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Introduction – Peut-on civiliser les drogues ?

LORSQUE, EN 1991, LE DRAGON DOMESTIQUE (1)BACHMANN G. et COPPEL, A., Le Dragon domestique. Deux siècles de relations étranges entre l’Occident et la drogue, Albin Michel, Paris, 1989 ; rééd. La Drogue dans le monde, Points Seuil, Paris, 1991. A ÉTÉ RÉEDITÉ EN POINTS SEUIL, l’éditeur nous a demandé d’écrire une introduction à ce livre publié deux années auparavant. Je n’aime ni les introductions ni les conclusions ; je ne voyais pas ce que je pouvais ajouter à ce livre auquel je venais de consacrer quatre années. Le Dragon domestique était un livre ambitieux : avec l’entrecroisement des logiques qui tissent l’univers des drogues, nous avons entrepris de raconter l’épopée de l’irrésistible ascension des drogues. En revenant aux sources de l’histoire des drogues, nous voulions comprendre comment l’Occident s’était enferré dans cette guerre absurde et meurtrière ; comment la médecine, triomphante au XIXe siècle, avait dû céder la place aux policiers et aux juges qui avaient dominé l’histoire des drogues du XXe siècle. Ni les uns ni les autres n’avaient pu juguler le fléau que les premiers avaient inventé et que les seconds ne cessaient d’alimenter avec les armes qui prétendaient le combattre. La Médecine et la Loi n’avaient pas suffi ; il leur manquait de s’inscrire dans cette invention du monde moderne, la Société, dont nous avons pris conscience dans une révolution de la pensée qui est, selon Polanyi, la « grande métamorphose » des Temps modernes.

Le Dragon domestique s’arrêtait avant 1970, date où commence l’histoire actuelle des drogues en France, mais à l’époque je ne souhaitais pas m’aventurer davantage dans les guerres modernes. J’avais voulu au contraire prendre du recul et je pensais avoir fait mon tour de la question. Au reste, à cette date, j’avais pensé abandonner définitivement le champ des drogues et revenir aux politiques sociales qui étaient mon domaine et avaient été la porte d’entrée de mon travail de recherche dans ce champ. Ce n’est pas ce qui s’est passé.

Chaque fois que je pense à cette réédition muette, je suis prise d’une sorte de stupeur ; mon silence me scandalise. Je me souviens que l’éditrice avait insisté : le sida, vous n’en dites pas un mot ? Il n’y a donc rien à en dire ? En 1991, il y avait déjà tout autre chose à dire. Un peu partout dans le monde, des chercheurs, des praticiens, des usagers de drogues échangeaient savoirs, savoir-faire et expérience ; ils étaient pressés par cette épidémie meurtrière, il n’était plus temps de prendre des gants. Parce qu’il fallait agir efficacement, il fallait affronter la réalité des usages et des risques, il fallait parler vrai.

Si j’ai eu d’abord le sentiment qu’il n’y avait là nulle révolution, c’est que les fils directeurs des premiers acteurs de la réduction des risques étaient aussi ceux qui avaient guidé notre travail au cours du Dragon domestique ; nous devions apprendre à coexister avec les drogues. Il a fallu que je devienne moi-même un des acteurs du changement pour que je comprenne comment les pensées à l’origine de cette démarche ont été travaillées par les changements des pratiques. La réduction des risques liés à l’usage de drogues est bien un nouveau paradigme, c’est-à-dire une façon de faire, de dire et de penser les drogues. Au cours de ces quinze dernières années, ce nouveau paradigme a profondément bouleversé les politiques de drogues en Europe. En France, nous avons retenu les actions les plus scandaleuses : salles d’injection, programmes héroïne, vente contrôlée de cannabis aux Pays-Bas et aujourd’hui en Suisse. Ces expérimentations ont d’abord été totalement ignorées des Français, aujourd’hui ils peuvent en être informés s’ils s’y intéressent ; la logique générale reste en grande part obscure.

