Performance de Carlo Bengio : texte lu

Colloque Deleuze : virtuel, machines et lignes de fuite
4 août 2015
Le corps sans organes

D’Antonin Artaud à Carmelo Bene à la distance des drogues

Performance-lecture par Carlo BENGIO, réalisateur de films documentaires et acteur (Montréal, Canada)

Dans mon intervention, je propose de visiter le corps sans organes deleuzien en mettant à l’œuvre le concept dans une série de situations faisant intervenir l’usage des drogues telles que: héroïne, cocaïne, amphétamine, LSD. Mon discours s’articule sur mon vécu d’ancien usager qui se prolonge par une carrière dans les arts de la scène. On visionnera d’abord un document audio-visuel que j’ai créé en déclamant des extraits de « Interjections » d’Antonin Artaud, sur une musique balinaise, montrant des images en contre-point.

Carlo Bengio est metteur en scène, acteur, performeur, scénographe.
Co-concepteur de spectacles multimédia représentés à Montréal et dans de nombreux festivals au cours de tournées internationales (1982 à 1990). Nombreuses mises en scènes de théâtre à Montréal (1992 à 2010).

On peut comprendre le titre : À la distance des drogues, comme l’ensemble des relations que l’usage des drogues entretient avec le concept deleuzien. Mais le concept permet-il à l’usager de prendre une distance par rapport à la prise de drogues ? En principe non, car le désir-drogues est passionnel et exclusif. C’est une hydre à multiples têtes et il n’y a que le renoncement définitif pour en venir à bout.

Artaud : Pour en finir avec le jugement de dieu
L’homme est malade
Parce qu’il est mal construit
Il faut se décider à le mettre à nu pour lui gratter cet animalcule qui le démange mortellement,
dieu
Et avec dieu
Ses organes
Car liez-moi si vous le voulez,
Mais il n’y a rien de plus inutile qu’un organe

On n’a pas un corps sans organes et ce n’est pas un concept biologique. On se fait un corps sans organes. C’est une pratique, une procédure d’expérimentation  des  corps. Alors comment peut-on se faire un corps sans organes ? Il y a une multiplicité de façons de se faire un corps sans organes. Ma propre expérience me suggère qu’on peut se faire un corps sans organe par l’usage de drogues, mais on peut aussi se faire un corps sans organes en faisant du théâtre.

LE  CsO-Héroïne

Gilles Deleuze : « Le CsO , il est déjà en route dès que le corps en a assez des organes, et veut les déposer ou bien les perd ». Je vous parlerai du  corps-drogué schizo expérimental de l’héroïnomane. Il se déconstruit degré par degré selon la perspective de lignes de fuite qui seront le schéma, le dessin, le concept de votre déterritorialisation, déjà active au moment où vous l’entreprenez, c’est-à-dire avant et après qu’on ait commencé à se shooter, au moment critique où l’on franchit la barre passionnelle qui vous fera répéter le geste à l’infini semble-t-il.

Le matériau essentiel de déconstruction est ici l’intensité ou plutôt, le mouvement intensif de déterritorialisation du désir, un gradient de désir, ou plutôt un paquet d’énergie pure qui vous traverse et s’élance sur sa ligne de fuite, dans la folie de vouloir durer dans une espèce d’éternité, comme dit Spinoza, et qui se reterritorialise dans le mouvement d’une sorte de vague, un mouvement de soustraction qui annonce la venue de la prochaine vague.  L’intensité est une  espèce d’émotion, une singularité flottante, constructive et inventive. Les intensités et leurs histoires s’inscrivent sur la surface lisse du corps sans organe conçu comme un œuf à deux pôles, pôle paranoïaque de transcendance et pôle schizo-immanent.

Deleuze : « Mais le Corps sans organes n’est nullement le contraire des organes » nous précise Deleuze. Il s’oppose à l’organisme, c’est-à-dire à l’organisation des organes qu’on appelle organisme.  L’organisme, c’est le Jugement de Dieu, le corps béni et sacralisé sur le modèle de l’Adam archaïque, la structure de transcendance, la tyrannie de la signifiance, l’enfermement dans la subjectivation. « Le CsO hurle : On m’a fait un organisme, on m’a plié indument, on m’a volé mon corps » écrit Deleuze dans Mille plateaux.

