Les réseaux d’échanges sexuels et de circulation de l’information en matière de sexualité dans les quartiers à risque

Premier chapitre de la recherche :
« Réseaux de sociabilité et pratiques sexuelles des jeunes des quartiers déshérités en banlieue parisienne »,
GRASS – laboratoire CNRS – pour l’ANRS,
en coll. avec Patricia Bouhnik et Nelly Boullenger,1993.

 

L’objectif de la recherche est de décrire les pratiques affectivo-sexuelles et la gestion du risque Sida des jeunes proches du risque dans des quartiers caractérisés par la présence d’usagers de drogues dans les sociabilités du site. Il s’agit de quartiers ou cités des villes suivantes : St Denis, Gennevilliers, Aulnay, Corbeil, Blanc-Mesnil. La proximité au risque est définie ici par la connaissance dans son environnement proche de toxicomanes I.V. et de personnes contaminées. Dans chacun de ces quartiers, on a procédé à une identification des réseaux de sociabilité au niveau micro-local. La description porte sur les lieux de rencontre entre sexe (boites, cafés, école, activités sportives ou culturelle ), les critères du choix du partenaires (appartenance ou non à des réseaux d’inter-connaissance), les modes de relations affectivo-sexuelles (multipartenariat, fidélité ou fidélités successives), l’évaluation personnelle du risque, les règles de communication (ce qui peut être dit, ce qui doit être tu), les pratiques de changement, la perception et l’usage du préservatif en fonction du statut de la relation.Résumé
« Le Sida, c’est très grave, c’est encore pire que la peste,
mais ça ne veut rien dire pour moi.

J’en ai rien à foutre mais je fais attention »
(St Denis, cité par P. BOUHNIK).

Décrire l’intégration du risque SIDA dans les pratiques affectivo-sexuelles des jeunes vivant dans les quartiers à risque, tel est l’objectif du groupe de recherche que nous avons formé dans le cadre du Groupe de Recherche et d’Analyse du Social et de la Sociabilité. Ce groupe se définit par une pratique commune de recherche, caractérisée d’un point de vue méthodologique par le recours à des outils ethnographiques, d’un point de vue théorique par l’appréhension des comportements au regard de leur inscription dans les réseaux de sociabilité, et ce, pour des populations de jeunes vivant dans les cités défavorisées de la région parisienne. Les comportements affectivo-sexuels sont ainsi appréhendées dans leur contexte qui seul permet d’en construire la signification. Vécue comme l’expérience subjective par excellence, revendiquée comme « naturelle et spontanée », ou , selon la formule de Michel Foucault comme « la vérité de notre être » (1), la sexualité n’en est pas moins « une construction historique », « conducteur particulièrement sensible d’influences culturelles » (2) dont les significations son t socialement organisées. Comme toutes les autres conduites, elle obéit à ce que R. Hatcher appèle les « règles de l’étiquette sexuelle » (« rules of sexual etiquette ») (3), codes rarement explicites qui régissent les comportements habituels dans le silence des évidences. L’approche qualitative ici se justifie non seulement parce qu’elle permet d’atteindre des populations marginales ou très marginales (jeunes désinsérés, usagers occasionnel de drogues ou toxicomanes) mais parce qu’elle permet d’explorer les significations implicites qui soutendent conduites et comportements, exploration que des recherches quantitatives ultérieures devraient pouvoir valider ou invalider (4).