À l’exception des Pays-Bas, les changements des politiques de drogues se sont imposés sous la menace du sida : puisqu’il était illusoire d’espérer que les toxicomanes renoncent spontanément à consommer des drogues, puisqu’on ne parvenait pas à les y contraindre, il fallait qu’ils puissent protéger leur santé tant pour eux-mêmes que pour la menace de contamination sexuelle qu’ils faisaient peser sur autrui ; il fallait donc d’une manière ou d’une autre coexister avec les usagers de drogues. Ce principe entre en contradiction avec les politiques de lutte contre la drogue, dont l’objectif est l’éradication des drogues. En Suisse, la réduction des risques liés à l’usage de drogues a conduit à repenser la politique des drogues dans son ensemble. La Grande-Bretagne, où la réduction des risques a été conceptualisée en 1987, a d’abord adopté une politique de santé publique fondée sur l’accepta tion de l’usage de drogues. En France, le changement est à la fois plus tardif et plus modeste. En 1994, Simone Veil prend les mesures de réduction des risques infectieux, mais il n’est pas question de changer la politique des drogues ; les contradictions entre réduction des risques et politique de lutte contre la drogue sont acceptées au nom de l’urgence sanitaire. En 1999, date du dernier plan gouvernemental en matière de drogues, les mesures de réduction des risques infectieux, jusque-là expérimentales, sont officialisées ; il n’est pas davantage question de changer la politique des drogues mais, subrepticement, la logique de la réduction des risques s’est introduite dans les esprits. Presque clandestinement, elle a suivi son chemin. Les conséquences en ont été imprévisibles : l’alcool et le tabac sont désormais intégrés à la lutte contre les toxicomanies. Les élèves l’ont dit à leurs professeurs lorsque ces derniers n’y avaient pas prêté attention. Il n’y a pas de drogues douces ou dures, clamait-on hier. Il y a « la » drogue, qui est interdite parce que dangereuse. Que va-t-on dire aujourd’hui ? Qu’elle est interdite parce qu’elle est interdite ? L’argument d’autorité a quelque peine à se faire entendre. Nous sommes entrés dans une logique de changement.

Les Français n’ont pas les clés des changements qu’ils peuvent constater : échange de seringues et traitement de substitution. À leurs débuts, ces mesures ont d’abord été dénoncées comme laxistes puis acceptées ; officiellement, elles sont justifiées par l’urgence médicale. Les plus libéraux n’en ont été que plus scandalisés : à quoi tenait cette soudaine conversion à la médicalisation des toxicomanes que les experts refusaient tous il y a peu et qu’apparemment tous acceptent aujourd’hui ?

La guerre à la drogue a eu de tout temps ses opposants. J’en fais partie. Notre argumentaire est tout simplement inaudible. Jusqu’à la réduction des risques, le renforcement de la répression a été continu ; la guerre contre la drogue remplit les prisons du monde et cependant elle ne parvient à enrayer ni l’augmentation du nombre de consommateurs, ni les progrès des organisations mafieuses. Depuis plus d’un siècle qu’elle est engagée, cette guerre est allée d’échec en échec, sans ébranler pour autant les convictions collectives. Ses opposants sont assimilés à des Munichois ou, plus grave encore, à des partisans de la drogue. Est-ce qu’on est « pour » ou « contre » la drogue ? Personne ne peut être pour la maladie ou la déchéance, mais qui peut être pour l’augmentation des risques ? La réduction des risques liés à l’usage de drogues peut réunir ceux qui considèrent les drogues comme un plaisir et ceux qui les considèrent comme une souffrance. Les résultats en ont été surprenants : les politiques de  l’escalade de la guerre à la drogue qui a marqué continûment le XXe siècle. Ces politiques sont en quelque sorte le produit d’une négociation entre des acteurs qui ne peuvent s’entendre. Mais la négociation a un prix : elle a imposé à tous, quel que soit leur point de départ, un changement dans la façon de penser les drogues. Du débat idéologique, nous avons dû, les uns et les autres, accepter de nous confronter aux faits, et, au-delà des pétitions de principe, la gestion des drogues, licites et illicites, pose de redoutables problèmes. On peut être persuadé que la prohibition des drogues augmente les problèmes au lieu de les résoudre. Cette conviction ne fait pas le poids ; les changements ne parviennent à s’imposer que lorsqu’ils font la preuve à la fois de leur utilité et de leur faisabilité.

En France, le changement de politique a été porté par quelques acteurs, médecins, militants associatifs de la lutte contre le sida ou de l’humanitaire et surtout par les usagers de drogues eux-mêmes. Les usagers d’héroïne ont d’abord renoncé à partager leurs seringues ; s’ils n’avaient pas apporté la preuve qu’ils étaient capables de se protéger, il n’y aurait pas eu de changement de politique possible. C’est le plus souvent en chemin que les uns et les autres sont peu à peu entrés dans une démarche de réduction des risques ; c’est dans l’action que les acteurs de prévention ont changé leurs relations avec les usagers de drogues ; c’est en constatant les effets bénéfiques des traitements de substitution que les médecins les ont adoptés, alors qu’unanimement ils les refusaient il y a peu. De l’extérieur, ce retournement des croyances est bien mystérieux, et c’est presque à leur corps défendant que les acteurs de ce changement se sont affrontés aux croyances collectives, c’est-à-dire à leurs propres croyances. Le changement des façons de penser est passé par un changement des façons de faire. Nous avons dû retourner aux sources du savoir, qui, dans le champ des drogues, est d’abord l’expérience, et ce savoir d’expérience a été confronté aux savoir-faire et aux savoirs scientifiques : neurosciences, médecine, sociologie. Cette démarche était internationale et, sans aucun doute, il n’y aurait pas eu de mouvement de réduction des risques français sans le mouvement international. Cependant, nous n’avons compris ce que disaient nos voisins – suisses, belges et britanniques ou, plus loin, les experts australiens et américains – qu’à partir du moment où nous nous étions engagés dans un changement de nos façons de faire.

