait une enquête sur la sexualité des jeunes (3) ; nous en avons discuté ensemble – voilà de quoi bouleverser le questionnaire sur l’initiation à la sexualité, envisagée comme une relation duelle entre un garçon et une fille, où nombre de questions portent sur l’identité de l’autre, garçon ou fille, ainsi que sur les différentes étapes qui marqueraient l’engagement progressif dans la relation affectivo-sexuelle : activités partagées, baisers, caresses, qui, selon le questionnaire, précèdent la pénétration. Il est bien évident que ceux qui se sont initiés à la relation sexuelle lors de tournantes ne peuvent répondre à ce questionnaire. A fortiori, les filles qui en ont été les victimes.

« La fille bien » ou « la vicieuse » : c’est entre ces deux figures que les filles qui vivent en banlieue doivent se définir. En 1992, c’est bien ce que nous avons décrit dans cette recherche, mais je ne peux pas dire que je l’avais réellement compris. D’ailleurs, en l’écrivant, j’ai pris mille précautions : je ne voulais pas contribuer à la stigmatisation des banlieues. Je me suis souvenue des histoires qui se racontaient à voix basse sur les surprises parties des années soixante, qui pouvaient « mal se terminer » pour les filles. Il aura fallu une succession d’informations et la mobilisation de « Ni pute ni soumise » pour que j’ose me dire que les figures de la maman et de la putain n’étaient pas seulement des fantômes appartenant à l’histoire : elles continuaient de structurer – pour une part – les représentations et les comportements.

La violence faite aux femmes : certainement sous évaluée

Il n’y a pas que les filles des cités de banlieue qui consomment des drogues, mais dans les services de soin comme dans les services hospitaliers, ce sont les plus marginalisées que l’on voit d’abord. « Les femmes sont pires que les hommes, entend-on dire parfois, elles sont plus mal en point. ..  » Les comportements face aux drogues des jeunes femmes venues des cités, la gravité de leur addiction m’ont souvent fait penser à ceux-la mêmes que j’avais observés dix ans auparavant des jeunes qui pouvaient être fils de militaires ou issus de familles particulièrement rigides. A cette différence que nombre d’ issues auxquelles les garçons pouvaient avoir recours étaient barrées à ces jeunes femmes. Les études et recherches menées sur les femmes usagères de drogues montrent que celles qui sont en traitement ont subi, plus que les hommes, des violences et des viols, dans leur enfance et dans leur adolescence. Selon un rapport suisse, le pourcentage des abus sexuels varie de 40 à 70 %. Quant aux violences qu’elles subissent dans le présent, on a toutes les raisons de penser qu’elles sont sous- évaluées. Le pourcentage de femmes battues en population générale serait de 10 %. C’est sans compter les violences psychiques et les humiliations qui font partie du quotidien de nombreuses femmes et qu’elles ont tendance à passer sous silence (4). « Et s’il me plait à moi d’être battue? » disait la servante de Molière … C’est là une réaction classique, interprétée au regard de leur masochisme. C’est ne pas tenir compte du coût de la révolte car il est humiliant de reconnaître qu’on est humilié et, selon un processus classique, c’est sur la victime que tend à s’abattre le blâme ! Il est plus aisé d’accepter son sort, parce que, le plus souvent, la relation ne se limite pas à la violence ou encore parce que la femme n’a pas ou n’imagine pas d’alternatives et, dans la rue, les relations sont de toute façon violentes. Ce sont les plus faibles qui en font les frais, et parmi eux, bien sûr les femmes. Quand on lit la littérature anglo-saxonne – on n’a pas le choix puisqu’il n’y a pas de recherche française – on a souvent l’impression de lire des évidences : bien sûr, les femmes subissent des violences, conjugales, sexuelles, on le sait, mais en France « la victimologie » agace les femmes elles- mêmes et nous ne voyons pas la nécessité de faire des recherches et pas davantage de mener des actions qui leur soient spécifiques. Nous ne savons que faire avec ces évidences que personne ne nie. Autrement dit : nous les acceptons.

