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Limiter la casse / Rapport d’activité 1993 / 1994

Un an d’activités du mouvement français pour la réduction des risques liés à l’usage de drogues.

 

I/ Les objectifs de « Limiter la Casse » :

1°/ La réduction des risques liés a l’usage de drogues

2°/ Rompre avec le déni: bilan de catastrophe

3°/ Convaincre pour agir: une cause d’intérêt général

4°/ Du cri au mouvement

II/ les balbutiements : mars / septembre

1°/ La préhistoire du collectif
2°/ L’initiative de quelques uns
3°/ Les trois composantes initiales

III/ Susciter le débat : septembre / janvier

1°/ construire les moyens d’un apaisement social
2°/ identifier les blocages à l’adoption de solutions nouvelles 3°/ communiquer sur la Réduction des Risques.

IV/ Organiser des États généraux : janvier / juin

1°/ « Limiter la Casse »: école de la Réduction des Risques

2°/ le cycle des conférences

3°/ Les Etats Généraux

 

 

I / Les objectifs de  » Limiter la Casse  » :

Les 4 et 5 juin 1994, « Limiter la Casse » organisait les Etats Généraux drogues et sida. Tel était l’objectif essentiel que s’était fixé notre collectif associatif. Cette idée fut lancée pour la première fois plus d’un an auparavant, exactement le 25 mars 1993.

Nous étions alors peu nombreux, avec le soutien de quelques associations, à refuser la résignation devant l’ampleur de l’épidémie à VIH chez les usagers de drogues. Par delà cette manifestation de visibilité, l’objectif essentiel était pour nous de promouvoir, développer et diversifier les outils de la réduction des risques liés à l’usage de drogues:

Un sentiment d’urgence nous animait.

1°/ Rompre avec le déni : bilan d’une catastrophe

L’année qui s’est écoulée a été marquée par la publication de statistiques officielles qui attestent que les usagers de drogues par voie intraveineuse sont devenus le premier groupe frappé par le sida.

Les indicateurs épidémiologiques le prouvent :

– Selon le BEH, la proportion des cas de sida liés à l’usage de drogues suit une courbe fortement ascendante: de 7,5% des cas diagnostiqués en 1987, elle atteint 28,5 % au premier semestre 1993.
32% de la file active des patients séropositifs suivis dans les hôpitaux d’ne de France sont usagers ou anciens usagers de drogues.

– En outre, 30 à 40% des toxicomanes fréquentant les services de soins sont séropositifs. Quant à la séroprévalence de ceux qui n’entrent jamais en contact avec les dispositifs socio-médicaux, aucune méthode fiable d’estimation ne permet de l’évaluer avec précision.

– Globalement, l’état de santé des usagers de drogues se dégrade; tout particulièrement, selon l’expression du CNS, dans certaines « zones de fragilité », telles les régions Provence Côte d’Azur (48% des cas de sida diagnostiqués en 1993 sont UDVI) et ne de France. Dans la plupart des concentrations urbaines, la proportion des usagers de drogues contaminés par le VIH atteint des niveaux préoccupants.

– S’ajoutent à l’infection par le VIH, la contamination par les virus des hépatites B et C. Elle atteint des records insoutenables, avec une séroprévalence généralement située entre 70 et 80%.

– Enfin, comment évaluer l’incidence réelle des endocardites, des overdoses et des intoxications? Aucun décompte global n’est effectué des personnes, quotidiennement prises en charge par les services d’urgences hospitaliers et les dispensaires humanitaires, secourues par les pompiers ou ramassés par les services de police.

 

2°/ Convaincre pour agir: une cause d’intérêt général

L’utilité sanitaire et sociale de la réduction des risques liés à l’usage de drogues fait des objectifs de « limiter la Casse » une cause d’intérêt général.

Afin d’appréhender, dans toute leur ampleur, les enjeux de « limiter la Casse », il faut garder à l’esprit les éléments suivants :

– Le nombre d’usagers de drogues ne cesse d’augmenter depuis 20 ans ( ils sont aujourd’hui entre 150 000 et 300 000).