Le CsO est l’opération  de dé-liaison des organes, de prise de conscience d’un organisme dans le mouvement de sa désorganisation et  l’autoproduction d’un corps, simplement un corps, une surface abstraite parcourue d’intensités. La surface des intensités remplace le fonctionnement des organes. Les organes sont bien là, en tant qu’organes mais ils ne comptent plus, et dans le cas des drogués cette dé-liaison se réalise par l’utilisation adéquate de substances chimiques dont l’effet est d’altérer les synthèses moléculaires biologiques, de renforcer tel ou tel neurotransmetteur, faisant brusquement basculer l’expérimentateur de drogues depuis le monde de la transcendance à celui de perceptions altérées s’auto construisant dans l’immanence. Ou peut-être s’agit-il d’auto-transcendance construisant un champ d’immanence.

On peut expérimenter divers degrés de déconstruction du CsO-héroïne :
Le degré du flash simple. Un flash est la brusque chute de tension artérielle accompagnée par une sensation forte d’envahissement du corps soudainement saisi d’un bonheur extrême, un immense soulagement, une espèce d’orgasme.

Le flash déconstruit un monde qui se décompose et se recompose à toute vitesse témoignant d’un va-et-vient du plan de transcendance et du plan d’immanence, qui fait découvrir des images inouïes des corps, des affects ou modifications des corps, des sensations jamais éprouvées jusque là : je ne sens plus mon corps, c’est une masse de chair informe et élastique et dont le moindre mouvement me procure un plaisir intense, et voilà nous sommes sur le corps sans organe. L’œuf parfait où notre subjectivité toujours éveillée, confrontée de manière permanente au principe de vérité, comme l’explique Foucault…qu’est ce qui m’arrive, est-ce que j’hallucine, est-ce que je rêve, est-ce que je deviens fou, rien de tout cela, j’expérimente un plan d’immanence des perceptions, et cette subjectivité donc, se trouve dispersée sur toute la surface de l’œuf ou de l’immense embryon planétaire…quelle fusion!

Le degré d’enchaînement ou de concaténation des flashes successifs permet de déconstruire une pluralité de mondes dont une partie supra est complètement virtuelle et la partie infra, une intégration solide avec le réel : le speed de l’héroïne qui permet de concevoir des actions immédiates, inouïes, parfois violentes, risquées, mortelles.

On appelle overdose la perte de conscience provoquée par une trop forte dose de produit et l’on pourrait appeler degré zéro du corps sans organes la recherche de l’ultime overdose qui se traduit par un flash suivi d’un coma plus ou moins immédiat et de la mort s’il y a lieu.

Enfin, le degré du décrochage ou de manque,  c’est-à-dire le moment où l’on n’a  pas de drogue à sa disposition, donne à connaitre un autre type d’intensités que Deleuze décrit sous le nom de corps masochiste. Et donc je me rappelle, quand naguère je fus un chevalier de la drogue, à l’instar des chevaliers de la foi de Kierkegaard, que je tenais à mes amis un discours étrange qui donnait du sens au manque, qui consistait à envisager de détourner, tel que Sacher Masoch l’aurait fait, un trip de drogue dure dans l’objectif d’en éprouver par la suite un manque, c’est-à-dire ces effets de lenteurs de l’imperceptible, ces effets dolorifères accompagnés d’hallucinations et d’angoisses. L’idée c’était de faire passer les hautes intensités du flash sur un plan d’’immanence où les sensations sont imperceptibles, l’imperceptible à tout prix, ne pas rater son manque, et si déjà on s’était durement détruit, se reconstruire avec les relents d’une trop forte explosion.

Si bien qu’aujourd’hui après toute une vie de non-usage de cocaïne intraveineuse , et peu à peu, au cours des années, un plan d’immanence s’est introduit imperceptiblement dans le plan de transcendance qui conduit ma vie d’ex-usager, aujourd’hui mes variations émotionnelles peuvent me plonger dans un plan d’immanence ou une composition de lignes de fuite comparable au high des drogues dures prolongeant le temps des héros dont les exploits ont généré le présent en un trip subtil, méditatif ou dans des vitesses libérées mais réglées, une façon d’être vieux…….

Mémoire d’un drogué

……Il se sent soudain aspiré par une force qui semble provenir de son ventre, il baisse la tête, sa main tient une seringue dont le piston vient de finir sa course, il vient de s’envoyer dans les veines un mélange royal, la bonne proportion cocaïne-héroïne, doit être religieusement respectée, plus tard on dira qu’il avait mis trop de cocaïne par pure gourmandise….

