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Pourquoi il faut mettre fin à la Guerre contre la Drogue

TEDGlobal 2014 · 17:26 · Filmed Oct 2014

La guerre contre la drogue fait-elle plus de mal que de bien ? Dans un discours osé, le militant pour la réforme sur la politique de drogue, Ethan Nadelmann, fait un appel passionné pour mettre fin à ce mouvement arriéré, cruel et désastreux qui tente d’écraser le marché des drogues. Il nous donne deux grandes raisons pour lesquelles on devrait plutôt se concentrer sur une réglementation intelligente.

Lire aussi Entretien avec Ethan Nadelmann – Conférence internationale de Vilnius (Lituanie) / Juin 2013 – Swaps

 

Subtitles and Transcript

Translated by eric vautier
Reviewed by Morgane Quilfen

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Quel effet la guerre contre la drogue a-t-elle eu sur le monde ? Pensez aux meurtres et au chaos au Mexique en Amérique centrale et ailleurs, le marché noir mondial génère environ 300 milliards de dollars par an, les prisons pleines aux États-Unis, entre autres, police et armée prenant part à une guerre qu’elles ne gagneront pas qui violent les droits de base, et les citoyens ordinaires espèrent simplement ne pas se prendre de balle perdue, et entre-temps, de plus en plus de gens consomment de la drogue. C’est le problème de la prohibition de l’alcool et d’Al Capone, amplifié 50 fois.

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C’est particulièrement irritant pour moi en tant qu’Américain parce que nous avons joué ce rôle déterminant dans la guerre mondiale contre la drogue. Pourquoi tant de pays criminalisent des drogues qu’ils ne connaissent pas, pouquoi les traités sur la drogue de l’ONU mettent l’accent sur la criminalisation et non la santé, pourquoi une grande part de l’argent alloué au problème de la drogue ne va pas aux agences qui aident, mais à celles qui punissent, et vous trouverez dans la réponse nos bons amis les États-Unis.

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Pourquoi avons-nous fait ça ? Certains gens, surtout en Amérique latine, croient que ce n’est pas à cause des drogues. Pour eux, ce n’est qu’une ruse pour avancer les intérêts realpolitik des États-Unis. Ce n’est pas l’avis de la majorité. Nous ne voulons pas que des gangsters et des guerillas reçoivent des fonds de la vente de drogue pour terroriser et prendre le contrôle d’autres nations. Non, en réalité, les États-Unis sont complètement fous dès qu’on parle de drogue. N’oubliez pas, on pensait qu’on pouvait interdire l’alcool. Donc pensez à notre guerre mondiale contre la drogue non pas comme une politique rationnelle, mais plutôt comme une projection internationale d’une psychose domestique. (Applaudissements)

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Mais voici la bonne nouvelle. C’est actuallement les Russes qui mènent cette guerre, pas nous. La majorité des politiciens dans mon pays veulent calmer la guerre en mettant moins de gens en prison, pas plus, et je suis fier, en tant qu’Américain, de dire que nous sommes les plus avancés au monde en réformes de politique sur le cannabis. C’est légal à des fins médicales dans près de la moitié des 50 Etats, des millions de gens peuvent acheter du cannabis, leurs médicaments, dans des dispensaires autorisés, et plus de la moitié de mes compatriotes disent qu’il est temps de réglementer et taxer le cannabis comme on le fait pour l’alcool. Le Colorado et le Washington le font, et l’Uruguay, et d’autres vont sûrement suivre leur exemple.

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C’est mon boulot : mettre fin à la guerre contre la drogue. Tout a commencé en grandissant dans une famille assez religieuse et morale. Fils aîné d’un rabbin, j’ai quitté la maison pour l’université où j’ai fumé de la marijuana, et j’ai bien aimé. (Rires) J’aimais aussi prendre un verre, évidemment l’alcool était le plus dangereux des deux, pourtant c’était fumer un joint qui aurait pu nous faire arrêter.