– Toutes les personnes qui se sont injectées des drogues depuis l’apparition de l’infection à VIH ont probablement été exposées au risque, à un moment ou à un autre. Malgré une augmentation régulière du nombres de recours à des structures sanitaires, seuls 16 200 toxicomanes sont suivis en France, dont la moitié se déclarent héroïnomanes. Le statut sérologique est connu pour 60 % d’entre eux.

– Les partenaires des usagers et anciens usagers sont désormais en passe de constituer un nouveau groupe de vulnérabilité au VIH: 25% des séropositifs hétérosexuels contaminés par voie sexuelle sont des partenaires de toxicomanes.

– Les incidences sur la transmission néonatale du VIH doivent encore être prises en compte: 44% des bébés infectés par le VIH sont des enfants de femmes contaminées lors d’un usage de drogues.

– Il ne faudrait pas davantage oublier la détresse des familles et des proches, impuissants face à l’inadaptation structurelle entre l’offre contingentée de soins et les demandes pléthoriques de prises en charge.

L’intérêt des usagers de drogues ne peut être séparé de l’intérêt du reste de la population à moins de favoriser l’expansion de l’épidémie de sida.

3°/ Du cri au mouvement

« Limiter la Casse » est un cri.

L’appellation « Limiter la Casse » s’est affirmée, comme une inspiration collective dictée par les évidences. Cette injonction résume à la fois :
– l’effarement que suscitent les conséquences des retards accumulés en France en matière de réduction des risques.
– l’urgence a nourrir une approche innovante, pragmatique et sans exclusive face à la faillite des théories qui prétendaient aux solutions globales.

« Limiter la Casse » en tant que mouvement s’efforce, par ses interventions plus encore que paf le sens ouvert de son nom, de promouvoir la réduction des risques en tant qu’approche globale et alternative des problèmes de drogues et de sida.

« Limiter la Casse » s’est constituée comme un carrefour d’expériences et d’analyses. Sa vocation première et naturelle est de favoriser la mise en commun des problématiques et des savoirs sous tendus par la réduction des risques.

« Limiter la Casse » implique des personnes issues de secteurs toujours plus variés de l’action associative ou de l’intervention socio-médicale. Mais aussi de multiples acteurs sociaux constitutifs de la société civile et soucieux d’exercer leur citoyenneté face aux problèmes de drogues et de sida: au premier chef les usagers et anciens usagers ainsi que leurs parents et leurs proches.

« Limiter la Casse » est désormais un mouvement d’opinion, fort du soutien de nombreux partenaires associatifs diversement investis dans la lutte contre les exclusions. « /imiter la Casse » dispose désormais de relais et parfois d’antennes dans de nombreuses régions.

II/ les balbutiements : mars / septembre 1993

 

1°/ La préhistoire du collectif

La préhistoire du collectif « Limiter la Casse » renvoie à la conférence mondiale sur le sida d’Amsterdam en juillet 1992 ; et plus précisément aux questionnements qu’elle a suscités chez quelques personnalités françaises préoccupées par les drogues et le VIH.

Quelques mois plus tard, au cours de l’hiver 1993, et en dépit du « plan Quilès- Broussard’, les prises de position du ministère de la santé en matière d’usage de drogue se sont infléchies :
L’organisation, en janvier 1993, du colloque Triville, la qualité et la rigueur intellectuelle des débats soulignant les retards accumulés en France, et les interpellations virulentes des militants d’Act Up, furent autant de signes annonciateurs d’une dynamique naissante en faveur de la réduction des risques.