Consommations récréatives, addictives et rôles sexuels

Les femmes, usagers de drogues, sont-elles toutes des victimes ? Se vivent-elles comme des victimes ? Heureusement non. La consommation des drogues illicites a été étudiée, en particulier en Grande-Bretagne dans le milieu techno (5). Les jeunes filles, que décrit par exemple Sheila Henderson, consomment occasionnellement ou régulièrement cannabis, ecstasy, amphétamines. Dans l’usage récréatif, elles ne semblent pas se distinguer des garçons. Comme eux, elles utilisent les drogues pour stimuler les perceptions, favoriser la communication, soutenir leur énergie. Même dans ce contexte, elles sont malgré tout plus nombreuses à avoir été initiées par un partenaire plutôt que par le groupe des pairs. Elles seraient aussi plus « cachottières » – comportement qui témoigne indirectement qu’elles sont encore plus en danger si l’usage est connu: elles sont ainsi plus nombreuses que les garçons à maintenir une consommation secrète lorsqu’elles travaillent. C’est aussi dire qu’elles exercent davantage de contrôle sur leur consommation, ce que les services de soin ne peuvent pas observer puisqu’elles n’ont pas a priori de demande de soin.

La différence du statut de l’usage des drogues entre les garçons et les filles est manifeste dans les résultats des études épidémiologiques. On sait, en effet, que les filles expérimentent le cannabis

moins souvent que les garçons : soit 40,9 % pour les filles de 17 ans et 50,1 % pour les garçons, pourcentage qui passe à 60,3 % pour les garçons de 19 ans (ESCAPAD, 2000). Elles sont aussi nettement plus nombreuses à consommer des médicaments, soit 29 contre 10,6 % pour les garçons. Elles peuvent ainsi gérer leur stress en conformité avec ce que les normes sociales attendent d’elles. Ces résultats n’ont rien d’étonnant. Ils objectivent ce que chacun sait confusément, à savoir que la revendication de la consommation « pour le plaisir » est plus scandaleuse pour les filles. Pour les garçons au contraire, les consommations de drogues, si elles restent récréatives, font partie des expériences par lesquelles se conquiert l’autonomie. La progression de la consommation de tabac chez les femmes témoigne, elle aussi, de la relation entre usage et rapports sociaux de sexe. Plus les femmes travaillent, plus elles fument. C’est encore là, malheureusement pour nous, un comportement que nous empruntons aux hommes. La consommation de tabac a longtemps été un privilège masculin. Au fur à et à mesure que les femmes s’ approprient ces comportements, ils perdent leur caractère viril et sont de moins en moins nécessaires aux hommes.

Plus isolées, plus vite « lâchées »

Plusieurs facteurs contribuent à l’aggravation de l’addiction lorsque les filles franchissent le pas des drogues illicites. L’expérience étant plus légitime pour les garçons, ceux -ci sont soutenus plus longtemps par leur famille alors que « la vicieuse » est rejetée : elle a « choisi » le mauvais chemin … Consommant parmi leurs pairs, les garçons maintiennent un réseau relationnel tout en consommant des drogues. Ces réseaux peuvent contribuer à légitimer la consommation de drogues: ce sont « les mauvaises fréquentations » que peuvent déplorer, non sans raisons, les parents, mais ces pratiques collectives n’ont pas un statut pathologique. Le garçon, usager de drogues, n’est pas un malade, même s’il prend des risques. La femme, usager de drogues, plus isolée, est aussi plus exposée à un usage pathologique. La confiance en soi, la capacité à avoir et à mettre en œuvre un projet personnel – projet de formation, projet professionnel : voilà les meilleurs garde-fous pour qu’une consommation récréative ne se transforme pas en dépendance. Or précisément, les femmes se caractérisent par une moindre confiance en elles. Reste une question : pourquoi les unes s’engagent- elles dans un processus de dépendance et pas les autres? Assurément celles qui trouvent, dans les drogues, un soulagement à leurs souffrances psychiques sont plus susceptibles de poursuivre ces consommations. Plus fragiles, elles seront moins à même de se protéger, mais parallèlement à cette fragilité psychologique – et pourquoi pas génétique -les trajectoires des femmes en traitement montrent que l’ engagement dans la consommation se construit dans un enchaînement d’événements (life event) ou de crises: rupture avec le partenaire, perte du travail, accidents, maladies …