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Cette hypocrisie m’embêtait, j’ai donc fait ma thèse sur la politique de lutte contre la drogue. J’ai eu un poste au ministère des affaires étrangères. J’ai eu mon habilitation, interviewé des centaines d’agents de la DEA et d’autres agences, en Europe et en Amérique. Je leur ai demandé : « Quelle est la solution, à votre avis ? » En Amérique latine, ils répondaient : « Tu ne peux pas réellement stopper l’offre. La solution se trouve aux U.S, où tu peux stopper la demande. » Donc je retournais chez moi et je parlais avec ceux qui luttaient contre la drogue, et ils disaient : « Tu sais, Ethan, tu ne peux pas vraiment stopper la demande. La solution se trouve là-bas. Il faut stopper l’offre. » Là je parlais avec les douaniers qui saisissent la drogue, ils disaient : « Tu ne vas pas arrêter ça ici. La solution est de stopper l’offre et la demande. » Là j’ai réalisé : Chaque personne impliquée dans cette guerre pensait que la solution se trouvait dans le domaine d’activité qu’il connaissait le moins.

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J’ai commencé à lire tout sur le sujet des drogues psychoactives : l’histoire, la science, la politique, vraiment tout. Plus je lisais, plus je réalisais comment une approche réfléchie, ouverte et intelligente mènerait par là, tandis que la politique et les lois de mon pays nous menaient par ici. Cette inégalité était pour moi une incroyable énigme intellectuelle et morale. Il n’y a probablement jamais eu une société sans drogues. Pratiquement chaque société a consommé des drogues psychoactives pour diminuer la douleur, augmenter l’énergie, socialiser, même pour communiquer avec Dieu. Le désir de modifier notre état de conscience est peut-être aussi fondamental que nos désirs de nourriture, de camaraderie et de sexe. Le vrai défi est donc d’apprendre comment vivre avec les drogues, afin qu’elles causent le moins de mal possible et, parfois, le plus grand bénéfice possible. J’ai appris autre chose :

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la raison pour laquelle certaines drogues sont légales et d’autres non, n’a presque rien à voir avec la science ou la santé ou même le risque associé aux drogues, mais a beaucoup à faire avec qui utilise, et qui semble utiliser, certaines drogues. A la fin du 19e siècle, lorsque la plupart des drogues maintenant illégales étaient légales, les consommateurs principaux des opiacés de mon pays et des autres étaient les femmes blanches d’âge moyen qui s’en servaient pour soulager des douleurs lorsque moins d’analgésiques étaient disponibles. Personne ne trouvait ça criminel à cette époque, parce que personne ne voulait mettre Grand-Maman en prison. Par contre, lorsque 100 000 Chinois sont arrivés dans mon pays, travaillant fort sur les chemins de fer et dans les mines, et se détendaient le soir comme ils le faisaient dans leur pays d’origine avec leur pipe d’opium, c’était là qu’apparut la prohibition de drogues en Californie et au Nevada, poussés par les peurs racistes que les Chinois transformeraient les femmes blanches en esclaves sexuelles dépendantes de l’opium. Les premières lois contre la cocaïne étaient inspirées par la crainte raciste que les hommes noirs prendraient cette poudre blanche et oublieraient leur place dans la société du Sud. Les premières lois de prohibition du cannabis étaient basées sur la peur des migrants du Mexique arrivés dans l’Ouest et le Sud-ouest. Ce qui était vrai dans mon pays, l’était également chez les autres en ce qui concerne l’origine de ces lois et leur exécution. Pensez à ça, et j’exagère à peine : Si les principaux fumeurs de cocaïne étaient des hommes blancs aisés plus âgés, et les principaux consommateurs du Viagra étaient des jeunes hommes noirs pauvres, la cocaïne fumable serait facile à obtenir avec une prescription et la vente du Viagra serait un crime puni par 5-10 ans en prison. (Applaudissements)

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J’enseignais auparavant à ce sujet. Maintenant je suis un militant, un militant des droits de l’homme, et ce qui me motive, c’est ma honte de vivre dans un bon pays qui représente moins de 5% de la population du monde mais presque 25% de la population incarcérée du monde. Ce sont les gens qui ont perdu un proche à cause de la violence liée aux drogues ou à la prison, d’une surdose, ou du SIDA parce que nos lois mettent l’accent sur la criminalisation au lieu de la santé. Ce sont des gens bien qui ont perdu leur emploi, leur maison, leur liberté, même leurs enfants, pas en faisant mal à quelqu’un, mais parce qu’ils ont décidé de consommer une drogue au lieu d’une autre.