L’approche qualitative des pratiques sexuelle dans laquelle nous nous sommes engagés s’inscrit en complément de recherches que nous avons menées antérieurement, soit les modalités de consommation des drogues illicites, l’évaluation du taux de séropositivité des toxicomanes I.V. en milieu naturel, le rapport des jeunes des cités à la santé, recherches que nous avons abordées dans leur contexte (5). Les recherches qualitatives dans le domaine des comportements sexuels posent toutefois des problèmes méthodologiques spécifiques, qui sont d’autant moins identifiés que les recherches dans ce champ sont peu nombreuses. Avant l’ap parition du Sida, les recherches anthropologiques sur le comportement sexuel portent essentiellement sur des cultures non-occidentales, les travaux de Malinowski pouvant être considérés comme fondateurs. Dans les années soixante-dix, la question des identités sexuelles et des rôles est soulevée mais les pratiques proprement dites sont peu abordées (6). Les recherches qualitatives qui se développent aujourd’hui portent essentiellement sur des groupes caractérisés par une identité sexuelle commune, principalement homosexuelle, sur les pratiques prostitutionnelles ou encore sur les représentations de l’identité sexuelle et l’homosexualité dans une communauté donnée telle les afro-américains de Baltimore, les Chicanos au Texas, ou encore les différentes communautés qui coexistent dans les villes au Brézil (7 ). La population que nous avons choisie – jeunes des cités – n’est pas définie par son identité sexuelle et certains d’entre eux peuvent parfaitement appartenir à un groupe défini par son identité ou ses pratiques sexuelles (homosexualité, prostitution, échangisme, etc). Il est illusoire de prétendre décrire l’ensemble des comportements : les confidences en matière de relations sexuelles obeissent à des règles précises qui commencent à être explorées et reposeraient sur « un ordre relationnel particulier » (8). Plus généralement, il faut, pour être à même de recueillir et d’évaluer la fiabilité des données, disposer d’un langage commun, qui est aussi le partage d’une construction ou d’une vision d’une monde. Maitriser l’argot sexuel, tout comme l’argot de la drogue ou le verlan, exige ce que Labov appelle « une adéquation conversationnelle », soit des cadres de référence communs (9). Les données recueillies sont ainsi liées à la perception que peut avoir l’interlocuteur de la capacité du chercheur à partager son expérience, non pas tant en termes de pratiques effectives qu’en termes de cadres d’interprétation. Autrement dit, qu’il s’agisse de drogue ou de pratiques sexuelles, il ne faut pas nécessairement faire partie du milieu que l’on souhaite observer, il faut du moins être « initié », pour reprendre la terminologie de Goffman, c’est à dire avoir « une connaissance intime » de la vie quotidienne des personnes ce qui implique de connaitre la façon dont elles la vivent et dont elles en parlent (10).

Les voies d’accès aux terrain sont ainsi un des déterminants du type de données recueillies. Elles diffèrent grandement d’un chercheur à l’autre mais aussi plus spécifiquement d’un site à l’autre, parce que nos identités personnelles et sociales y ont été négociées différemment. Rappelons que nous nous proposons de décrire les pratiques affectivo-sexuelles des jeunes avec lesquels nous sommes en contact dans le cadre de recherches menées antérieurement. Il s’agit donc de jeunes avec lesquelles nous avons une histoire, pour certains depuis plusieurs années, et ce, avec des identités sociales mais aussi personnelles, diverses. Selon les recherches que nous avons effectuées, nous sommes plus ou moins associés à la toxicomanie et au Sida d’une part, à l’action sanitaire et sociale d’autre part. Ici, nous avons participé à une action de prévention des toxicomanies, là nous sommes identifiés comme appartenant à une structure, une action municipale ou associative. Pour certains des réseaux que nous décrivons, nous avons pu être présenté ou cautionné par un membre du groupe à un titre personnel plutôt que professionnel, ambiguité qui nous a conduit à abandonner certain terrain… Cette recherche est toutefois la première qui exige que soient réfléchies et explicitées, autant que faire se peut, nos identités sexuelles. Il n’est pas anodin, dans ce domaine, d’être une femme ou un homme, d’être célibataire ou marié, d’utiliser ou non le préservatif. Il y a des données aux quelles nous devons savoir que nous n’aurons pas accès ou un accès superficiel. C’est le cas, par exemple, pour les couples inscrits dans des réseaux d’échangistes qui exigeraient un travail spécifique.