……En même temps que l’odeur de l’héroïne lui traversait la gorge avant d’aller rejoindre ses organes, les tissus et le milieu cellulaire, par ailleurs et sur un autre plan, les ailes de Dame Cocaïne, déployées vers les hémisphères cérébraux, l’entraînaient dans les espaces intérieurs de ses esprits à une vitesse surmultipliée, plus vite que la production habituelle de sa petite tête de con, de non moins petit bourgeois pris dans les mailles d’un suicide collectif, le groupe s’appellerait Réseau Zéro, la pièce de théâtre dans laquelle se seraient imprimés leurs rituels, d’où ils tiraient leur nom de Zéro, s’appellerait : « De quelques degrés de plus sur le Corps Sans Organes », il y était maintenant sur le corps sans organes, il y était, il chutait sur sa tension en dessous du collapsus à une vitesse infiniment grande dans le degré zéro qu’il expérimentait ce soir-là, et maintenant il se voyait à cheval sur la pointe extrême du souffle de sa vie et il allait mourir dans une inspiration profonde, cellulaire, moléculaire, de tous les organes et qui serait l’équivalent d’une implosion, l’autre côté du bang.

…..Alors il prit place comme un cosmonaute recroquevillé en œuf dans sa capsule de gélatine, il se creusait par lui-même dans les abysses de sa conscience, c’était un trou vertigineux par où lui parvenait encore la parole des vivants, il entendit une voix distincte, il fait une overdose disait quelqu’un, oui, il faisait une overdose, c’est bien sûr, les murs, les lumières, le brouhaha des amis, il les voyait à l’envers et il s’en éloignait comme une fusée s’éloigne de la terre. Il riait….s’ils savaient, les amis….. Et le flot majestueux et multicolore de l’univers dans l’éternel retour de sa naissance emporta toute parole et toute conscience dans une clôture en by by.

ADIPARTHROL PARTY

Et puis un jour on l’avait introduit dans les grandes messes de l’ADIPARTHROL, le médicament, une amphétamine appelée phényl-1 amino-2 propanolol, était prescrit sur ordonnance comme réducteur d’obésité, on pouvait s’en procurer à cette époque à Paris comme on pouvait se procurer de la morphine dans les pharmacies de Mexico. On trafiquait des ordonnances en les effaçant à l’eau de javel, on y écrivait en imitant l’écriture d’un médecin, adiparthrol-deux boites, et valium 10-trente comprimés, on prenait 25 comprimés de l’amphétamine, on les nettoyait soigneusement  de leur enrobage et on les pilait en une poudre fine, on les imbibait d’eau et on compressait cette pâte dans une grosse seringue munie d’un filtre en coton,  le liquide clair et pur comme de l’eau de source qui en émergerait magiquement pouvait donner deux bons shoots et on pouvait en faire un troisième de rappel, le shoot du coton bien connu des toxico, un flash moyen durait de vingt minutes à deux heures, le corps complètement anesthésié et l’esprit flottant dans un cerveau survolté à ses limites de rupture.

C’est un flash puissant né dans votre moi intime et il vous submerge avec une brusque chute de tension qui vous met à terre. Le tsunami monte dans la tête et celle-ci enfle démesurément dans un torrent d’images démultipliées accompagnée de bruits et de sons multiples, et oui, j’entends des voix produites par mon cerveau mais je n’ai pas le temps d’y penser, cela va trop vite, ou plutôt à une vitesse surmultipliée, plus vite que la production habituelle de ma petite tête de con. Une minuscule conscience de moi-même apparaît. Je suis le personnage d’un film qui se déroule à l’intérieur de la chambre noire de mon cerveau et à l’extérieur aussi, dans une réalité nébuleuse, improbable voire amusante.

J’ai le temps de penser que je n’ai plus de corps ou plutôt que je n’ai plus d’organes qui composent mon corps et je n’ai pas la volonté d’aller me toucher des parties de mon corps, je n’ai aucune volonté d’ailleurs, ici, il n’y  a pas de place pour vouloir. Je n’existe plus mais je suis bien là, inerte mais réveillé, que dis-je, hyper-réveillé, c’est-à-dire écartelé entre deux mondes, un monde supra qui me disperse à l’infini et un monde infra où semble-t-il quelque chose de moi s’applique à revenir sur terre, un instinct de survie, un tube de communication avec le réel.

Je suis allongé par terre sur le dos, jambes légèrement écartées, confortablement, les bras le long du corps, mes yeux ouverts fixent dans le lointain l’horizon de l’écriture de ma vie, ce qui se passe maintenant dans ma vie, et ce qui me vient à l’esprit c’est que je suis une planche d’anatomie humaine scrutée avec minutie par l’œil d’une caméra située au fond de l’Univers, chaque parcelle de mon corps est inscrite à sa place dans le livre de la connaissance et ça ne me dérange pas de me prendre pour le dieu de Spinoza, qui était Spinoza lui-même en plein conatus et sans effort au moment de son dernier souffle, comme on dit, et qu’il ne rendit à personne puisque il était un incorruptible athée.