2°/ L’initiative de quelques uns

Le 25 mars 1993, Phuong Charpy, Anne Coppel, Arnaud Marty Lavauzelle et Valère Rogissart invitent des personnes issues d’une dizaine d’associations -Médecins du Mondes, FIRST, APARTS, Act Up, AIDES, EGO, ASUD, REPSUD et ARCADES.
« Chacun d’entre nous, écrivent-ils, s’est engagé dans des actions de réduction des risques. Il est urgent de nous rassembler pour coordonner une stratégie commune. »

À partir du 28 avril des réunions sont organisées ; d’abord tous les quinze jours puis de façon hebdomadaire.

Très rapidement ces réunions deviennent une occasion appréciée d’échanges et de confrontations ; chacun étant animé par le sentiment que tout ou presque était à construire en matière de réduction des risques en France.

3°/ Les trois composantes initiales
– Les usagers et anciens usagers de drogues :

L’apparition chez les usagers et les anciens usagers, ainsi que chez leurs proches, d’une propension croissante à la construction d’acteurs collectifs de prévention et de soutien « par les pairs » constitue l’élément le plus bouleversant de ces dernières années en matière d’action dans le domaine des drogues.

Promoteurs de l’auto-support, ces personnes étaient pour la plupart membres de l’ASUD, tels Phuong et Gilles CHARPY, Jean René DARD et Fabrice Olivet. Certains soutenaient depuis l’origine l’auto support, sans nécessairement en être adhérents, comme Abdallah TOUFIK, Jean SCHMIDT et Philippe PIGNARE.

– Les acteurs de la lutte contre le sida et des organisations humanitaires

fis étaient de plus en plus nombreux à manifester un souci croissant pour le sort des populations les plus exposées au VIH. Leurs pratiques associatives leur indiquaient quotidiennement combien les implications de l’infection à VIH chez les usagers de drogues étaient devenues incontournables.

Etaient présents, dès les premiers temps de « Limiter la Casse », Jean Pierre LHOMME, Bertrand LEBEAU, Alain GEANT de Médecins du Monde, Valère ROGISSART et Arnaud MARTY-LAVAUZELLE et Alain BONNINEAU de AIDES, Loïc LE MOIGNE, Annie ROSSET, Marco BAUSSARDO et Claude GUYOMARCH d’Act Up, Mathieu VERBOUD et Eric LAMIEN d’ARCAT, Jean JAVANNI d’APARTS ….

– Des professionnels de la toxicomanie précurseurs de la réduction des risques

Ils apportaient à la réflexion les premières évaluations que seuls les précurseurs de la réduction des risques étaient en mesure de réaliser. Ils étaient en outre animés d’une préoccupation croissante face à la recrudescence des cas de sida chez les usagers de drogues. Se retrouvaient, Malika TAGOUNIT et Annie LEPRETRE de l’association Charonne, Alain BAUDOUIN, Lia CAVALCANTI, Anna FRADET, Leila CHAOUCH de Espoir Goutte d’Or, Serge HEFEZ d’ESPAS, Jean-Jacques DELUCHEY de la Terrasse, Nelly BOULLENGER d’ARCADES, Jean CARPENTIER et Jean-François BLOCH-LAINE du REPSUD, Patrick DELASSELLE, Sibel BILAL de l’IFSAS, Didier TOUZEAU, Florence ARNOLD- RICHEZ et surtout Anne COPPEL de FIRST.

Deux groupes de travail furent rapidement constitués compte tenu des deux actions prioritaires retenues :

1) Communiquer et convaincre en réalisant un argumentaire pour promouvoir et soutenir les actions de réduction des risques auprès :

– des associations: constitution d’un réseau dans la société civile. – des pouvoirs publics
– de l’opinion (voir annexe)

2) Organiser des Etats Généraux « Drogues et Sida » réunissant les personnes concernées afin qu’elles puissent témoigner des situations d’urgence dans lesquelles elles se débattent et les rendre visibles.

Le 5 mai 1993 un communiqué de presse annonçait la création du collectif autour de ces objectifs.

