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Gentilly : mères de toxicos, la catharsis du groupe

BANTMAN Béatrice

À Gentilly, les parents parlent du cauchemar de la drogue. Pour y échapper.

Quand elles parlent de leurs fils, ces femmes simples ont des mots de philosophe. «J’ai toujours confiance en toi, quand tu es Gilles», écrit Maria à son fils, pour lui montrer qu’elle sait bien qu’il n’est pas lui-même quand il se drogue. Mères de toxicomanes, elles se réunissent régulièrement et parlent longtemps, sans pouvoir s’arrêter, comme des gens qui se sont trop tus et ont tout supporté. À Gentilly, dans le Val-de-Marne, où ont lieu les réunions, le Groupe Parents est un des rares en France à fonctionner depuis un an.

Elles ont tout vu de la drogue, ont tout connu dans cette intimité qu’elles ont bien dû partager pendant des années. La dope rencontrée au service militaire, et le garçon qui devient bizarre avec ses crises de mal au ventre qui le plient en deux. Les vagues qui agitent la cité quand la drogue y passe. Les rémissions et les rechutes qu’on guette avec effroi. Les jours «sans» à compter, les dettes à combler. Elles repensent aux choses qu’elles aimaient et qui ont disparu: un jour, c’est la collection de timbres, le lendemain, les rares bijoux vendus pour un rien, pour la dette du jour, et même le salon qu’un dealer est en train d’embarquer sur son dos quand vous rentrez chez vous. Et les coups de téléphone des revendeurs qui appellent la nuit et attendent en bas pour réclamer l’argent, les crises de manque où la douleur est si forte que le garçon ne se rase plus et ne supporte même plus les draps sur son corps la nuit.

« Il n’y a pas de pire cauchemar que de vivre avec un cocaïnomane », explique Anne Coppel, qui dirige la clinique Liberté à Bagneux, à l’origine de ce groupe de parents. «C’est un délire continu, un shoot toutes les 15 minutes. Un père a fait emprisonner son fils, qui est mort d’une overdose en prison. On n’imagine pas comme la politique répressive pèse sur les parents.» Les mères de Gentilly ont tout supporté, avec des envies terribles que tout s’arrête, qu’une overdose libère enfin leur enfant. Elles se sont tues, étouffées par leur peur et la honte jusqu’à ce jour d’avril 1994. Ce jour-là, elles ont pris pour la première fois le chemin de la petite salle de la cité du Chaperon vert où elles se retrouvent depuis deux fois par mois.

Au Chaperon vert, la drogue s’est installée à pas feutrés. Ce fut autrefois une agréable cité, avec ses beaux jardins et ses familles satisfaites de leur logement confortable. Aujourd’hui, les salles d’eau ont vieilli, les immeubles aussi et les familles ne se connaissent plus. «Au début, nos enfants faisaient tout ensemble, ils allaient au patronage, à la musique», se souvient Jeannette qui vit là depuis trente-quatre ans. «Ça a démarré en 1971, on a senti un malaise, des comportements bizarres. Mais la dope n’était pas encore installée dans la cité. Frank a commencé au service militaire. C’est le médecin qui me l’a appris. Gentiment, il me l’a soufflé à l’oreille, il a dit que c’était épisodique, qu’il allait arrêter, qu’il travaillait et que c’était bon signe.» Mais Frank n’a pas arrêté. Tout doucement, Jeannette a vu le CCP se dégonfler, en même temps qu’elle croisait de plus en plus souvent dans la cité des jeunes gens jaunes comme un coing. L’hépatite, déjà, bien avant le sida qui frappe Frank, contaminé en 1983. Pourtant Jeannette dit qu’elle a eu de la chance, qu’elle a toujours gardé le lien, qu’elle a bien vu que Frank n’était pas un délinquant mais un malade.