Antonio et Simon sont étendus sur un lit dans une chambre à coucher d’un HLM de la banlieue parisienne. Ils viennent de se réveiller tous les deux d’un puissant flash d’ADIPARTHROL, ou phényl-1 amino-2 propanolol, qui les avait plongés dans un état limite, un pré-collapsus qui les avait laissés sans soupir et sans gravité, surnageant main dans la main entre les mondes infra et supra…..

…..en compagnie du corps pulvérisé d’Antonin Artaud descendu dans l’électrochoc et qui n’en est pas revenu, lui, et pour Antonio et Simon, le corps achève de dévider son rouleau, continue Antonin Artaud dans le même texte, c’est l’amour des gaz érotiques de la mort, du corps, par le corps, avec le corps, depuis le corps et jusqu’au corps…….et maintenant que les effets s’estompent leurs mains se rencontrent de nouveau et leurs visages se retournent l’un vers l’autre, chacun sourit à l’autre, ils se retrouvent encore une fois ensemble, jumeaux dans l’œuf, ou dans la perfection du corps sans organe, ici et maintenant leur cœur recommence à battre, timidement leurs lèvres se rejoignent, leurs corps fusionnent de nouveau, leurs mains cherchent le plaisir sous la peau, ils s’enlacent frénétiquement en murmurant des je t’aime.

Le corps sans organes chamanique

L’usage du LSD, de la mescaline et de la psilocybine produit un tout autre corps , en effet tout se passe comme si chaque drogue imposait ou fixait des règles de déterritorialisation propres à produire un certain type de champ d’immanence, l’émergence d’un autre type de corps. Dans le cas des drogues dites psychédéliques l’invasion moléculaire attaque des régions neuroniques très précises, essentiellement les centres des diverses perceptions, sensorielles et temporelles, dans un corps moteur non altéré, produisant ce qu’on appelle une modification de la conscience car les nouvelles perceptions non seulement se débarrassent du moi, et de l’idée du moi, elles flottent sans direction précise, elles se libèrent de toute finalité,  je suis tous les noms de l’histoire, je suis tous les corps de la terre, je suis la terre, la grande déterritorialisée et j’assiste, dans une espèce d’éternité, aux origines du monde ……

Le CsO de l’acteur

Dans le Théâtre et son double Antonin Artaud annonce, en faisant l’analyse du théâtre balinais, la grande révolution dans la conception du théâtre occidental, à savoir la fin du théâtre psychologique, la raréfaction des mots au profit des gestes et des attitudes corporelles, inaugurant la puissance toute nouvelle de la « mise en scène » où vont se rejoindre l’art dramatique et la chorégraphie.

Tout commence par une nouvelle conception de l’espace scénique qui découvre la perspective des peintres de la Renaissance en introduisant la diagonale . C’est-à-dire autant de lignes de fuites parcourant le demi-cercle de la scène, et l’on voit ce procédé largement utilisé au cinéma par Godard qui montre dans son dernier film : L’adieu au langage, une dispersion sémantique de mots, de bruits et de phrases musicales dans de magnifiques plans séquences en diagonales tridimensionnelles.

Ainsi pour le metteur en scène et pour chacun des interprètes le Double dont parle Artaud est le Corps sans organes d’une représentation théâtrale, la surface abstraite, le quatrième mur des acteurs, sur lequel vont s’inscrire toute une panoplie d’intensités, les variations corporelles propres à chaque acteur et les variations corporelles de l’ensemble de la pièce constituée par la superposition d’une bande sonore avec bruits, mots et musique, en direct et en play-back, une mise en espace des objets opaques, des corps humains en constante évolution,  des lumières et des projections d’images. C’est justement dans le concept d’une superposition, que Gilles Deleuze parle du théâtre de Carmelo Bene : « L’homme de théâtre n’est plus auteur, acteur ou metteur en scène. C’est un opérateur. Par opération il faut entendre le mouvement de la soustraction, de l’amputation, mais déjà recouvert par l’autre mouvement qui fait naitre et proliférer quelque chose d’inattendu »

Ressenti comme une succession de vagues dans une mer calme ou agitée le théâtre alors n’est plus représentatif, il devient un opéra des corps, une construction par superpositions de lignes intensives et ce qui se donne à voir évolue hors du sens dans une série d’impressions au sens du philosophe David Hume.

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