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Préface de Jean-Michel Belorgey – Peut-on civiliser les drogues ?

« A-T-ON LE DROIT DE SE DROGUER ? » AU COURS D’UN colloque consacré à ce sujet, en 1995, par la Ligue des Droits de l’Homme, il m’avait semblé possible d’articuler que « oui, dans certaines limites : celles que dessine la responsabilité de chacun vis-à-vis de la société, de ses proches, de soi-même », étant entendu que toute la difficulté réside évidemment dans la question des limites, qui ne sont pas les mêmes pour tous, et qui varient selon les tempéraments, les rapports à l’environnement, la capacité à doser ses consommations, et que, à cet égard, la société a sûrement des choses à dire, y compris par le droit, mais ne peut tenir un langage ni unilatéral, ni monolithique, ni principalement répressif.

Il me semble que telles sont bien aussi les intuitions qui guident Anne Coppel dans le prodigieux inventaire que constitue cet ouvrage des attentes et des pratiques des usagers de drogues, des expériences innovantes conduites par des militants et des professionnels ayant su se mettre à leur écoute, des stratégies tolérées, cautionnées, ou impulsées par les pouvoirs publics, ou une fraction d’entre eux, afin de « civiliser la drogue ».

Mais ce n’est pas, et cela est bien, sur le terrain de la légitimité de l’usage de la drogue, ou des stratégies de prohibition et de répression de cet usage que se place, à titre principal, le travail d’Anne Coppel.

Anne Coppel montre, certes, le danger des postures antidrogue d’ordre théologique, ou patriotique, ayant plus d’une fois prévalu, et dans l’optique desquelles toute approche divergente est perçue comme de l’ordre de la trahison. Elle relève également à nouveau, comme elle l’avait déjà fait, avec Christian Bachmann, dans Le Dragon domestique, la prégnance de traditions culturelles opposant arbitrairement les bonnes drogues nationales et les mauvaises drogues étrangères. Elle met, sobrement mais fermement, en garde contre l’illusion cultivée par certains que le rappel à la loi peut, en matière de lutte contre la drogue, ou en d’autres domaines, faire des miracles ; ne serait-ce que parce que la loi des juristes n’est pas équivalente à la loi symbolique, et parce qu’il faut toujours veiller à distinguer droit et morale, sous peine que le droit en vienne à traiter comme relevant d’un acte de foi des phénomènes qui n’en relèvent pas du tout : incitation à la consommation, émulation, accoutumance, escalade, etc.

Mais l’essentiel du propos n’est pas là. Une fois admis que les toxicomanes ont le droit de vivre – ce qui ne va pas de soi -, il consiste à mettre en évidence ce que cette affirmation appelle comme démarche. Et, pour commencer, aller à leur rencontre – ce qui ne va pas de soi non plus -, car il faut d’abord les trouver, ensuite surmonter les innombrables barrières derrière lesquelles la majorité d’entre eux sont enfermés : barrière de réprobation, barrière de solitude, barrière des stéréotypes.

Anne Coppel s’efforce ensuite, à la lumière d’expériences étrangères, l’américaine, la néerlandaise, la suisse, de montrer comment, et au prix de quelles alluma entre ethnographes, épidémiologistes, leaders naturels, il est possible de dégager un certain nombre de notions opératoires : celle de hiérarchie (les risques (telle que perçue par les différentes catégories d’usagers), celle de risques acceptais, celle de réduction des risques, puis, à partir de là, de développer des méthodologies d’implantation. Elle décrit comment la mémoire de la réussite et celle de l’échec ont marqué les différentes générations d’usagers – car il n’y a pas, qu’on se le dise, un seul type, mais plusieurs types d’usagers de drogues -, d’innovateurs, de professionnels, de décideurs publics, sur fond de fragilité commune à toutes les actions de santé conduites sur ce front. Une fragilité qui n’est pas seulement liée à celle des usagers ou des milieux dans lesquels ils se recrutent, mais à la complexité, sinon à l’ambiguïté des relations de parrainage entre toxicomanes et autres parties ; aux profonds déchirements divisant le corps médical dans son ensemble, et le groupe des spécialistes de la drogue en particulier ; à l’absence de cohérence des politiques publiques ; aux retournements d’interprétation auxquels se prête quelque stratégie que ce soit. Quid, en effet, alternativement ou cumula-tivement aux risques de pénalisation de la toxicomanie, des risques de médicalisation de la prise en charge des toxicomanes, de contrôle social, plus ou moins suave, qui n’en est pas moins un contrôle social ? Quid des ruses et des usurpations auxquelles peuvent s’abandonner certains toxicomanes, ou certains leaders naturels sans que leurs partenaires militants ou professionnels s’en avisent d’emblée ?