Les morphinées et les drogues de la décadence

Autonomie-dépendance, une problématique étroitement liée aux consommations de psychotropes, licites ou illicites, dans notre société. Comme l’a montré Alain Ehrenberg, sociologue, les drogues sont très souvent utilisées aujourd’hui pour répondre à l’exigence d’autonomie et de performance individuelle (6). Cette problématique se joue de façon particulière pour les femmes qui doivent affronter la soumission traditionnellement associée aux rôles féminins. A deux reprises dans l’histoire des drogues, la consommation de drogues a été associée à l’émancipation des femmes (7). Ce sont d’abord « les morphinées », à la fin du XIXc siècle. Les femmes sont, en effet selon les contemporains, plus souvent que les hommes adeptes de la morphine : sans doute l’alcool leur était-il interdit alors que la morphine, médicament « moderne », utilisée contre la souffrance à partir de 1870 en France, est d’abord prescrit sans réticence par le corps médical. Entre 1880 et 1890, la morphine sort progressivement du cabinet médical pour devenir une mode, tandis que les femmes du grand monde, princesses et riches héritières, « les épouses de la haute banque et de la sucrerie », sont prises d’une passion frénétique : leurs seringues sont de véritables bijoux, délicatement ouvragés, qu’elles transportent avec elles et qu’elles utilisent d’abord en public. C’est aussi que la morphine n’est pas interdite : c’est un médicament. Au cours des années 1880, les médecins hygiénistes ou aliénistes s’inquiètent de ce mal étrange, morphinisme ou morphinomanie, mais au tournant des années 1890, il n’y a plus de doute: ce mal n’est qu’une des manifestations « de la décadence qui menace notre civilisation …  » Une décadence est devenue une mode! « Décadents », « Hydropathe », « Hirsutes » et « Zutistes « , des hommes prônent  » la passion exquise « ,  » le frémissement des sens « ,  » l’excentricité « , vouent enfin « un culte idolâtre aux substances mortifères ». Mais l’homme qui s’adonne aux  » poisons de l’esprit « , selon l’expression consacrée, se sait “ pervers, efféminé, maladif « , car s’adonner aux drogues, c’est s’abandonner à la toute puissance du principe féminin qu’incarnent les morphinées qui hantent les salons de Liane de Pougey ou de la belle Otéro. Ces femmes fatales qui se soumettent jusqu’à la caricature à la figure mythologique de l’éternel féminin, sont, semble-t-il, à mille lieux des vertueuses suffragettes. Et cependant, les unes et les autres s’affrontent avec des stratégies diamétralement opposées, à la même contradiction: elles sont éduquées pour se soumettre dans une société où les valeurs individualistes ne cessent de progresser.

Les contemporains ne s’y sont pas trompés. Tandis que les femmes  » réclament avec exaltation leurs droits « , Jules Claretie, dans un article du Temps, en 1881, ironise sur  » le droit à la morphine « , droit qu’elles viendraient de conquérir.

« La garçonne » et les drogues de l’ émancipation

Les morphinées ne revendiquaient nullement l’égalité des droits. Il n’en est pas de même d’une nouvelle génération de femmes qui, après la Première Guerre mondiale, découvre à son tour les substances psychoactives. Après quatre années de travail où elles ont dû remplacer les hommes, à l’usine, à l’hôpital, dans les champs, les femmes partent à la conquête d’un nouvel univers social. La modernité féminine s’invente. Les femmes arrachent leurs corsets, coupent leurs cheveux, choisissent leurs amants. Une frénésie « de danser, de dépenser, de pouvoir enfin marcher debout, crier, hurler, gaspiller » s’empare d’une foule bigarrée, où se mêlent classes sociales et nationalités. « Paris est une fête » où les Américains viennent boire l’alcool que la prohibition leur interdit.  » La coco « , cocaïne festive, est de la partie. Loin de l’opium aristocratique, les drogues des années 1920 entrent dans un processus de démocratisation qui s’observe d’une génération à l’autre.