C’est précisément l’obstacle auquel se heurte aujourd’hui le développement de la réduction des risques en France. Officiellement, la réduction des risques se limite au sida, et c’est bien le risque sanitaire qui a mobilisé une bonne part des premiers acteurs de ce mouvement. Or les objectifs sanitaires ont été atteints, en partie du moins ; il reste bien sûr des pratiques à risque mais la flambée épidémique du sida a été surmontée. Entre-temps, les usagers d’héroïne ont eu accès aux soins, ils ne meurent plus à la porte des hôpitaux (ou, du moins, beaucoup moins). En matière de politique de drogues aujourd’hui, les urgences sont ailleurs : elles sont dans les tribunaux et les prisons, encombrés d’usagers, elles sont dans la coexistence entre habitants et usagers, elles sont dans l’appropriation des comportements de prévention par les nouveaux usagers de drogues – une double gageure. En langage clair, nous allons devoir apprendre à contrôler le mélange des drogues licites et illicites, alors que nous continuons de refuser, secrètement, de nous affronter aux abus d’alcool ou de médicaments. Nous allons aussi devoir nous affronter aux psychostimulants, drogues de synthèse, cocaïne ou crack. Ces nouveaux usages – ou, plus précisément, ces nouveaux abus – vont inévitablement bouleverser la perception que nous avons des drogues. Réduire les risques liés à l’usage de drogues, c’est accepter d’expérimenter pour chaque type de produit et chaque type d’usage de nouvelles modalités de gestion, au plus près de la réalité des risques, pour les usagers de drogues comme pour la société. C’est en pensant concrètement, produit par produit, risque par risque, que nos voisins expérimentent aujourd’hui salles d’injection, programmes d’héroïne, vente contrôlée de cannabis. La réduction des risques, limitée en France au risque sanitaire, doit désormais intégrer une logique plus globale. Un tel changement exige un changement d’échelle, il implique de nouveaux acteurs, usagers de drogues ou policiers, familles et proches ou habitants. En Grande-Bretagne, la démarche concrète face à l’usage de drogues a d’abord été limitée à la santé ; elle a progressé récemment avec le renoncement à la pénalisation du cannabis. Les policiers n’auront plus à interpeller les usagers de cannabis, ils pourront se consacrer à leur mission première : assurer la sécurité de tous. Comme dans la santé, la question s’est posée en termes de priorités de l’action.

Par expérience, je sais que, si rationnel que soit l’argumentaire de la réduction des risques, il n’est pas audible sans un bouleversement du cadre d’interprétation. Autrement dit, pour comprendre la logique du raisonnement, il faut changer de façon de penser. Lorsque le passage est fait, on ne se comprend plus d’une rive à l’autre. Comment sommes-nous passés d’un système d’interprétation ou de croyances à un autre ?

J’ai entrepris de raconter comment j’avais moi-même fait ce trajet. Ce livre n’est pas une histoire de la réduction des risques – qui reste à faire -, c’est le récit d’une expérience où j’ai voulu restituer, plus que les faits eux-mêmes, la façon dont ils m’ont fait réfléchir. Le livre porte sur deux types d’actions auxquelles j’ai participé directement ou indirectement : actions de proximité, d’une part, traitements de substitution, d’autre part. Dans chacun de ces récits, il manquait des pièces importantes du puzzle, des histoires qui se passaient dans le champ d’à côté et qui, soudain, interféraient dans le récit des actions menées sur le terrain ou dans le retournement des croyances du corps médical. L’entrecroisement des logiques est l’obstacle principal à un récit linéaire. Je n’ai pas voulu faire l’économie de cette complexité ; c’est au contraire l’objet même de ce livre. En l’écrivant, je pensais à des lecteurs qui pouvaient avoir chacun leur porte d’entrée sur la question des drogues, usagers de drogues ou militants associatifs, médecins ou juristes, chercheurs ou praticiens. J’ai voulu leur donner quelques clés qui pouvaient ouvrir à d’autres domaines que le leur, les clés que j’ai utilisées moi-même pour comprendre et agir. C’est un exercice difficile ; dans le cours du récit, sans cesse il manquait aux uns des pièces du puzzle que les autres avaient déjà en main. J’ai parfois tenté de résumer les pièces manquantes en cours de route ; quoi qu’il en soit, il manquait un cadre général commun à tous les lecteurs. C’est l’ambition du prologue. Il est sommaire : il menaçait de devenir un livre à lui tout seul – alors que justement je n’avais pas voulu faire une présentation didactique. C’est dire qu’il y a, dans les deux récits, des obscurités, des redites ou des silences. Mon chemin a été sinueux. J’ai épargné au lecteur quelques-uns de mes tours et détours ; quelques-uns seulement.

Références :

1. BACHMANN G. et COPPEL, A., Le Dragon domestique. Deux siècles de relations étranges entre l’Occident et la drogue, Albin Michel, Paris, 1989 ; rééd. La Drogue dans le monde, Points Seuil, Paris, 1991.

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