Aussi bien comprend-on, en progressant dans la lecture des analyses d’Anne Coppel, que, si nécessaire qu’apparaisse un minimum de débat théorique, sinon idéologique, pour consolider l’avancée des pratiques, celles-ci ont, la plupart du temps, précédé et contribué à engendrer le changement des opinions. Ce changement n’est cependant que très lent, toujours partiel, et rarement linéaire. Aussi bien la coexistence de plusieurs âges de la pensée, dans le milieu politique comme dans le milieu médical, explique-t-elle la collision entre certains choix de santé publique et certaines pratiques policières ; elle rend compte aussi du durcissement inopiné, propre à désorganiser ou à condamner tout ou partie des stratégies esquissées, de certaines règles, celles en particulier relatives aux prescriptions médicales, et aux produits susceptibles d’en faire l’objet.

De tout cela sans doute, Anne Coppel se révèle adepte, sur plusieurs terrains, celui, individuel, de la sortie de la drogue, ou de la maîtrise de son usage, comme celui collectif, de l’acceptation de la réduction des risques et des traitements de substitution, d’une stratégie des petits pas. Stratégie des petits pas ne voulant pas dire stratégie de la part du feu ; car, comme le dit fortement notre auteur, tout en estimant que les traitements de substitution ont joué un rôle déterminant dans la réduction de la mortalité pour cause de toxicomanie, dans l’évolution aussi de l’image des toxicomanes, « le tiers exclu est précisément le tiers visible, celui qui fait scandale… En excluant ses marges, la politique de santé perd sa crédibilité». Il n’a pas été rare que telle soit la pente.

De la somme que constitue cet ouvrage, on ne saurait dire qu’elle est d’une lecture facile. Anne Coppel est à la fois une militante de la réduction des risques, une chercheuse soucieuse de mettre au jour les méthodologies (méthodologie d’analyse des situations, méthodologie d’évaluation des résultats des actions engagées), et une citoyenne sensible aux contraintes pesant sur les décideurs, tout en étant soucieuse qu’ils n’en retiennent pas, comme ils y sont trop souvent enclins, une interprétation maximaliste. Elle sait, pour l’avoir expérimenté, que c’est sur le terrain, dans la réalité, qu’est l’épreuve de vérité ; ce pourquoi elle fait place à l’analyse de très nombreuses expériences concrètes, à nombre desquelles elle a d’ailleurs été mêlée. Mais elle sait aussi que, pour traiter un problème à l’échelle où il se pose, et sans être exagérément dépendant des configurations provisoirement heureuses tenant à la rencontre et à la mobilisation, sans désaccord majeur entre eux, des usagers de drogues, des médecins, des militants associatifs, et des décideurs, élus ou nommés, il faut qu’il n’y ait pas sans cesse, sous l’influence du retour des préventions ataviques, des paniques préélectorales, des affrontements corporatistes, des coups d’accordéon dans les politiques suivies ; ce pourquoi elle ausculte le déroulement de celles-ci, leurs improvisations, leurs incohérences, leurs duplicités, leurs enlisements, et leurs rebondissements, et appelle à un effort de maturité en ce domaine.

Autant qu’une mine d’informations sur l’histoire des toxicomanies, de la représentation et de la prise en charge de celles-ci au cours des deux dernières décennies, ce livre est une leçon, qui peut valoir en d’autres domaines que celui de la drogue, d’analyse socio-politique. Aux différents niveaux où toute analyse de ce type doit, pour être éclairante, être simultanément conduite. Mettant en évidence les interactions entre pensée et action, initiatives individuelles et sensibilités collectives, progrès technique ou scientifique et progrès ou stagnation de la pensée politique.

Un beau et grand livre ; qu’il faut lire plusieurs fois pour tirer profit de tous les matériaux qu’il fournit, et du modèle de discipline de pensée face, à la complexité qu’il propose.

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