(voir annexe)

 

III/ Susciter le débat : septembre/janvier

1°/ apaiser les relations sociales et identifier les blocages

Notre première préoccupation à tous était ,face à l’urgence qui nous rassemblait, de construire ensemble les moyens de convaincre pour rendre possible l’innovation sociale et le développement des actions.Si aucune politique de santé publique ne devait être énergiquement impulsée en faveur de la réduction des risques liés à l’usage de drogues; si l’urgence, pourtant flagrante, continuait à être négligée, de nouveaux secteurs de la société verraient s’accroitre leur vulnérabilité au VIH et aux hépatites ; entre autres pathologies.Cela reviendrait à refuser aux usagers de drogues toute échappatoire au marché illégal, à la seringue souillée et aux produits frelatés de la rue. Jusqu’où irait alors la spirale des violences, délinquantes, mafieuses et policières ? Jusqu’où se tendraient ainsi les relations sociales dans les quartiers, les cités, autour des squatts et partout où affleurent des « scènes toxicomanes ouvertes » ?Les idées reçues et les psychoses collectives, entretenues par les orientations passées et aujourd’hui fortement remises en causes, sont profondément enracinées. C’est un climat global qu’il importe désormais d’apaiser.Tel est le préalable pour établir des conditions propices à cette indispensable mobilisation générale en faveur de la réduction des risques.Les usagers de drogues sont confrontés aux difficultés d’accès de soins, parfois aux refus pur et simple.Ils sont freinés dans leur mobilisation par les réticences communes pour reconnaître leur dignité.Ils sont disqualifiés par le scepticisme ambiant quant à leurs capacités pour se responsabiliser et abandonner les pratiques à risques.L’incrédulité générale, tenace, devant leur détermination à créer et à occuper pleinement leur place dans la lutte contre le sida entrave leurs efforts, individuels et collectifs, pour survivre et revivre.

Leur engagement est pourtant salutaire.

Entre mars et septembre, nous avons tous constaté que nous étions en demande d’éléments théoriques pour analyser les blocages français. Ainsi notre réflexion a-t-elle porté initialement sur les facteurs qui ont conduit la France à être le seul pays d’Europe à ne pas avoir encore franchement négocié le virage de la réduction des risques.

Les réponses habituelles -« les particularités de la culture française et les obstacles liés à la loi de 1970 »- nous semblaient des explications tout à fait insuffisantes.

Elles ne paraissaient pas devoir déboucher sur des modalités d’actions à même de réaliser le consensus au sein de « Limiter la Casse ».

Elles occultaient la réalité des blocages :

– L’éclatement des responsabilités : elle résulte d’une absence de réflexion sur l’articulation du sanitaire et du social qui débouchent sur les chevauchements de compétences entre les différentes instances – DGS, DGLDT, AFLS, DASS etc-chargées du soin et de la prévention .

– Le manque cruel de financement, non seulement pour les activités habituelles du secteur de soins spécialisés, mais aussi pour l’innovation sociale indispensable pour une politique de Réduction des Risques.

– L’insuffisante mobilisation de la plupart des professionnels de santé reliée au déni de l’épidémie.

– L’inertie voire l’opposition à la réduction des risques de larges secteurs du soin spécialisé en toxicomanie ressentie comme une remise en cause de leurs pratiques.

– Enfin, la contradiction persistante entre d’une part, des actions de prévention encore trop timorées et d’autre part, la réaffirmation en tant que principe intangible de la répression de l’usage. Bref, l’impossibilité apparente qui persistait en France à donner enfin aux critères de santé publique la prépondérance sur les critères de sécurité publique dans le traitement des problèmes liés à l’usage de drogues. Le refus d’admettre qu’une inversion des priorités en faveur des urgences de santé publique reviendrait à redéfinir les relations sociales autour de la solidarité plutôt que de l’affrontement.

2°/ Promouvoir les solutions nouvelles

– L’essor de l’autosupport dans sa diversité :

L’approche dite du « soutien par les pairs » est apparue à tous comme l’atout irremplaçable pour impulser les salutaires modifications de pratiques mais aussi pour assurer le soutien individuel des usagers de produits désireux de restabiliser le cours de leur existence.

