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Préface / Livre : Drogues store – dictionnaire (Arnaud Aubron)

Un dictionnaire est une entreprise ambitieuse : il faut d’abord recenser toutes les histoires qui voyagent avec les drogues – et il y en a ! Des histoires que tout le monde connaît, des histoires que l’on ne sait pas que l’on connaît parce qu’elles voyagent toutes seules, dans la bouffée du joint ; des histoires secrètes ou tombées dans l’oubli – et des mensonges fabriqués de toutes pièces, pour nous faire peur…

Ensuite, il faut classer – et le dictionnaire d’Arnaud Aubron, c’est un peu comme l’encyclopédie chinoise de la nouvelle de Borges où les animaux sont classés en « a) appartenant à l’Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, l) et cætera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches ».

Vous pensez que c’est n’importe quoi ? Pas du tout, c’était, paraît-il, la vision du monde de ces Chinois. Drogues Store, c’est notre vision des drogues, héritage de notre histoire, qui croise des entités a priori hétérogènes – un étrange bazar, que le rock a propagé à la vitesse des ondes, véhiculé par tous les médias, et d’abord par les radios, les disques vinyles et les splendides Ghettos-blasters avec lesquelles les gosses rivalisaient dans les ghettos. C’est la « culture de la drogue » qui a terrorisé l’Amérique, à laquelle elle mène une guerre sans fin. Des millions de gens ont été mis en prison, des millions y sont encore, dans toutes les prisons du monde. Impossible de parler de drogues sans parler de politique, parce que les drogues ne sont pas seulement des produits. Les drogues de notre temps ont été engendrées par la politique de prohibition – une histoire qui dans son principe remonte au début du XXe siècle – mais qui a pris la forme que nous lui connaissons face à la «culture de la drogue», celle qui s’est inventée avec ce que les Américains ont nommé la « grande épidémie », la consommation de drogues de jeunes de la fin des années 1960, une consommation étroitement associée au rock et aux cultures musicales avec lesquelles elles ont noué un lien indéfectible. Depuis les années 1970, où elle s’est introduite en France, cette culture de la drogue a connu bien des aléas. Comme l’expérience de l’usage est barrée du sceau de l’interdit, chaque génération ne retient de la génération précédente qu’une histoire partielle, limitée à ce que l’on considère comme les conséquences des drogues, mais qui efface les politiques qui les ont engendrées.

Drogues store, dictionnaire rock, historique et politique des drogues, entre- prend de renouer les fils de notre histoire – et ces fils sont multiples. Ce dictionnaire est le fruit d’une longue série d’enquêtes qui, du milieu des années 1990 à aujourd’hui, ont conduit Arnaud Aubron à explorer les différentes dimensions de cette histoire.L’expérience de l’usage est le point de départ – parce qu’il faut l’avoir vécu pour aller contre des croyances profondément enracinées en chacun de nous. Cependant l’expérience personnelle ne suffit pas, elle peut même être un piège, parce que l’on croit connaître la vérité, et les vérités dans les drogues sont multiples ; elles sont personnelles mais elles sont aussi générationnelles. Les années 1980 ont été les années de la « catastrophe sanitaire », avec l’héroïne injectée et l’épidémie de sida. La génération d’après, celle qui a commencé à consommer des drogues au début des années 1990, revendique un usage festif – rien à voir avec les toxicomanes des années antérieures ! Enfermé dans une caricature, le toxicomane n’a plus rien d’humain. En 1994, en plein débat public, Laurence Folléa, journaliste au Monde, donne la parole à quelques-uns de ces drogués, et Arnaud Aubron prend conscience que ces « toxicos » sont somme toute des gens comme tout le monde, des gens normaux. Une question va être à l’origine de sa longue enquête : « On m’aurait donc menti ? » Je pense que, d’une manière ou d’une autre, les militants, les spécialistes ou les chercheurs qui travaillent sur les drogues ont eu ce même étonnement – devenu une véritable colère lorsque certains ont pris conscience des « mensonges qui tuent les drogués ». C’est le titre d’un livre où le docteur Annie Mino raconte comment elle a été amenée à expérimenter les prescriptions d’héroïne à Genève. La réduction des risques associés à l’usage de drogues a boule- versé toutes les croyances des milieux associatifs en lutte contre la prohibition des drogues ou contre le sida ; elle a aussi convaincu des médecins, mais ces révélations sont restées enfermées dans les milieux concernés. L’opinion française n’a pas été informée des résultats quasi miraculeux, comme la baisse des overdoses de 80 % en quatre ans. Comme aurait-elle pu le comprendre, persuadée que si les héroïnomanes mouraient comme des mouches, c’est parce qu’ils étaient toxicomanes ! Et pourtant, il a suffi de changer de politique pour que la « catastrophe » soit surmontée : les usagers d’héroïne se sont protégés du sida, et ceux qui étaient malades se sont soignés. En journaliste rigoureux, Arnaud Aubron a mené l’enquête : Qui a décidé de cette politique en France ? Pourquoi la France a-t-elle pris un tel retard ? Qui sont les associations d’usagers de drogues ? Et pourquoi ce retour de la guerre à la drogue de ces dernières années?