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La légalisation est-elle la solution ? Là-dessus, je suis plutôt indécis : 3 jours sur 7 je pense que oui, 3 jours sur 7 je pense que non, et le dimanche, je suis agnostique. Mais puisqu’aujourd’hui on est mardi, laissez-moi dire que la réglementation et taxation de plusieurs drogues actuellement criminalisées diminueraient radicalement le crime, la violence, la corruption et les marchés noirs, ainsi que les problèmes liés aux drogues pures et dures, amélioreraient la sécurité publique, et permettraient de développer les taxes pour des ressources bien plus utiles. Les marchés de la marijuana, la cocaïne, l’héroïne et les méthamphétamines sont des marchés de produits de base comme les marchés globaux d’alcool, de tabac, de café, de sucre, et beaucoup d’autres choses. Là où il y a de la demande, il y aura de l’offre. Si une source est arrêtée, une autre apparaîtra inévitablement. Les gens ont tendance à voir la prohibition comme la forme ultime de la réglementation,

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alors que c’est l’abdication de la réglementation, avec les criminels qui remplissent ce vide. C’est pour cette raison qu’en se fiant au code criminel et à la police pour contrôler un marché de produits de base aussi dynamique, est voué à la faillite. Ce qu’on doit vraiment faire, c’est amener les marchés illicites dans la sphère publique le plus possible et ensuite les réglementer aussi intelligemment que possible pour diminuer les séquelles des drogues et les séquelles des politiques prohibitionistes.

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Donc, avec la marijuana, cela veut dire la réglementation et la taxation, comme avec l’alcool. Les avantages sont énormes et les risques sont minimes. Est-ce que plus de gens prendront de la marijuana ? Peut-être, mais ça ne sera pas des jeunes, parce que ça ne sera pas légal pour eux, et franchement, ils ont déjà le meilleur accès à la marijuana. Je pense que ce sera des gens plus âgés. Ce sera des gens de 40 à 60, ou plus de 80 ans, qui préfèrent un peu de cannabis le soir au lieu de l’alcool ou d’un cachet pour dormir, ou que ça les aide pour leur arthrite ou leur diabète, ou que ça aide à pimenter un vieux mariage. (Rires) C’est probablement un bénéfice net pour la santé publique.

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En ce qui concerne les autres drogues, regardez le Portugal, où personne n’est emprisonné pour la possession de drogues, et le gouvernement s’est engagé à traiter la dépendance comme problème de santé. La Suisse, l’Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark, l’Angleterre, où les accros à l’héroïne qui, à maintes reprises, ne réussissent pas à arrêter ont accès à l’héroïne pharmaceutique et des services auprès des cliniques, voici les résultats : l’abus de drogue et les maladies, les surdoses, le crime et les arrestations diminuent tous, la santé et le bien-être s’améliorent, les contribuables en bénéficient et beaucoup peuvent surmonter leur dépendance.

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Regardez la Nouvelle-Zélande, où une loi est récemment passée permettant à certaines drogues douces d’être vendues si leur sûreté a été établie. Ici au Brésil, et dans d’autres pays, où une substance psychoactive remarquable, l’ayahuasca, peut être achetée et consommée légalement tant que c’est fait dans un contexte religieux. En Bolivie et au Pérou, où une multitude de produits sont fait à base de feuilles de coca, source de la cocaïne, et ces produits sont vendus légalement sans ordonnance et sans effets nuisant à la santé publique. N’oubliez pas que le Coca-Cola contenait de la cocaïne jusqu’en 1900, et d’après ce qu’on sait, n’était pas plus addictif que le Coca-Cola d’aujourd’hui.

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Inversement, pensez aux cigarettes : rien ne peut à la fois rendre accro et tuer plus que la cigarette. Quand les chercheurs demandent aux dépendants de l’héroïne quelle est la drogue la plus difficile à lâcher, ils disent la cigarette. Pourtant, dans mon pays entre autres, la moitié des gens qui ont déjà été dépendants à la cigarette ont arrêté sans que personne ne soit arrêté ou mis en prison ou envoyé faire un « programme de cure » par un procureur ou un juge. Ce qui a fonctionné, c’est une hausse des taxes, des restrictions du temps et de l’endroit pour la vente et la consommation, ainsi que des campagnes anti-cigarette efficaces. Pourrait-on davantage réduire la consommation en rendant la cigarette illégale ? Probablement. Imaginez par contre le cauchemar de guerre contre la drogue qui en résulterait.