À l’exception de trop rares encouragements, les regroupements de bénévoles à même d’assurer ces services sont encore trop souvent l’objet de tracasseries administratives et légales. Il s’agit :

– d’associations à vocation généraliste comme l’ASUD, ou STOP GALÈRE

– d’association à objet spécifique comme le SAS – désireux d’inventer une gestion sociale de la substitution,

– de groupes prenant en charge par la dynamique communautaire – sur le modèle des Alcooliques Anonymes,.1’accompagnement du sevrage.

– sans oublier les parents et les proches d’usagers, également soucieux de s’organiser et de s’entre aider.

– la généralisation des programmes d’échange de seringues ;
– la démultiplication des lieux d’accueil de proximité ;
– le développement à grande échelle des protocoles méthadone

– la constitution de réseaux de médecins généralistes prescripteurs des produits de substitution pour pouvoir mieux assurer la prise en charge d’usagers de drogues toujours plus nombreux à solliciter leur aide.

– l’adaptation des pratiques hospitalières, pour améliorer et apaiser la prise en charge des usagers de drogues par des prescriptions d’opiacés de synthèse à mêmes de traiter le syndrome de manque et les douleurs physiques fréquentes au cours de l’infection à VIH.

– La mise à niveau des dispositifs d’hébergement, en capacité et en spécialisation, pour répondre à l’explosion des demandes liées à la précarisation des personnes.

La réduction des risques consiste en un arsenal diversifié d’outils non exclusifs les uns des autres et susceptibles de correspondre à toutes sortes de situations et de demandes.

3°/ communiquer sur la RDR

À de nombreuses reprises, les options fondatrices de « Limiter la Casse » se sont trouvées validées par les analyses et les recommandations émanant de diverses instances françaises et internationales :

Le Colloque « Triville »
La Conférence de Berlin (1993), Le rapport du CNS,
Les premières rencontres sur les programmes d’échange de seringues organisés par « Médecins du Monde »
Les rencontres du CRIPS
Le rapport « Fournier » pour l’AFLS

Il est partout recommander d’accélérer l’adoption de mesures en vue de réduire les contaminations, les souffrances et les décès des usagers de drogues.

Cette opinion progresse dans les multiples champs de la société :

– De nombreux médecins, cliniciens et chercheurs, une forte proportion des personnels soignants et des travailleurs sociaux se sont mis à réclamer davantage d’audace en matière de drogue et de VIH.

– Des magistrats et des avocats, ainsi que certains policiers, commencent à s’engager et à s’exprimer pour une modification des pratiques judiciaires et policières et apportent des arguments en faveur de réformes du cadre légal sur les stupéfiants.

– La presse écrite et audiovisuelle esquisse le bilan de l’approche française de la drogue et du sida. Elle a entamé la diffusion d’informations sérieuses et documentées sur les aspects de la réduction des risques et leurs résultats à l’étranger.

– Enfin, d’innombrables parents d’usagers de drogues, dont les enfants sont souvent séropositifs, parfois décédés, s’associent concrètement pour que soient abandonnées les options politiques et sanitaires en matière de toxicomanie qui ont conduit au désastre actuel.

Durant ces derniers mois, nous avons retrouvé quelques raisons d’espérer qu’une politique de santé publique à la hauteur des enjeux serait enfin impulsée :

IV/ Organiser les Etats Généraux : janvier / juin

 

l°/ “ Limiter La Casse “ : école de la Réduction des Risques :

La tenue d’états généraux « Drogues et Sida » a consisté à promouvoir et à analyser l’émergence, à partir des usagers de drogues et de leurs proches, d’un acteur social capable d’une visibilité et d’un discours.

