L’intervention sociale à l’épreuve des trafics de drogues

Ouvrage collectif réalisé sous la direction scientifique de Claire Duport
Ateliers Professionnels Les 6 & 7 Mai 2010 à Marseille, addap13

 

AVANT PROPOS

Michel Scotto, Elisabeth Brun, addap13

En 2005, nos questionnements ont pris source dans la confrontation entre l’exercice des trafics illicites, d’une part, et nos pratiques professionnelles, d’autre part, sur les mêmes théâtres d’opération que sont les quartiers d’habitat social, ceux-là mêmes où nous sommes investis depuis de nombreuses années. Dans le même temps, les médias ont amplifié les discours sur la sécurité, sur les trafics dans des cités populaires devenues zones de « non droit » et sur la délinquance des mineurs désignée comme plus précoce et plus violente. Ces discours ont eu l’effet d’une loupe grossissant les réalités et nous mettant nous aussi face à nos propres représentations de la situation.

Une question nous poursuivait en permanence : jusqu’où pouvons-nous aller dans ce face à face et comment arriver dans ces contextes tendus et parfois ambigus à poursuivre notre mission première, celle de protéger les jeunes dont nous avons la charge ?

Le travail qui vous est présenté fait suite à celui engagé en 2005 sur « la question de la proximité du travail social et éducatif à l’épreuve de l’économie de la débrouille ». Depuis, il nous a fallu nous rendre à l’évidence : les territoires que nous investissions au quotidien faisaient l’objet d’une attention forte de la part des membres de réseaux de trafics de drogues, et ce d’une façon de plus en plus prégnante. Cela se manifestant par une occupation physique de certaines zones de ces territoires, par une surveillance et un contrôle de leurs accès, et des « conseils » à peine dissimulés d’aller exercer notre mission ailleurs ou à d’autres moments de la journée.

La question du sens de notre travail, autant que celle de l’acceptation de notre présence sur les quartiers, se posait à nouveau à nous et il nous fallait prendre à bras le corps ce problème en nous remettant à l’ouvrage.

Si notre première tâche a été de déconstruire les présupposés, les idées reçues et les clichés avec lesquels nous avons à composer chaque jour, il nous a fallu également comprendre comment ces trafics avaient évolué avec le temps, pris dans un contexte qui dépassait de loin les limites « du quartier ».

Sans tenter de cautionner ou d’excuser telle ou telle pratique illégale, il est cependant frappant de constater combien l’organisation de cette économie dite souterraine (mais qui s’exerce le plus souvent au grand jour…) s’inspire largement des règles empruntées à l’économie libérale (prise de risque, rareté, concurrence, conquête de parts de marché, techniques de management, circuit de distribution, fortes plus-values…) alors que ce sont précisément les effets de cette économie libérale qui excluent du travail et des revenus licites une grande partie des jeunes de ces quartiers… L’intervention sociale dans ce contexte peut être vécue alors, soit comme un concurrent, soit plus sûrement comme un témoin gênant de ces activités qui impactent parfois une grande partie de la population de ces cités.

Dès lors, notre intérêt s’est porté sur la question des territoires, considérés sous l’angle d’enjeux d’appropriation, de cohabitation voire de désertion. Mais un territoire, une cité, un quartier, faut-il le rappeler, c’est d’abord un espace social fait de relations de voisinage, de copains, de conflits, d’entraides… et il n’est pas étonnant que l’émergence des pratiques et des réseaux de drogues apparaissent et surtout se développent lorsque ces territoires et leurs habitants se sentent délaissés, lorsque le lien social s’est délité, lorsque l’articulation entre le dedans et le dehors ne fonctionne plus, et que l’isolement se transforme en relégation.

Si le problème est éminemment politique, il n’en demeure pas moins que l’intervention sociale, et en particulier celle de la protection de l’enfance, se trouvent mises en difficulté et se doivent de s’adapter à cette nouvelle donne en recherchant, de façon lucide et responsable, les moyens d’assurer leur présence et de poursuivre leur mission auprès des jeunes et de leurs familles.