L’approche en réseau adoptée ici n’est pas seulement une voie d’entrée dans le milieu comme elle l’est dans la méthodologie dite « boule de neige  » ou snow ball » (11) qui permet de constituer un capital de confiance, chaque jeune servant de garant auprès de ces amis et relations; elle offre un cadre d’interprétation qui permet d’appréhender la complexité des relations sociales, leur mobilité, la part de choix. vecteur d’information, elle est aussi vecteur d’innovation : c’est dans ce cadre que les nouveaux comportements s’expérimentent et se diffusent. C’est du reste l’appartenance à des réseaux qui changent qui a été considéré comme le déterminant des changements de comportement des toxicomanes dans l’adoption du préservatif (12).

1. “Les jeunes du quartier” et la drogue

Dans les sites que nous avons retenus, les réseaux ont été appréhendés à partir du quartier, soit les jeunes qui s’identifient ou sont identifiés comme « les jeunes du quartier ». Pour les adultes, habitants et professionnels, comme pour les jeunes, les « jeunes du quartier » sont définis d’abord par les territoires qu’ils investissent, une cage d’escalier, un banc près d’un centre commercial, un arrêt de bus, fragments de l’espace collectifs qui tiennent de lieu de place publique ou de place du marché. Des jeunes y stationnent en permanence, visibles, inévitables. C’est dans ces espaces réservés que s’expérimentent les nouveaux modes comportements qui préparent le passage à l’âge adulte, « sur un modèle de la construction itérative », plus tôt que sur « modèle de l’identification », pour reprendre la problématique élaborée par O. Galland (13). Réaction aux pressions sociétales, « les jeunes du quartier » construisent sur la base de l’appartenance territoriale un système de relations qui en font des « acteurs collectifs » (14), mais qui, par là même, alimentent les processus de marginalisation. Les jeunes habitants des cités qui s’inscrivent une stratégie de promotion, qu’elle soit légitime ou illégale (délinquance organisée) sont ainsi amenés à se démarquer de ces sociabilités micro-locales.

L’identité fondée sur l’appartenance territoriale n’exclue pas la participation à des réseaux fondés sur une pratique commune, moto, boxe style, CB, voire usage de drogue mais l’entrée privilégiée ici est celle des sociabilités du quartier. La recherche ne porte donc pas de façon spécifique sur les toxicomanes IV mais elle ne les exclue pas non plus dans le mesure où ils restent intégrés dans les sociabilités de quartier de façon plus ou moins lâches selon les sites et selon leur engagement dans le monde de la drogue. Une telle approche va à l’encontre des représentations collectives qui fait de la toxicomanie un univers clos, représentations collectives que confortent, volens nolens , les recherches portant sur les toxicomanes. Les découpages liées à la construction de l’objet de recherche font oublier que « le toxicomane n’habite pas sur une autre planète. Il demeure presque toujours – mais problématiquement – un individu social qui continue pour une part à s’appuyer sur les codes ordinaires de la vie commune » (15).

Il existe bien des réseaux de « drogués », c’est à dire des réseaux ne comprenant que des usagers de drogues, réseaux sur lesquels portent les recherches ethnologiques. Les toxicomanes peuvent y appartenir exclusivement, en particulier pour les toxicomanes de rue dans des lieux symboliques, investis par le trafic de drogues. A Paris, le Forum des Halles, Belleville ou Barbès sont proches de ces fameuses Scene décrites par les ethnologues anglo-saxons (16), mais les toxicomanes habitants les cités de la banlieue parisienne appartiennent aussi, de part leur histoire, à des réseaux locaux de sociabilité; ils peuvent en outre adopter plusieurs types de positionnement face aux réseaux exclusifs de toxicomanes, et ce positionnement peut varier au cours de leur trajectoire (17). L’identité de toxicomane n’est pas toujours revendiquée ou bien elle peut l’être au terme d’un long processus d’étiquettage. Certains maintiennent volontairement leur inscription dans d’autres réseaux de sociabilité et leur toxicomanie peut être tenue secrète non seulement pour leur famille mais aussi pour toute la cité.