Issue de la rencontre des différents partenaires de la réduction des risques, la constitution d’un collectif interassociatif est apparue comme la structure fédérative la plus souple pour garantir une parole égale pour tous. La confrontation des expériences de chacun a permis que des idées forces fassent consensus. Une plate-forme commune est ainsi élaborée, elle signe l’alliance fondatrice de Limiter La Casse :

– Les acteurs de la lutte contre le sida
– Les groupes d’auto-support qui émergent
– Les professionnels de la toxicomanie ayant recomposé leur champ d’intervention en fonction du sida

Ce premier temps de l’élaboration d’un discours commun devient tout naturellement l’occasion d’un enrichissement mutuel. Les différents réseaux sont partagés ; les pratiques sont évaluées dans un esprit de non jugement ; les relais d’opinion des uns et des autres sont activés au profit de tous.

Cette fonction pédagogique initiale restera présente durant toute l’évolution de cette aventure collective. Il s’agit d’impulser les initiatives, d’apprendre aux contacts des expériences européennes, d’encourager et de protéger toutes les initiatives souvent courageuses d’une visibilité de la réalité des pratiques d’usage de drogues.

Le deuxième temps va consister à la convocation d’une Assemblée générale constitutive du collectif sous la forme d’une association  » loi 1901″ dont l’objectif est l’organisation des Etats Généraux Drogues et Sida » avant l’été 1994. À l’heure actuelle près de cinquante associations ont signées l’Appel de Limiter La Casse et sont membres du collectif. Un « comité de pilotage » est désigné pour suivre l’évolution des travaux et pour prendre les décisions politiques et financières. Un bureau est élu pour assurer l’exécutif et la représentation légale.

Plusieurs évènements vont permettre d’éprouver la force et la détermination du collectif associatif qui vient de naître :

– La conférence de presse en réponse au plan gouvernemental présenté par le Premier Ministre en Septembre 93. Les carences évidentes de ce Plan sont dénoncées au regard de l’urgence de la situation. La non-reconnaissance des usagers de drogues comme partenaires de la prévention est vivement regrettée.

– Le rassemblement du 30 Novembre Place Stalingrad.
La veille de la journée internationale contre le sida du 1er Décembre, les membres de L.L.C. organisent le rassemblement symbolique, autour du Bus d’échange de seringues de « Médecins Du Monde », de toutes les unités mobiles de réduction des risques existantes sur le territoire national Pour la première fois, en France, s’affiche la nouvelle alliance entre usagers de drogues et les différents acteurs de la lutte contre le sida et l’exclusion. Les médias ont répondu présents, bien que timidement, et le Directeur de l’A.F.L.S. se déplace en personne. Des témoignages en direct sont exprimés, à visage découvert, des cahiers de doléances sont mis en place au sein des associations de terrain présentes. La violence policière y est dénoncée, notamment les mesures d’intimidation à l’encontre des U.D.V.I. qui fréquentent les Bus de réduction des risques.

2°/ Le cycle des Conférences de Limiter La Casse

Poursuivant l’effort d’information et de formation initié dès l’émergence du collectif, et soucieux d’élargir l’écho du concept de réduction des risques, une série de « conférences » sont organisées tout au long de la montée en mobilisation vers les Etats Généraux.

l-: Ollivier RALLET, expert auprès de l’UNESCO, évoque la situation des différents programmes de réduction des risques de part le monde. Il insiste sur la dimension philosophique de la prise en charge des toxicomanes. « Le concept de réduction des risques représente une véritable révolution paradigmatique » affirme-t-il.

2-: La conférence de TORONTO sur la réduction des risques. Anne COPPEL et Bertrand LEBEAU nous font le compte-rendu des multiples communications évaluant les effets d’une modification de la prise en charge des UDVI au regard de l’épidémie de sida. Le retard français est souligné ( et ses origines qui paraissent si obscures pour nos partenaires étrangers). Un point est fait sur l’état des avancées sur les molécules mises à la disposition des différents acteurs spécialisés.

