Libération/ Chronique : «Guerre à l’Ukraine, guerre à la drogue »

Guillaume Lachenal,
Historien des sciences, professeur à Sciences-Po (Médialab)
Chronique « Historiques »

Dès 2014, le pouvoir russe écrivait le scénario de la mise à mort des usagers de drogue en démantelant les programmes de traitements de substitution. Il s’agit de traiter désormais les Ukrainiens (et une partie des Russes) comme des «Narkoman».


Les autorités ukrainiennes, « une clique de toxicomanes et de néonazis ». On s’est tous demandé, en écoutant le discours décousu de Vladimir Poutine le 25 février, d’où sortait cette histoire de gouvernement de drogués, si ce n’est d’un cerveau délirant, progressivement coupé de toute réalité. On avait tort : en qualifiant les Ukrainiens de « Narkoman », Vladimir Poutine était parfaitement cohérent, dans la droite ligne des positions russes en matière de drogue depuis deux décennies, en faisant une référence transparente à l’équation qui les guide : drogue = mal = sida = Occident = Ukraine. De ce point de vue, la guerre à l’Ukraine est aussi une guerre à la drogue, l’atrocité de l’une redoublant la bêtise de l’autre.

Russie et Ukraine font face depuis les années 90 à une situation sanitaire dégradée par deux épidémies imbriquées, l’explosion de la consommation de drogues injectables provoquant, outre une forte mortalité par overdoses, une explosion des cas de VIH-sida, avec des chiffres sans équivalent dans le monde en dehors de l’Afrique (dans les deux pays plus de 1% de la population est porteuse du virus). Mais leur trajectoire diverge nettement depuis une dizaine d’années, l’Ukraine ayant adopté les stratégies de « réduction des risques » validées à l’échelle internationale, avec la mise à disposition de traitements de substitution comme la méthadone, qui permettent d’éviter overdoses et contaminations, alors que la Russie s’entête dans une stratégie de criminalisation, de sevrage forcé et de black-out concernant les données sanitaires, tout en militant activement sur le plan international pour faire passer les traitements de substitution pour des drogues illicites.

Dans ce contexte, la Russie a développé une obsession pour la drogue en Ukraine. En 2014, des médias russes expliquaient ainsi que les manifestants pro-européens de Maïdan étaient tous sous l’influence de drogues, mises à leur insu dans le thé et les gâteaux distribués sur place (desfake news accusent même BHL en personne de s’en être chargé lorsqu’il était sur place). Viktor Ivanov, le chef du FSKN, le service antidrogue de la Fédération de Russie, faisait même de la politique ukrainienne de réduction des risques la cause de la révolution « Euromaïdan » de 2014 : d’après lui la méthadone, au lieu d’aider les personnes dépendantes, avait en fait rendu addicts une nouvelle génération d’Ukrainiens, les rendant vulnérables au lavage de cerveau par des «sectes» (il parlait des ONG d’aide aux usagers de drogue) qui les avaient recrutés pour aller servir de chair à canon dans les émeutes (qui firent plus de 100 morts).

Dans les premières semaines suivant l’annexion russe de la Crimée en mars 2014, le même Viktor Ivanov fit de la guerre à la méthadone une priorité politique, annonçant la fermeture des centres de prise en charge des usagers de drogues dans la péninsule dès le 2 avril. Moins d’un an plus tard, le médecin français Michel Kazatchkine, envoyé spécial des Nations unies pour la lutte contre le sida en Europe de l’Est, estimait qu’une centaine de patients, contraints de retourner à la consommation d’opiacés de rue, étaient déjà morts d’overdose, sur les 800 suivis en Crimée avant l’interdiction des traitements de substitution. En décembre 2014, le FNSK fit un grand feu et y jeta devant les caméras les derniers stocks de méthadone de Crimée, achetés avec des subventions du Fonds mondial de lutte contre le sida.

Distribution de passeports russes et interruption de la méthadone

Il est révélateur que la Russie ait placé au même niveau de priorité, lors de l’annexion de la Crimée, la distribution de passeports russes et l’interruption de celle de la méthadone. Comme s’il ne s’agissait plus seulement de santé publique, d’idéologie, ou d’opposition de principe aux « experts internationaux », mais bien d’une affirmation, dans sa forme la plus pure et la plus abjecte, de souveraineté – laquelle est d’abord définie comme le « droit de tuer ». Comme le montre l’anthropologue américaine Jennifer J. Carroll dans son superbe livre Narkomania (2019), les usagers de drogue ukrainiens sont ainsi devenus des symboles indispensables à la mise en scène de la prise de pouvoir russe. Le scenario de leur mise à mort (puisque c’est de cela qu’il s’agit) s’est répété depuis 2014 dans les républiques pro-russes de Donetsk et de Lougansk, où les programmes de traitements de substitution ont été démantelés également, avec de la part de la communauté internationale le même assentiment silencieux.

Le discours de Poutine prend pour référence cette expérience pratique, tout en jetant rétrospectivement une lumière glaçante sur la manière dont elle servit à tester notre lâcheté. Nous assistons à une montée en généralité : il s’agira de traiter désormais les Ukrainiens (et une partie des Russes) comme des «Narkoman» – et d’infliger la mort à des vies méprisables, désignées comme telles au nom d’une souveraineté d’autant plus incontestable qu’elle se fonde sur la bêtise la plus crasse. La politique des drogues russe ne se distingue donc pas seulement par son refus borné d’adopter une stratégie de réduction des risques à l’efficacité prouvée (la Russie rejoint sur ce point de nombreux Etats américains) mais parce qu’elle prend place dans une biopolitique impériale tout à fait rationnelle, dont la stupidité apparente manifeste en fait l’arrogance.

On peut le dire, sans plaisanter : pour combattre Poutine, il faut donc faire du vélo, couper le gaz, mais aussi inventer une autre politique des drogues – et a minima défendre l’ouverture des salles d’injections et renforcer la prise en charge des usagers de drogues, en particulier ceux venus d’Europe de l’Est. Et s’interroger au passage sur le fait que les candidats en tête des sondages à notre présidentielle sont tous, grosso modo, sur une ligne poutinienne en matière de stupéfiants, rêvant des mêmes prisons flambant neuves et répétant les mêmes âneries prohibitionnistes. On pourrait peut-être leur demander de se désolidariser ?

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