En outre, la consommation de drogues illicites peut être plus ou moins publique selon les sites. Dans des cadres macro-sociologique qui peuvent être communs, marqués par des processus de stigmatisation généralisables, chaque parcelle de territoire développe ses propres sociabilités comme s’il était « doué de vie propre »(18). En terme de prévention, ces singularités sont déterminantes(19). Avec la drogue, chaque site a son histoire propre, selon la date d’arrivée de l’héroïne, l’histoire des premiers toxicomanes, leur statut dans la cité. Ici, l’héroïne a fait son apparition depuis le milieu des années 70, elle est quasi banalisée, c’est à dire vécue comme une fatalité, mais elle reste souterraine, là, elle a fait irruption et s’est emparé des espaces publics : les trafics s’opèrent au grand jour sans rencontrer semble-t-il de résistance. Ailleurs, les plus jeunes se démarquent violemment de leurs ainés, « alcoolos et toxicos », réfugiés dans les cafés et le trafic de l’héroïne n’est plus toléré dans la cité.

Car l’étiquette de « toxicomane » est infamante, ou du moins dangereuse, et ceux qui se reconnaissent dans les « jeunes du quartier » tiennent le plus souvent à se démarquer des « toxicos » : « Nous, on n’est pas des drogués… ». La drogue toutefois n’est pas loin, elle participe de la vie quotidienne, des échanges, des « plans » que les jeunes élaborent au pied des tours. La drogue est d’abord une ressource financière qui détermine pour une part l’ambiguité du discours, comme en témoigne cet échange avec un groupe de jeunes d’une des cités de Corbeil :

« – nous, les drogués, on n’en veut pas !
– avec eux, il y a toujours des histoires…
– d’ailleurs, chaque fois qu’il y a des histoires entre nous, c’est à cause de la dope… »

Ce que les jeunes refusent, c’est n’est pas tant un produit qu’un comportement. Le « toxico » ou le « drogué », c’est celui auquel on ne peut plus faire confiance. L’usager de drogue peut parfaitement participer des sociabilités locales à condition de se conformer aux normes qui régissent les sociabilités ordinaires. Relativement nombreux à refuser l’étiquette de « drogué », les usagers de drogues tracent des lignes de démarcation multiples qui peuvent porter sur les fréquence et les quantités, sur la dépendance – mais il existe aussi des usagers de drogues dépendants qui refusent l’étiquette de « drogué » -, sur les modalités d’absorption – le shoot pouvant être opposé au snif- sur le sens de la prise de drogue – « J’en prends pour m »amuser, pour faire une fête – et enfin sur le maintien de relations affectives et sociales hors du monde de la drogue.

Non seulement les usagers de drogues peuvent participer des réseaux de sociabilité du quartier mais leur comportement en matière de relations affectivo-sexuelles ne semblent pas se différencier des autres membres de ces réseaux. Autrement dit, à l’exception de ceux qui finissent par renoncer à toute sexualité – mais il existe aussi des toxicomanes qui au contraire sur-investissent la sexualité en utilisant pour ce faire les qualités stimulantes ou desinihbantes des produits psychotropes (20) – les usagers à l’héroïne peuvent parfaitement effectuer en matière de relations affectivo-sexuelles le même type de choix qu’un fumeur de joint ou qu’un non usager de drogues illicites. Ce constat est corroboré par la recherche menée par Espinoza et coll. sur la vie sexuelle de 75 toxicomanes incarcérés (21) ainsi que par les études anglo-saxonnes (22), l’activité sexuelle se revelant comparable, voire supérieure à celle de la moyenne, et ce, avec, selon les études, près de la moité de partenaires non toxicomanes.