3-: Annie MINO, responsable médical du service pour toxico-dépendant de l’hôpital cantonal de GENÈVE, nous raconte l’évolution de sa réflexion clinique au regard de son expérience. Le programme Méthadone de la ville de GENÈVE est à bien des titres exemplaire tant par son ampleur que par la diversité des outils sociaux et thérapeutiques qui y sont intégrés. Le docteur MINO met l’accent sur la pauvreté des évaluations sérieuses sur le sujet, porte ouverte à toutes les désinformations et contre- vérités, et appelle à la formalisation d’une méthodologie commune de recherche appliquée.

3°/ Les groupes d’Auto-support des usagers de drogues en FRANCE :

La présence d’associations d’auto-support des usagers de drogues et de leurs proches au sein du mouvement prônant la réduction des risques est une spécificité française. La notion de santé communautaire est au coeur de la réflexion de LLC. La présence d’usagers ou d’anciens usagers dans les dispositifs d’aide à la survie , de valorisation des usages sans risques et des programmes de substitution apparait comme une évidence à tous.

Malgré la jeunesse de ce phénomène en France, il existe une grande diversité d’associations regroupant les usagers et leurs proches. Ils étaient tous représentés à cette conférence, la dernière avant les Etats Généraux :

– AS.U.D. (Association d’Auto-support des Usagers de Drogues); – S.A.S. (Substitution Auto Support) ;
– N.A. (Narcotiques Anonymes) ;
– Groupe Parents de Drogues et Société;

– A. U.D. V.I.H. (Auto-support des Usagers de Drogues confrontés au VIH), émanation du comité AIDES parisien

Les témoignages exprimés à cette occasion font état de la dramatique exclusions des soins dont sont victimes les U.D. en France. Une extension urgente des programmes de substitution est demandée. Une modification du statut légal des opiacés apparait comme indispensable pour sa prescription généralisée. La reconnaissance des usagers de drogues comme des citoyens à part entière est réaffirmée.

4°/ Les états généraux « Drogues et Sida»

L’affluence croissante aux conférences de « Limiter la casse », l’implication de tous les réseaux personnels et associatifs ont contribué à la mobilisation vers les Etats Généraux.

Toute une infrastructure est mise en place.

1°) Constitution des équipes : communication/rapport avec la presse/contact avec les associations/organisation matérielle (location de salle, mailing … ).

2°) La part importante des bénévoles (ASUD, AIDES,).

3°) Le montage financier : la subvention de E.C.S., l’avance des frais par AIDES.

4°) Le déroulement des deux journées (voir annexe) – Les ateliers

– Les espaces témoignages Les forums
– Les carrefours
– Les séances plénières d’ouverture et de clôture (voir annexe brochure)

5°) Le bilan des Etats Généraux

Au Palais des Congrès, les 4 et 5 Juin 1994, 800 personnes se sont retrouvées pour les États Généraux « Drogue Sida ». Des usagers, des militants de la lutte contre le sida, des professionnels du soin et de la prévention, étaient rejoints par tous ceux qui se sentaient concernés à titre professionnel ou personnel.

Ces États Généraux ont permis d’affirmer les priorités pour une politique de réduction des risques dans tous ses aspects, politique de santé publique déjà mise en oeuvre dans la plupart des pays européens. Ils furent le lieu d’un constat : le retard tragique pris par la France en ce domaine.

Les interventions, les débats, un large espace de parole, ont débouché sur des revendications précises pour que les choses changent (annexe brochure).

Le succès des Etats Généraux ont démontré l’audience du mouvement pour la réduction des risques.

Simone VEIL, Ministre de la Santé, a pris en compte notre mobilisation en acceptant le dialogue.

Pour « sortir de la guerre à la drogue» et à travers cet évènement, Limiter la Casse a voulu déclarer l’armistice. S’est posée la question de savoir comment passer des discours aux actes ? Comment négocier le virage de la réduction des risques ?

Un processus de concertation s’est engagé avec certaines administrations : Direction des hôpitaux et D.G.S.