Cet échange entre chercheurs et professionnels, nous avons souhaité l’organiser autour de six thématiques mises en avant par le groupe de travail « questions de réseaux » :

Économies générées et économies induites par les trafics de cannabis.
Michel PERALDI (Centre Jacques Berque, Rabat), Christian BEN LAKHDAR (Université Catholique de Lille).

Les trafics de cannabis dans les quartiers relèvent d’une organisation qui définit les fonctionnements, les places, les rôles, du producteur au revendeur au détail. Dans un contexte social dégradé, ces trafics constituent des formes d’accès à des ressources, parfois occasionnelles, mais aussi des formes d’asservissement. Quels sont les espaces intermédiaires où les intervenants sociaux peuvent agir, entre dedans et dehors, entre normal et délinquant, entre occasionnel et permanent ?

Organisations des trafics, complexité et porosité des niveaux d’implication.
Amina HADDAOUI (Sociologue), Nacer LALAM (INHES).
A l’échelle internationale comme à l’échelle locale, les trafics de drogues génèrent des économies diverses. Dans les quartiers, les économies du trafic de cannabis sont pour une part des économies de la débrouille et de la pauvreté, d’autant que les gains financiers n’excluent pas les bénéfices sociaux. Comment mieux connaître et mieux comprendre ces bénéfices économiques et sociaux pour les habitants des cités ?

Appropriation des territoires et cohabitations.
Michel JOUBERT (Université Paris 8), Salvatore CONDRO (Université Aix-Marseille).
Lorsque des trafics de drogues sont installés dans des quartiers, ils induisent des formes d’appropriation du territoire. Les habitants et les intervenants sociaux sont amenés à cohabiter et réguler le partage du temps et des espaces.
Comment travailler dans un contexte où la présence dans l’espace doit parfois être négociée ? Comment et jusqu’où négocier le partage du temps et de l’espace ?

Intervention sociale : la proximité à l’épreuve des trafics de drogues.
Pierre ROCHE (CEREQ), Thomas SAUVADET (CESAMES).
Agir dans le cadre de l’action publique sociale nécessite de nouer et de maintenir des liens de sociabilité avec les habitants des quartiers. Ces liens sont traversés et peuvent être altérés par les effets des activités de trafic.
Comment travailler dans cette proximité lorsque l’on est intervenant social et parfois aussi habitant ou originaire de ces mêmes quartiers ?

Jeunes, familles, intervenants sociaux et institutions : maintenir les liens.
Pascale JAMOULLE (Université de Louvain), Shanti KAISER (ADEJ).
Comment construire ou maintenir du lien avec des jeunes impliqués dans les trafics ? Comment travailler avec les parents, les familles, et les institutions ? Quelles propositions, quelles alternatives pour infléchir parcours et trajectoires ?

La protection de l’enfance à l’épreuve des trafics.
Sylvie MOTTES (Tribunal pour enfants de Marseille), Amar LAHMADI (Ville de Marseille).
La prégnance des trafics met particulièrement en danger les mineurs qui y sont confrontés ou impliqués. Cette notion même de danger est diversement perçue. Comment faire valoir la notion de mise en danger et de protection des mineurs auprès d’eux- mêmes et de leurs familles ? Comment activer les lois de protection de l’enfance pour les professionnels et les institutions qui en ont la charge ?

Comme ce fut le cas en 2005, l’addap13, association de prévention spécialisée, habilitée par le Conseil Général des Bouches-du-Rhône, s’est investie pleinement dans cette démarche conduite dans la dynamique d’une recherche-action en acceptant d’en être le porteur. Mais rappelons que ce travail est avant tout le fruit d’un investissement collectif qui a réuni des acteurs, qu’ils soient intervenants sociaux, chercheurs en sciences sociales, ou responsables de politiques publiques. Tous se sont largement investis dans cette production en fonction de leurs compétences et de leurs connaissances pour faire œuvre commune. Qu’ils en soient ici chaleureusement remerciés.

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