Ces deux constats nous ont amené à formuler ainsi la question de départ de notre recherche : comment réagissent face au risque SIDA les jeunes des cités, qu’ils soient ou non usagers de drogues, qui sont très directement confrontés au risque SIDA dans la mesure où ils connaissent tous dans leur environnement proche des toxicomanes IV et par là même des personnes contaminées ?

 

2. Déterminants du comportement sexuel et division sexuelle des rôles

Les éléments de description que nous retenons ici ne prétendent pas à une typologie des relations affectivo-sexuelles des jeunes des cités; différents « styles » de relations peuvent coexister, la sexualité pouvant être plus ou moins investie. Ces choix s’effectuent toutefois sur une division sexuelle des rôles qui nous a semblé commune aux différents sites.

Aux 3000 d’Aulnay comme à Blanc-Mesnil ou à Corbeil, les jeunes qui se réunissent en bas des cages d’escalier sont presqu’exclusivement des garçons. Les filles passent mais ne s’attardent pas. Si elles peuvent participer à des activités communes aux deux sexes, l’espace public appartient aux garçons comme il leur appartient dans les cultures méditerranéennes. Il faut tenir sa réputation et les rumeurs vont bon train. Les rencontres entre sexes se font plus volontiers hors de la cité, dans les boites, dans les activités légitimées, culturelles ou sportives, que ce soit le patinage ou le rap.

Sur le modèle méditerranéen, il y les « filles bien » et « les vicieuses » avec cette différence sensible que les filles qui échappent à tout soupçon sont rares, ce qui modifie en profondeur la signification sociale du système de catégorisation : « Ici, il y a plusieurs genres de filles. Celles qui ont 18 ans, elles sont là, elles se font engrosser par un mec. Après, elles ont un mouflet et elles ne sortent plus. Tu les vois, elles ont pas l’air heureuses. Il y a celles qui ont trop déconné, qui se tirent pour ne plus être repérées, qu’ont plus envie qu’on les remarque, et puis deux ou trois ans après, elles reviennent, elles s’emmerdaient là où elles étaient, elles reviennent. Et puis il y celles qui déconnent toujours, c’est des vicieuses. Elles se démerdent mieux que les mecs » (P.B.). Ces filles-là sont le plus souvent « des gratteuses » qui se font offrir des cadeaux ou qui viennent fumer du haschich gratuitement. Considérées comme « des femmes à tout le monde », elles peuvent être amenées à accepter ou subir « les parties à plusieurs » (N.B.) dans les caves ou dans tout autre espace réservé aux garçons.

Les frères et leurs amis se chargent de protéger la réputation des filles, et n’hésitent pas renvoyer chez elle la fille qui traine dans un escalier : « L’autre jour, j’ai grillé Marie-Laure, tu sais, la petite antillaise, elle a peine 13 ans. Je l’ai vue monter dans les escaliers avec un mec; après on sait comment ça finit… J’ai attendu deux minutes et je suis monté tout doucement sans faire de bruit. Je l’ai engueulée, je l’ai insultée, j’ai insulté le mec. J’ai dit que j’allais le dire à son frère. Après, elle s’est mise à pleurer et je lui ai dit de rentrer chez elle » ( N.B.).

Même si elles utilisent différentes stratégies de contournement, l’interdit est intégré par la grande majorité des filles. Leur réputation est leur seule protection : les garçons de la cité, « on ne les fréquente pas, parce qu’ils ne sont pas fréquentables » « ce sont tous des galériens ». Qu’elles aient ou non bonne réputation, elles tentent, plus souvent que les

garçons, d’échapper à la cité, que ce soit dans une stratégie promotionnelle (l’école peut être alors très investie), ou au contraire, dans une dérive qui peut les mener, loin de la cité, à la prostitution et à la drogue.