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Les défis auxquels on fait face aujourd’hui sont doubles. Le premier est un défi politique ; créer et appliquer les alternatives aux politiques prohibitionnistes inefficaces, en même temps qu’améliorer la réglementation et notre cohabitation avec les drogues déjà légalisées. Le deuxième défi est encore plus difficile, parce qu’il nous concerne. Les obstacles à la réforme se trouvent, non seulement là-bas, dans le pouvoir des prisons industrielles, ou dans les intérêts personnels qui veulent protéger le statu quo, mais à l’intérieur de chacun d’entre nous. Nos craintes, notre manque de connaissances et notre imagination empêchent la réforme véritable. Récemment ça touche les enfants également. Chaque parent désire placer son bébé dans une bulle, et craint ensuite que les drogues percent cette bulle et mettent nos enfants en danger. La guerre contre la drogue semble parfois être entièrement justifiée en étant une grande initiative à la protection de l’enfance, mais n’importe quel jeune vous dirait que ce n’est pas le cas.

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Voici ce que je dis aux adolescents : Un, ne consomme pas de drogues. Deux, ne consomme pas de drogues. Trois, si tu consommes de la drogue, je veux que tu connaisses certaines choses, parce que l’important pour moi, ton parent, c’est que tu rentres à la maison en sécurité en fin de soirée et que tu mènes une bonne vie d’adulte en bonne santé. C’est mon mantra d’éducation sur la drogue : la sécurité prime.

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J’ai dédié ma vie à la création d’une mobilisation et d’un mouvement de gens qui sont de l’avis qu’il faut s’éloigner des politiques prohibitionnistes échouées et démodées pour en accepter des nouvelles ancrées dans la science, la compassion, la santé et les droits humains, où les gens viennent de tout le spectre politique, et de tout autre paysage aussi, où les gens qui aiment la drogue, qui n’aiment pas la drogue, et ceux qui s’en fichent de la drogue, chacun d’entre nous croit que la guerre contre la drogue, arriérée, cruelle et désastreuse, doit se terminer.

15:09

Merci.

15:11
(Applaudissements)

15:24

Merci. Merci.

15:28

Chris Anderson : Ethan, félicitations. Quelle réaction du public ! C’était un discours puissant. Ce n’est pas une standing ovation mais je suppose que des gens dans la pièce et peut-être ceux qui visionnent en ligne, connaissent un ado ou un ami ou quelqu’un qui est tombé malade, peut-être même qui est décédé d’une surdose. Je suis sûr que ces gens t’ont déjà approché. Qu’est-ce que tu leur dis ?

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EN : Chris, ce qui m’arrive de très incroyable, c’est que je rencontre un grand nombre de gens qui ont perdu un proche ou un enfant à cause d’une surdose, et 10 ans auparavant, ces gens disaient que la solution était de rassembler tous les trafiquants et les tuer. Ils ont ensuite compris que la guerre contre la drogue n’a pas protégé leurs enfants. Elle a augmenté, en fait, le risque pour ces jeunes. Donc ils font maintenant partie du mouvement de réforme de la politique de drogue. Il y en a d’autres avec des enfants, dont un est dépendant de l’alcool, et l’autre la cocaïne ou l’héroïne, et ils se demandent : Pourquoi l’un se soigne pas à pas et l’autre doit affronter la prison, la police et les criminels ? Donc tout le monde comprend : la guerre contre la drogue ne protège personne.

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CA : Certainement aux U.S, il y a une impasse politique sur plusieurs questions. Y a-t-il une chance réelle d’obtenir des résultats à cette question dans les 5 prochaines années ?

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EN : C’est remarquable. Je reçois plusieurs appels de journalistes qui me disent : « Ethan, on dirait que les seules deux questions qui avancent en politique américaine sont la réforme des lois sur la marijuana et le mariage gay. Que fais-tu de bien ? » Ensuite, on voit une hausse de la tendance bipartite avec des Républicains au Congrès et la législature des Etats permettant à des lois de passer avec le support venant plutôt des démocrates ; c’était le troisième rail, la question politique américaine la plus inquiétante, c’est maintenant celle avec le plus de succès.

17:18

CA : Ethan, merci d’être venu à TEDGlobal.

EN : Chris, merci à toi.

CA : Merci

EN : Merci.

(Applaudissements)

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