C’en est fini de la décadence et la culpabilité : ces nouveaux consommateurs se veulent simplement festifs. « La garçonne » est de la fête. La Garçonne est le titre d’un roman publié en 1922 par Anatole France qui aura conquis, au seuil des années 1930, un million de lecteurs. C’est aussi que l’auteur a su saisir une nouvelle figure de la femme, Hune étape inéluctable vers le féminisme ». Son héroïne est une fille d’industriel. Ayant découvert que l’homme auquel son père voulait la marier a une maîtresse et ne voit en elle que l’héritière de l’usine paternelle, elle décide d’adopter Hune morale identique pour les deux sexes ». Indépendante, la garçonne conduit elle-même sa voiture, aime la vitesse et couche « au hasard de l’aventure ». Cette fois, la femme inaugure un nouveau rôle : elle devient une bonne copine, « une chic fille » avec laquelle les hommes partagent leurs plaisirs en toute égalité … Comme les hommes, la garçonne boit de l’alcool, fume du tabac. Elle prise aussi de la coco: « un vrai remède « , dit- elle. Une de ses amies, lesbienne, l’initie à l’opium. La garçonne fait fi des conseils hygiénistes : Hune bonne pipe, une bonne prise, ça vous remet les boyaux en place « . Et de dénoncer la loi, votée en 1916 qui venait de prohiber les stupéfiants, opium, cocaïne et morphine.

« Ce qu’ils nous embêtent, ces poireaux, au Parlement ! Ils me font rire… Les stupéfiants! Ce sont eux qui le sont… Et si je veux m’intoxiquer moi ? D’abord, puisqu’ils parlent de poison, qu’ils s’occupent donc de l’alcool ! Mais ça, ils n’oseront pas. C’est le bistrot qui les nomme. »

Peu à peu néanmoins, elle se sent prise au piège; l’opium, la cocaïne l’asphyxient et elle dépérit. Heureusement, un homme la sauve de l’artifice. Grâce à l’amour, elle renonce aux drogues, mais ne retourne pas pour autant aux valeurs traditionnelles.

Autrefois inaccessibles, les nouvelles femmes sont devenues des semblables. La chic fille est courageuse et sincère, mais ces qualités viriles ne l’empêchent pas de revendiquer sans fausse honte sa sensualité. Lorsque les drogues menacent de la submerger, la garçonne s’échappe grâce à l’amour partagé. Les tabous brisés, les nouveaux rôles assumés, la garçonne renonce aux drogues.

Même si dans la furie de l’après-guerre, la cocaïne est consommée dans une boulimie de jouissance – les plaisirs les plus extrêmes sont moins meurtriers que la guerre – les drogues poursuivent leur parcours de stigmatisation. La cocaïne comme la morphine, l’héroïne et même l’aristocratique opium, conduisent inexorablement à la mort, telle est désormais l’opinion commune.

Patiente décadente et émancipée

Entre les années 1880 et 1920, trois figures de femmes sont associées aux drogues : la patiente, la décadente, la femme émancipée. Ces trois figures restent aujourd’hui des repères dans l’interprétation de leurs consommations, avec une première différence notable : les femmes qui consomment des drogues sont de plus en plus nombreuses. Chaque génération, en effet, a été marquée par une extension des consommations dans leurs trois modes. Le nombre des patientes auxquelles les psychotropes sont prescrits s’est démultiplié en même temps que l’accroissement des mises sur le marché de ces médicaments : les barbituriques qui ont fait mourir Marilyn Monroe étaient à la mode à Hollywood dans les années soixante. Ils ont été remplacés par les anxiolytiques. Ces psychotropes restent une spécialité féminine, témoins des souffrances psychiques propres aux femmes ainsi que du poids de la norme sociale. Les « Mummy he/pers », les petites pilules qui aident maman et que chantent les Rolling Stones, restent légitimes, même si leur usage est déconsidéré : elles sont trop utiles !