Les jeunes qui trainent dans la cité ont rarement une vie de couple; certains sont toutefois mariés dans la tradition, ainsi Fouad, qui fait de sa vie familiale un domaine réservé : les copains ne pénètrent pas dans sa vie et sa femme ne connait pas ses activités extérieures : « ça n’arrange pas, tu fais de la peine à ton entourage…. maintenant, je fais ça en cachette » (P.B.). Pour la plupart, le mariage est vécu comme le moment où on se range, la fin de la vie de garçon. Rachid, Freddy et Sam recherchent « la femme idéale »; en attendant, ils organisent des sorties en boites, véritables équipées qui commencent le vendredi soir ou le samedi et qui durent toute la nuit. Quelques filles participent de ces virées, le plus souvent au titre de copine officielle d’un des garçons. Mais les filles qu’on drague sont rarement celles de la cité, et il en est de même pour les garçons.

Deux systèmes relationnels se cotoient, celui de la cité, où le rôle de la femme se veut conforme aux traditions des cultures méditerranéennes, et hors de la cité où les rencontres entre sexes sont légitimées ou du moins tolérées par la société occidentale depuis les années soixante (6). Dans le discours du moins, les espaces semblent nettement différenciés; il y toutefois des espaces de recouvrement, d’une part parce que tous les habitants des cités ne se réclament pas unaniment de cette division des sexes : les filles d’origine française sont considérées comme plus libres, même si elles évitent, tout comme les filles d’origine étrangère, de partager le désoeuvrement des garçons. D’autre part, le mariage, référence mythique, n’échappe pas à l’instabilité que le caractérise dans la société contemporaine et la structure familiale dans la cité se caractérise par la diversité de ses formes.

 

3. Face au risque

Parle-t-on du Sida dans les cités ? Dans une enquête que nous avons menée en 1988, des jeunes se plaignaient ‘d’en avoir les oreilles rabattues ». Aujourd’hui quelques uns de nos interlocuteurs s’inquiètent au contraire du silence des médias, d’autant que nombreux sont ceux qui connaissent des malades – et des décès. Le Sida est parlé, mais il est parlé à voix basse, il participe des rumeurs qui tournent dans la cité : on sait, on dit que un tel est « plombé » et cet autre hospitalisé. Dans la plus grande partie des sites de l’enquête, et au contraire de réseaux comprenant exclusivement des toxicomanes où il peut arriver que le statut sérologique de chacun est connu, la séropositivité reste un secret, partagé quelquefois avec un ou deux amis, très rarement au-delà. Débattre des risques pour procéder à une évaluation personnelle des risques implique une intrusion très directe dans le comportement des proches : un tel est-il toxicomanes ? une telle a-t-elle eu des relations avec tel autre ?

Qu’ils adoptent ou non des comportements de protection, les jeunes des cités se savent en danger. Vécu comme un risque supplémentaire dans un monde fragile et violent, le Sida ajoute à l’insécurité et au rejet et sucite les mêmes réactions, fatalisme, déni ou au contraire, ou revendication du risque : »Le Sida, c’est très grave, c’est encore pire que la peste, mais ça ne veut rien dire pour moi. J’en ai rien à foutre mais je fais attention » (P.B). Dans un même mouvement, le comportement de protection est apparemment accepté « je fais attention » et disqualifié « j’en ai rien à foutre ».

L’ambivalence du discours est à la mesure du coût des mesures de prévention, en terme de réaménagement de l’économie libidinale. Certains changements n’impliquent une modification radicale du mode de vie ou des relations affectivo-sexuelles, mais simplement un infléchissement; d’autres sont plus coûteux dans la mesure où ils .exigent une modification en profondeur de la conception des relations affectivo-sexuelles et, dans un contexte où le préservatif ne semble pas de mise, un renoncement qui reste individuel. « La stratégie du risque limité » (23), qui vise à faire l’économie du préservatif, l’emporte : en cela, les jeunes des cités ne se différencient pas de la population générale.