Les autres mamans ne savaient pas ça. Elles l’ont compris au fil des réunions, en parlant avec Jeannette et Annie Rosset, l’assistante sociale de la clinique Liberté de Bagneux, qui anime le groupe. Partout, dans le monde entier, des groupes se forment où les parents apprennent à casser le silence. A tel point que les spécialistes estiment que la lutte contre les drogues et, du moins, la réduction des risques liés à la toxicomanie passe par ce genre de structure qui apaise les souffrances et peut désamorcer bien des conflits. C’est devenu une évidence l’an dernier, quand une mère puis un père ont tué à quelques mois d’intervalle leurs fils toxicomanes. «Que plus jamais dans une famille ne se passe ce que nous avons souffert mon mari et moi», s’écriait Anne-Marie Serrano devant le tribunal d’Aix-en-Provence, qui venait de la condamner à un an de prison avec sursis pour le meurtre de son fils Dominique, 27 ans. «Ça nous est arrivé tant de fois d’en avoir envie nous aussi. Des soirs, je me suis dit qu’il fasse une overdose et qu’il arrête de souffrir. C’est dommage que la mère de ce garçon n’ait trouvé personne à qui parler. Aujourd’hui, elle regrette, on dit qu’elle veut participer à un groupe de parents.» Pour Maria qui parle ainsi et pour les autres mères qui l’écoutent ce soir-là, le groupe parents, c’est un répit, une soupape. «Parler nous sert d’exutoire», disent-elles sans arrêt. L’autre répit, c’est la substitution, méthadone ou autre, qui délivre de l’obsession de la drogue. «Avant, ma belle-fille ne pensait qu’à trouver et payer sa drogue. Aujourd’hui, elle prend le temps de parler, de se poser», dit Jeannette. Son fils est aussi sous méthadone. A 33 ans, il commence à faire quelque chose de sa vie et n’a «rien» pris depuis six mois. «Jusqu’au jour où le sida ou l’hépatite casseront la machine. C’est trop tard mais tant pis», dit sa mère.

Renée a apporté des crêpes. Claudette est heureuse. Elle explique que son fils a trouvé du travail à Avoriaz, qu’il est content de cette liberté après la rigidité de sa famille d’accueil. Une autre raconte les dettes qui pleuvent, et les indemnités qui n’arrivent jamais. «Ma vie, c’est comme dormir dans de vieux draps. Ça se déchire, on met une pièce et ça se déchire ail-leurs.» Les mères acquiescent, elles parlent de l’argent et des limites. Au début du groupe, elles ne comprenaient pas ce que voulait dire «poser des limites». «Avant, j’étais momolle. Quand on est plus ferme, ça les rassure», dit l’une d’elles. Le premier à comprendre le sens du groupe, ce fut peut-être Frank, furieux quand sa mère a commencé à en rencontrer d’autres. «Il sentait qu’il aurait plus de mal à m’embobiner», dit-elle. Maintenant, quand elle va «au groupe», Frank demande si elles ont parlé de lui, si elles savent qu’il a trouvé du travail et ce qu’elles ont dit.

«Tous les parents n’ont pas la même expérience. L’attente des parents d’usagers de drogues récents est grande», explique Annie Rosset.«Les parents aguerris écoutent le récit de leurs difficultés, les reconnaissent, mais le chemin parcouru leur a donné cette capacité d’observation et non plus de surveillance qui les conduit à dédramatiser.» Mais un an après la mise en route du groupe, les parents, et surtout les pères, ont toujours du mal à venir. Sur les trois groupes parents prévus dans le cadre du programme de prévention engagé par les maires des «dix villes» (1) de la banlieue parisienne, deux seulement arrivent à fonctionner. Il faut sûrement beaucoup de courage pour avouer, par sa simple présence, qu’on a des enfants toxicomanes. Parler est apparemment plus dur pour les pères. Quand cet homme d’origine algérienne est rentré chez lui, son fils lui a demandé d’où il venait: «Tu ne sors jamais», a-t-il remarqué. Alors son père lui a raconté le groupe et ils ont parlé de la drogue et d’eux-mêmes pour la première fois. Mais le père n’est plus venu, sans doute lui était-il difficile d’y être le seul homme. Mais les mères de Gentilly sont optimistes. Elles sont déjà cinq à former le noyau dur du groupe.«Depuis le début, on a eu quinze parents en tout. Avec le temps, ça va s’étendre. Les parents, c’est vraiment le meilleur relais. On ne fera rien sans eux», dit Jeannette – Béatrice BANTMAN

(1) Arcueil, Kremlin-Bicêtre, Cachan, Gentilly, Fresnes, Thiais, L’Haÿ-les-Roses, Villejuif, Chevilly-Larue, Rungis.

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