Il n’en est pas de même des drogues illicites. Elles aussi se caractérisent par un processus de démocratisation, mais parallèlement, elles sont criminalisées chaque jour davantage. Entre les années 1930 et 1950, pourtant, les drogues avaient disparu de l’espace public, mais elles ont ressurgi, au cours des années 1960, sous leur double visage, prônant la libération avec les hippies d’une part, dans une spirale mortifère héritée des décadents avec les junkies, d’autre part. À la fin des années 1960, drogues et libération sont associées dans ce que les Américains appellent Hia grande épidémie » : dans les années 1990, le mouvement techno a pris la relève de la fête. Ces consommations de drogues, toutefois, ne sont plus associées aux femmes mais aux jeunes. Voilà qui, en principe, comprend à la fois garçons et filles : les filles sont effectivement présentes dans ces mouvements, mais elles y jouent un rôle secondaire, le plus souvent comme partenaires. Le modèle de consommation en est masculin, même si la notion de masculin est « retravaillée ». Les garçons ont laissé pousser leurs cheveux. Avec les hippies, ils ont parfois mis du khôl sur leurs yeux et tous cultivent leur sensualité et se veulent objet de désirs. David Bowie, Mick Jagger, Lou Reed n’hésitent pas à s’approprier les charmes et le souci de soi autrefois réservés aux femmes. Les produits de beauté pour hommes en tirent aujourd’hui les bénéfices commerciaux (8). Du point de vue des femmes, la principale innovation de ces trente dernières années tient à l’apparition d’une nouvelle image de la droguée comme relevant de la grande exclusion, sans domicile fixe, sans ressources, issue de famille violente et désunie et – aux Etats-Unis d’abord, mais maintenant en France même – appartenant aux minorités ethniques. Les junkies à l ‘héroïne ou crackeuses sont les arrières petites filles des morphinées décadentes mais désormais, elles sont pauvres. Elles sont le plus souvent prostituées et, comble de l ‘horreur, elles peuvent aussi être mères.

La redécouverte de la mère

Il aura fallu la menace du sida pour que ces deux figures traditionnelles de la femme acquièrent une place légitime dans le dispositif sanitaire et social. Ces deux catégories de femmes sont effectivement exposées à des titres différents aux risques liés au sida.

Que les toxicomanes puissent être des mères n’avait pas été imaginé. Ces femmes étaient invisibles dans les maternités comme dans les services hospitaliers. Le test sida les a fait apparaître brusquement, brouillant les représentations sur les toxicomanies. Ainsi, les toxicomanes pouvaient aussi avoir des relations sexuelles, concevoir des enfants, vivre en couple. En 1987, le Pr Charles- Nicolas, alors directeur du centre post-cure de Pierre-Nicole, a ouvert le premier service accueillant mères et enfants en France. Pour la première fois en France, des médecins hospitaliers, tel le Pr Henri on, se sont souciés de ces nouvelles patientes qu’ils ne pensaient pas avoir à connaître. Pour la première fois, les toxicomanes ont acquis une existence, et un corps qu’il fallait soigner. C’est là un des paradoxes de cette épidémie. Touchant les catégories les plus stigmatisées de la population – homosexuels, toxicomanes, Noirs déracinés (Africains ou Antillais) – le sida nous a contraint à repenser les préjugés enracinés dans notre culture. Parmi ces catégories, les prostitué( e )s, qui, autre découverte, ne sont pas seulement des femmes.

Et la putain, le retour

Les prostituées étaient totalement ignorées des chercheurs, exception faite de quelques historiens. Sollicitée en 1989 par une femme, Lydia Bragiotti, toxicomane, prostituée et séropositive, j’ai contribué à l’étude des besoins des femmes prostituées en I1e-de-France, une recherche-action qui a marqué un tournant dans mes préoccupations (8). J’y ai découvert la gravité des problèmes de santé publique, que je négligeais jusqu’alors. Ces femmes n’avaient même pas la Sécurité sociale – nombre d’entre elles n’y ont toujours pas accès, malgré la couverture universelle. Avec le projet du Bus des femmes, nous avons expérimenté une démarche de santé communautaire qui associe les personnes concernées à la protection de leur santé. Voilà qui ne va pas de soi : distribuer des préservatifs ad’ abord été assimilé à une reconnaissance de la prostitution et il semblait inconcevable de faire appel à la responsabilité de femmes qui se prostituent (il n’y avait pourtant pas d’autres choix !). Encore une fois, il a fallu changer de perspective: associer les femmes à la protection de leur santé était nécessaire et c’était possible puisque des femmes l’avaient fait d’elles-mêmes en adoptant le préservatif. L’obstacle auquel elles s’affrontaient et pour lequel elles avaient demandé l’aide des pouvoirs publics était l’extrême précarité de nombre d’entre elles. Le projet du Bus des femmes n’a pu remédier à cette précarité. La situation des femmes de la rue s’est, au contraire, aggravée, les mafias internationales prenant le relais des proxénètes français dont les Françaises commençaient à s’affranchir. Du moins devrait-il nous rappeler le principe qui doit fonder la lutte contre la prostitution : celle-ci a pour objectif la protection des personnes qui se prostituent. Elle doit se mener avec elles, et non contre elles, la répression, les contraignant à la clandestinité, risque fort de redoubler leur exclusion.