C’est sans doute dans ce registre qu’il faut interpréter le « Je fais attention », entendu fréquemment, qui n’implique nullement l’utilisation du préservatif mais plutôt le choix du partenaire fondé sur une évaluation de l’état de santé mais aussi de la bonne moralité du partenaire :  » la fille, tu vois tout de suite si elle est malsaine, c’est une question de feeling … » Une fille qui est « propre sur elle » est une fille à laquelle on peut faire confiance. Car c’est de confiance qu’il s’agit, confiance en l’autre, confiance en soi, en sa bonne étoile, son destin ou en son intuition. La prise de risque peut ainsi être interprétée, comme elle l’a été pour l’usage de drogues, comme une épreuve, jugement de Dieu ou de « l’ordalie » (23)

Porté dans le portefeuille. ou glissé dans une poche de jeans, le préservatif peut être arboré comme un signe de virilité, mais dans la relation affectivo-sexuelle, il est vécu comme une manifestation de méfiance. Dans les boites, il est fait fonction de rappel à la réalité. Lieu des « délires » ou de « l’éclate », la boite efface magiquement les marquages et les stigmates liées aux cités « perraves » (pourrie) : « Par exemple, si c’est une meuf bien, il va mentir. Il va lui dire qu’il habite Paris, parce que ça fait pas bien de dire qu’il habite en banlieue… »(N.B). Mettre le préservatif dans ce contexte, c’est rappeler les galères, se signaler ou signaler l’autre comme personne à risque et casser la magie du lieu.

Avec les filles qu’on respecte, « les filles sérieuses », le préservatif n’est pas mise : « j’en ai pas besoin, j’aime bien le naturel. En général, je trouve des filles sérieuses qui aiment le naturel. Comme on dit, la viande sous célophane se conserve mal »(PB). Ceux qui ne fréquentent que les filles « qu’ils connaissent » s’en abstiennent : « tu sais, moi les gens que je fréquente, c’est par exemple une copine, et puis un jour ou l’autre, t’es avec » (A.C.). Connaitre une fille, c’est pour une part connaitre son histoire, ses relations, sa réputation dans la cité. Au contraire des filles qu’on drague dans les boites, les risques sont identifiés, ce qui ne veut pas dire que les rapports soient protégés, mais bien plutôt que le risque est alors accepté et les galères, à défaut d’autres choses, partagées.

Les personnes séropositives sont celles qui revendiquent le plus souvent l’utilisation du préservatif : »Aujourd’hui j’ai des relations mais je mets des préservatifs. C’est le fait de mieux connaitre la maladie. C’est normal. Je change souvent de filles mais je crois à l’amour (…) Je ne dis pas que je suis séropositif mais je leur dit qu’il faut mettre une capote. Mais il en a qui s’en foutent même si j’insiste, elles disent qu’elles préfèrent sans ça, rapport a plaisir. C’est pour ça que j’en mets pas quelquefois mais c’est très rare » ( P.B.).

D’une façon plus générale, l’utilisation du préservatif implique une maitrise à la fois technique et relationnelle : le statut de la relation doit être clair pour les deux partenaires. De fait, le préservatif implique la possibilité d’autres relations. Aussi est-il le plus souvent associé à une sexualité non investie affectivement. Le seul comportement de précaution revendiqué est celui du choix du partenaire, choix qui semble bien s’effectuer sur des bases irrationnelles au regard des risques définis médicalement. Ces critères ont toutefois leur efficace sociale : c’est à partir d’eux que se reconnaissent et se regroupent, presque magiquement semble-t-il, ceux qui se réclament d’une identité culturelle commune; les usagers de drogue parviennent ainsi à s’identifier, au-delà des identités sociales et nationales. Les critères de choix dessinent ainsi une « véritable « carte des risque »(25) qui est aussi un système de catégorisation des pratiques sociales et sexuelles. C’est ce système de catégorisation que nous nous sommes engagés à décrire.

 

 

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