L’histoire des drogues est au croisement de plusieurs spécialités : la médecine, l’anthropologie, l’histoire culturelle, les politiques publiques, françaises et internationales… Arnaud Aubron a voulu voir par lui-même ce que vit chacun des acteurs, fût-il entrepreneur à Ketama. Sans oublier les contes et légendes, qui font étroitement partie de cette histoire. Chacun a ses certitudes sur les drogues, ne serait-ce que parce que des toxicomanes, des dealers, des policiers, on peut en voir tous les soirs à la télévision, dans des séries, des films ou des reportages.Tous ne sont pas mensongers, et certains réalisateurs ou journalistes connaissent leur sujet. Cependant, les éclairages sont nécessairement partiels, il manque des pièces au puzzle, et les pièces manquantes sont interprétées à l’aune de la peur des drogues. Drogues Store réunit toutes les pièces de l’expé- rience des drogues de ces dernières années. Une expérience vue de la France, qui donne les clefs du débat public français, mais qui n’oublie pas que tout est mondialisé dans cette histoire, la circulation des drogues, les cultures musicales qui les accompagnent et la politique de prohibition.

On trouve de tout dans Drogues Store, mais ce n’est pas non plus le bazar ! Chaque article est rangé par sa lettre, ce qui n’est pas toujours évident quand on n’a pas en main toutes les clefs de l’histoire. Il suffit alors de se servir de ce dictionnaire comme d’un kaléidoscope. On tourne une page, et une nouvelle configuration apparaît. Et les configurations ne manquent pas. Chaque lettre est introduite par une citation. Le poète persan Omar Khayyâm ouvre la lettre K : « Sache donc que le vin est une âme qui perfectionne l’homme.». Un quatrain écrit au XIe siècle où l’âme du vin nous renvoie loin en arrière, au temps où les drogues n’étaient pas des drogues. On tourne la page, et nous voilà avec Ken Kessey – bien sûr! Ken Kessey est celui qui a répandu le LSD à travers l’Amérique avec sa bande de joyeux lurons, les Merry Pranksters… Une bande qui ne se prenait pas au sérieux mais qui avait appris d’expérience les vertus du LSD, qu’elle distribuait à pleines poignées parce que cette drogue magique allait répandre l’amour, la musique et la joie à travers le monde… Oui mais, avant lui, « et si la CIA était à l’origine de la culture hippie? » Décidément « l’acide est dans le fruit ». L’histoire des drogues est extravagante. Elle part dans toutes les directions. À défaut d’une histoire raisonnée, mieux vaut lire tranquillement chaque article pour lui-même, selon l’inspiration du jour.

Un dictionnaire est un objet pratique : on peut le manipuler à loisir. Ouvrir n’importe où. Choisir un mot, un nom, une histoire, juste une, pour enrichir sa propre histoire. On peut aussi aller d’histoire en histoire : à la fin de chaque article, le lecteur a droit à quelques conseils. Après Ken Kessey, « lire aussi : Bear, Fantasias, Jobs (Steve), Midnight and Climax, Neo American Church, Pain maudit ». Chacun peut découvrir à sa guise les liaisons étranges qui se sont nouées à travers l’histoire.

Un dictionnaire, enfin, est un objet éducatif : il garde la mémoire de notre expérience avec les drogues, comment les êtres humains ont vécu avec, comment ils s’en sont servis, comment ils ont voulu les combattre, et ce qu’il en est arrivé. Rien d’étonnant si cette mémoire est soigneusement enfouie car, pour la prohibition, il n’y a qu’un enseignement à retenir : Just say no. Or, manifestement, les êtres humains ne veulent pas renoncer aux substances qui modifient leurs états de conscience. Qu’on s’en réjouisse, ou qu’on le déplore, nous devons apprendre à coexister avec les drogues et, pour coexister, il faut savoir qui elles sont et quelle est notre histoire avec elles. C’est ce que j’appelle « civiliser les drogues ». La tâche n’est pas aisée, parce que ces produits ne sont pas anodins. À défaut d’une transmission de l’expérience de l’usage, les errements et les abus se répètent d’une génération à l’autre. J’ai lu ces articles avec attention parce qu’Arnaud Aubron appartient à une autre génération que la mienne.Avec attention et enthousiasme car je n’ai pas de doute, Drogues Store est en mesure de transmettre à sa propre génération – et à la suivante – ce qu’elle a vécu, découvert, compris, au cours d’une enquête commencée… il y a quelque trois décennies! Il en faut du temps pour devenir un spécialiste de ce domaine multidimensionnel. On t’avait pourtant prévenu,Arnaud, lorsque l’on rentre là-dedans, on ne sait jamais quand on en sortira : ça accroche – même quand on se contente d’en raconter l’histoire !

 

Préface de :

DROGUES STORE

Dictionnaire rock, historique et politique des drogues

Arnaud Aubron, Éditions Don Quichotte, mars 2012

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