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La réduction des risques à Médecins du monde : un engagement qui résiste à tout

Chapitre du livre édité par Médecins du Monde, pp. 36-44

L’un des points marquants de la réduction des risques à Médecins du monde (MdM) est la similarité, dès le début, entre les équipes engagées et… les usagers des programmes.Tous à la marge !

Les actions de réduction des risques : à la marge des lois, voire au-delà

En 1986, des bénévoles de Médecins du monde fondent le premier centre de dépistage anonyme, volontaire et gratuit. S’y côtoieront des usagers de drogues marginalisés et des personnes plutôt bien insérées (comme des étudiants), qui veulent tous s’assurer de l’anonymat total de leur démarche. Il s’agit là de la première action de MdM en matière de réduction des risques (RdR), qui aura rapidement un impact : le gouvernement instituera, en 1988, un dispositif public de centres de dépistage anonymes et gratuits sur tout le territoire.

L’année suivante, le premier programme d’échange de seringues (PES) de MdM est créé à Paris, rue Ramponeau, dans le 20e arrondissement. Il était alors strictement interdit de distribuer des seringues dans la rue. Les PES de MdM resteront illégaux jusqu’en mars 1995, date à laquelle nous avions six équipes pratiquant l’échange de seringues dans les rues. Au cours de cette période, on ne compte pas les arrestations de membres des équipes, embarqués pour quelques heures au commissariat! La nécessité de «former» la police, en leur parlant de réduction des risques, apparaît vitale, car au bout du compte, ce sont eux qui sont aussi en contact avec les usagers…

En 1992, l’équipe du PES à Paris crée le premier kit de prévention pour usagers de drogues par voie intraveineuse. Il est, sur les conseils des usagers, conditionné dans un tube, facile à mettre dans la poche intérieure d’une veste, et contient deux seringues, un flacon d’eau stérile, un préservatif et un message de prévention. Cet outil expérimental sera repris par d’autres intervenants, et Médecins du Monde cédera la licence de ce kit au ministère de la Santé en 1996. MdM continue cependant à améliorer son contenu, en y ajoutant un filtre, une cuillère et de l’acide citrique (pour éviter l’utilisation de citrons). Cela permet de réduire les infections à la fois virales et bactériennes.

Outre les outils, le PES se développe aussi avec l’embauche des premiers salariés dès 1991, à la suite de l’obtention d’un financement de l’État. C’est aussi l’année où le programme fait l’acquisition d’une unité mobile. Durant cette période, l’équipe du PES de Paris «apprend le métier » et se constitue une doctrine. Les premiers stationnements de l’unité mobile sont ainsi décidés après discussion avec des usagers. Mais l’équipe se heurte à des difficultés avec des partenaires et acteurs clés : avec les professionnels de santé et les travailleurs sociaux pour construire un réseau de prise en charge des usagers rencontrés sur le PES ; avec les forces de police, qui entravent le travail des intervenants auprès des usagers de drogues. Ces difficultés auront toutefois l’immense mérite de soulever la question de la place de la santé publique dans la politique française des drogues.

En 1992, le premier Kit de prévention pour usagers de drogues par voie intraveineuve est créé.

Au-delà des interventions de proximité engagées pour proposer des services aux plus marginalisés, le combat se déplace sur le terrain politique. En effet, le 30 novembre 1993 est organisée pour la première fois en France une action publique sur la RdR : près de 500 personnes se sont rassemblées place Stalingrad à Paris, après avoir traversé la capitale en un long cortège de bus PES organisé par le collectif Limiter la casse. Ce collectif réunissait des associations d’autosupport d’usagers de drogues

(Asud) et de lutte contre le sida (Aides, Arcade, Bus des femmes…) ainsi que des professionnels de santé (Médecins du Monde, Repsud). Pour la première fois, des usagers et ex-usagers de drogues ont parlé à visage découvert, en public, et ont ainsi pu livrer une parole longtemps contenue. Il s’agissait véritablement d’une nouvelle alliance entre les usagers de drogues et les différents acteurs de la lutte contre le sida, y compris les professionnels de santé. Limiter la casse était un mouvement de la société civile qui voulait, par ses actions, promouvoir la réduction des risques en tant qu’approche globale et alternative dans le champ de la politique des drogues et de la prévention du sida. Une plateforme commune est ainsi élaborée, et dès lors, plus aucun des acteurs de la RdR ne travaillera comme avant.

C’est en 1994 que les programmes de Médecins du Monde en RdR se multiplient, dont notamment l’ouverture de quatre centres méthadone (traitement de substitution). C’est donc aussi à cette époque que devient nécessaire à MdM la création d’un comité de pilotage spécifique à ces actions, nommé « sida-tox », renommé par la suite « groupe réduction des risques ». Mais les nouvelles alliances lancées par Limiter la casse ne sont pas encore évidentes en interne. La première réunion de ce groupe commence mal : on se dispute sec sur la nécessité d’implanter des automates échangeurs de seringues. En effet, un responsable de l’as- sociation considère alors les automates distributeurs de seringues comme des machines incitant les jeunes à la consommation de drogues alors que les acteurs de la RdR les voient comme une mesure évidente de santé publique pour les acteurs de terrain. Toute aussi évidente que les distributeurs automatiques de billets qui facilitent le retrait d’espèces plutôt que d’aller se confronter au banquier au guichet! La démarche est iden- tique pour les seringues : un usager de drogues doit pouvoir accéder aux seringues sans endurer le regard de qui que ce soit, même d’un acteur de la RdR bien intentionné…

Au milieu des années 1990, le travail de terrain et de plaidoyer mené par les organisations de la société civile, dont MdM, va porter ses fruits : L’État va reconnaître l’efficacité de ces premières réponses de RdR en France et commencer à les financer, à commencer par les PES et les programmes méthadone. Ce succès peut toutefois cacher une menace : certains à MdM y voient une bonne opportunité de quitter le champ de la RdR. La vigilance reste donc de mise, et le désengagement de MdM des programmes existants, négocié par la coordination des missions France, conduit à deux résultats positifs : d’une part MdM obtient que les programmes qu’il avait créés soient totalement financés par l’État (alors qu’ils avaient jusqu’ici été soutenus essentiellement par les fonds privés de l’association) et qu’ils s’autonomisent ; d’autre part cette nouvelle donne permet aux militants de MdM d’investir d’autres espaces en matière de RdR.

Printemps 1997: lancement de la mission rave à destination des usagers de drogues de synthèse

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