– Aout 94-Décembre 94, Limiter la Casse a rencontré la D.G.S. à 3 reprises sur des thèmes précis :

– L’accès aux seringues stériles (Stéribox, seringues à 1 franc et programme d’échange de seringue).
– A.M.M. méthadone

– La salle d’injection de Montpellier

Dans ce cadre de rencontre, le collectif entend se poser comme un interlocuteur incontournable.

4°/ À l’Assemblée Générale d’Octobre 94 furent présentés :

– Le rapport moral de la Présidente et les orientations : Anne COPPEL
– Le rapport d’activité 93/94 par le secrétaire général : Claude GUYOMARCH – Le rapport financier 93/94 et prévisionnel par le trésorier : Jean-Paul LE FLAGUAIS

Une proposition de modification des statuts et du règlement est adoptée par l’assemblée générale. Il s’agit de la création de 2 collèges en vue de constituer le comité de pilotage (C.A.) :

– Un collège associatif composé des associations fondatrices ( 10 sièges) et d’associations adhérentes (20 sièges).

– Un collège de militants composé de membres adhérents ou actifs (20 sièges)

Le but est d’ouvrir le comité de pilotage à un maximum de sensibilité de façon à garantir la représentation de l’ensemble des forces associatives et militantes (voir annexe).

Le succès des initiatives antérieures, le caractère spécifique de l’alliance des forces réunies ont prouvé l’importance de Limiter la Casse au sein du débat sur la question des drogues et son aspect le plus urgent et le plus dramatique, la nécessité d’endiguer l’expansion de l’épidémie HIV et l’hépatite C chez les usagers de drogues.

La majorité des membres de Limiter la Casse a souhaité poursuivre l’action entreprise en faveur de la réduction des risques liés à l’usage de drogues : Limiter la Casse et devenue une structure permanente. Les questions fondamentales posées lors de la réunion du comité de pilotage le 24 octobre 1994 révélaient la crise d’identité du collectif Etait-il voué en priorité à l’impulsion et la promotion d’expériences relevant de la réduction risques ? Ou bien une association de militants prêts à s’engager dans une action spécifique ?

Le souvenir de l’ambiance magique des Etats Généraux semblait obliger Limiter la Casse a se trouver un second souffle.

5°/ Le 1er Décembre 1994

Le collectif s’est mobilisé pour la journée mondiale du sida. Il a rempli les objectifs qu’il s’était fixé :

– Organisation du comité de soutien aux Docteurs Clarisse BOISSEAU et Jean CARPENTIER (plus de 2000 signatures réunies à ce jour)
(voir annexe)

– Réalisation de la brochure « Limiter la Casse, 2 ans de lutte pour la réduction des risques ». Elle représente l’objet de référence de notre alliance.

– Mise en place d’un stand « Limiter la Casse» au village des associations du CRlPS, place du Trocadéro, où nous avons noté une très large fréquentation.

– Participation à la manif AIDES/ACT UP à Montparnasse

6°/ Conclusion et orientation pour 1995

Dans le nouveau bureau exécutif, élu le 21 novembre 1994, nous retrouvons les 3 forces de l’alliance, fondement même du collectif. Il s’agit bien de continuité d’action.

À savoir :

– Apporter le soutien et le développement aux différents projets s’inscrivant dans la politique de réduction des risques en matière DROGUES SIDA.

– Continuer de promouvoir la réduction des risques en devenant l’expert incontournable auprès des décideurs politiques, des soignants du champ DROGUE SIDA.

Pour ce faire, nous devons renforcer notre présence et notre capacité d’intervention dans tous les débats, initiatives (relations suivies avec les médias, participation aux manifestations, aux pétitions).

– Poursuivre l’élaboration permanente d’un courant d’idées, d’une « ligne politique» correspondant au plus grand dénominateur commun des militants, des associations membres en matière de réduction des risques.

Pour 1995, Limiter la Casse se propose d’organiser un nouveau cycle de conférences et des Etats Généraux (voir pièce jointe).

 

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