Redoublement de la stigmatisation ou reconnaissance des droits de la femme ? Ces deux logiques s’affrontent aujourd’hui. L’épidémie de sida a brusquement braqué l’éclairage sur des femmes qui, jusqu’alors, étaient invisibles. Les femmes usagères de drogues en bénéficieront-elles ? On peut l’espérer, mais on peut craindre tout autant qu’elles ne subissent une opprobre redoublée par la criminalisation.

C’est ce qui se passe aux Etats-Unis où des femmes enceintes usagères de drogues sont condamnées à des années de prison pour empoisonnement de leur bébé. Jusqu’à présent en France, nous avons tout simplement passé la situation de ces femmes sous silence. Les seules campagnes de prévention qui leur sont destinées portent sur les risques qu’elles font courir à leur bébé lorsqu’elles fument. Certes, l’ information sur les risques est indispensable, mais les campagnes doivent prendre en compte le fait que la culpabilité redouble le stigmate au lieu de renforcer la confiance en soi. Voilà qui est parfaitement contre-productif – pour les femmes, comme pour les hommes d’ailleurs. Donner aux femmes le moyen de choisir en termes de protection de leur santé comme plus largement en termes de choix de vie ou réprimer, telle est l’ alternative.

 

Références bibliographiques

 

1. Héritier F. Masculin/féminin, la pensée de la différence. Paris: Odile Jacob, 1996.

2. Coppel A, Boullenger N, Bouhnik P. Réseaux de sociabilité et pratiques sexuelles des jeunes des quartiers déshérités en banlieue parisienne. GRASS laboratoire CNRS pour l’ANRS, 1993. Voir aussi Coppel A. Sexe, drogue et prévention. In : Dix clés pour comprendre l’épidémie, sous la direction de F. Edelmann. Paris: Le Monde éditions, 1996: 85-90. 3. Lagrange H, Lhomond B. L’entrée dans la sexualité, le comportement des jeunes dans le contexte du sida. Paris: La Découverte, 1997. 4. Welzer-Lang D. Les hommes changent aussi. Paris : Payot, 2004.

5. Coppel A. Peut-on civiliser les drogues, de la guerre à la drogue à la réduction des risques? Paris: La Découverte, 2002. Voir une présentation de ces recherches dans le chapitre « Les prises de risques dans les relations sexuelles ».

6. Ehrenberg A. Le culte de la performance. Paris: Calmann-Levy, 1999.

7 Coppel A, Bachmann C. Le dragon domestique, deux siècles de relations étranges entre l’Occident et les drogues. Paris : Albin Michel, 1989. Coppel A. Les femmes et l0 dépendance, une longue histoire. In : Femmes, hommes, dépendance. N. Mariolini et al. Lausanne : IPSA-Press, 1993 : 21-9.

8. Coppel A. Changement de rôles ou pathologie des rôles sociaux ? L’exemple des femmes. Publié dans La Cène, La fonction du produit, revue européenne de toxicomanie et addictions, n°l novembre 1999 : 36-43.

9. Coppel A, Bragiotti L, Vincenzi 1 et al. Recherche-action, prostitution et santé publique. Centre collaborateur OMS, nov, 1990. Voir chapitre 2 / Les cahiers de confidence /1 et chapitre 3 /ILe Bus des femmes /1. ln : Peut-on civiliser les drogues ? De la guerre à la drogue à la réduction des risques. op. cil.

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