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Prologue : Le vertige de l’Occident

LE cannabis est la drogue illégale la plus prisée dans le monde occidental. L’Amérique de 1989 compterait de 15 a 20 millions de fumeurs 1. La France est-elle mieux lotie ? En 1983, Nelly Leselbaum montre que, dans les lycées de la région parisienne, un élève sur quatre a fait l’expérience de la drogue, et pour les neuf dixièmes d’entre eux, celle du cannabis 2. Trois ans plus tard, un sondage chiffre a 15% de la population française entre 15 et 34 ans — soit à 2 430 000 personnes — ces usagers occasionnels ou réguliers ; 97% font mention de haschich 3. Est-ce a dire que 2 millions de Français veulent voir dépénaliser la drogue ? Rien n’est moins sûr. Malgré la tolérance qui règne aux Pays-Bas et en Espagne, le mouvement qui prône la dépénalisation de la marijuana est des plus faibles. En Amérique même, il a perdu toute vigueur dès la fin des années soixante-dix. Motus et bouche cousue. Le cannabis, est devenu socialement invisible.

Où est passé le débat sur le cannabis ?

Les médecins ne se passionnent plus pour le cannabis. En 1966, avant la grande épidémie, on ne trouvait que 11 occurrences du terme dans l’Index Medicus. Puis, c’est l’irrésistible ascension, avec une pointe de 386 occurrences en 1976. A partir de cette date, l’intérêt décroît : à peine 200 en 1986 4. Plus de terreur : le débat est devenu hautement technique. On disserte de l’effet du δ 9 THC sur les fonctions de reproduction, sur les liens entre le cannabis et les troubles neuro-psychiatriques. Dans l’état actuel de la recherche médicale, les travaux sont peu concluants. Toutefois, à l’évidence, le cannabis n’est pas bon pour la santé.

Il présente tous les inconvénients de l’alcool : en milieu de travail, il est a l’origine d’accidents graves; de même, conduire en état d’ivresse cannabique est passablement dangereux. Ses effets généraux sur la santé des fumeurs sont plutôt désastreux : plus toxique que le tabac, il affecte gravement le système bronchopulmonaire, et son action est cancérigène : des expériences de laboratoire ont montré qu’une application chronique sur la peau pouvait être a l’origine de papillomes et de carcinomes. De plus on lui attribue des effets immunosuppressifs divers. Bien évidemment, il est décommandé aux femmes enceintes, et aux personnes souffrant de troubles psychiques : personne ne croit plus que le cannabis rend fou; mais chacun est persuadé qu’il accroît les troubles mentaux de personnes fragilisées 5.

Une authentique religion révolutionnaire s’est un temps édifiée autour du cannabis. « La marijuana fait de toi un dieu», dit Jerry Rubin en 1970. L’herbe construit une nouvelle culture de la jeunesse: « Défonce-toi et tu auras envie de brancher le monde entier. » Le salut est proche : « Légalisez la marijuana, la société se déglinguera. Continuez a l’interdire vous aurez bientôt une révolution 6. » La révolution n’a pas eu lieu. Le nombre des usagers n’en diminue pas pour autant. Mais les nouveaux venus ne sont pas mystiques. Désabusés, ils fument leur joint comme ils sirotent leur pastis. Après tout, pourquoi rendre un culte a une substance aussi peu amène ?

Le culte est mort. L’emploi est désormais laïque, conforme a une société où prévalent le pragmatisme, l’individualisme et l’esprit d’entreprise. La terreur a basculé dans l’oubli, en même temps que le culte. Les politiques ne craignent plus que le cannabis détruise l’Occident. Les psychiatres n’invoquent plus le spectre de la folie et la hantise d’une désocialisation des jeunes. Les débats sophistiqués sur le CBD et le δ 9 THC sont trop techniques et trop ennuyeux pour passionner l’opinion publique ; ils sont opaques même aux passionnés du joint. Les parents enfin sont devenus compréhensifs : ils ont parfois fumé dans leur jeunesse contestataire… Mais tout cela ne signifie pas la moindre tolérance a l’égard du cannabis. Personne ne milite plus farouchement pour envoyer en prison ses consommateurs, sauf le Dr Nahas. Mais personne ne le croit plus inoffensif, ni ne prend sa défense. Pour les drogues, en Occident, c’est le temps des doutes et des hésitations.

Entre l’inhumanité et l’insouciance…

Certains ne doutent pas. Ils frappent. Nous voici au Pérou, dans la clinique Heidelberg, l’ancienne résidence d’une grande famille de Lima. Allongée sur un lit, une jeune fille très brune, avec un goutte à goutte. Elle est de bonne famille. Elle a vingt-deux ans. Au-dessus de son front, une cicatrice. Blanche et circulaire.

Il y a quelques semaines, on a décidé de l’opérer. Elle fumait trop de pâte de coca avec des camarades. Elle s’était aussi laissée aller à «fumer de la marijuana à plusieurs reprises », et à boire pas mal d’alcool. «Ça détend et ça fait oublier les soucis», disait cette inconsciente. Sa famille s’est inquiétée. Elle a pris rendez-vous avec des médecins sérieux, férus de neurochirurgie, comme le Dr Llosa. Et le Dr Llosa leur a expliqué que leur fille souffrait d’un comportement compulsif obligatoire produit par l’action de la cocaïne sur son cerveau. Qu’elle sombrerait dans la délinquance ou souffrirait de crises psychologiques aiguës la menant au meurtre et au suicide. Que la maladie était incurable et le pronostic mortel. Qu’il ne fallait surtout pas se laisser abuser par les discours de ces psychiatres mal informés, qui croient que le verbe est souverain et que les bonnes paroles peuvent changer les comportements. Qu’il fallait opérer. Et que l’opération coûtait 2000 dollars.

A la clinique Heidelberg, le Dr Llosa a sectionné une partie des fibres nerveuses de la matière blanche du cerveau frontal, fibres contenues dans un faisceau, le cingulum. Il a percé le cerveau l’aide de sondes métalliques introduites dans le crâne. On peut les faire pénétrer soit au niveau des tempes, soit au niveau de la partie supérieure des orbites de l’oeil. Dans le cas présent, la technique a été celle d’une cingulotomie antérieure bilatérale, après trépanation.

Que nul ne s’inquiète. La malade va bien, assure le Dr Llosa: «Les capacités intellectuelles des opérés demeurent intactes. Ils manifestent leurs émotions avec un peu moins d’exubérance mais un niveau de sensibilité qui me paraît tout à fait normal. »

On demande au Docteur Llosa comment il réagit lorsque ses confrères l’accusent d’employer des méthodes nazies. Il sourit, l’air peiné : «Ce sont des ignorants 7. » Nous sommes dans la seconde moitié des années quatre-vingt…

D’autres ne se doutent de rien. Ils ne savent pas qu’un drogué inconscient peut ‘être aujourd’hui une arme mortelle. Jean-Pierre habitait dans un grand ensemble de la banlieue nord de Paris. Jean-Pierre a disparu du quartier depuis un mois. La dernière fois qu’on l’a vu, il était déjà malade. On le savait à l’hôpital. On disait qu’il n’en ressortirait pas. Il s’est shooté avec tout le quartier, et surtout avec Willy et Norredine. Le seul qui est allé passer le test c’est Norredine. Willy, lui, ne veut pas faire le test. Il ne veut même pas en parler. Si tu lui en parles c’est comme si tu lui filais la mort. Ni en parler à Geneviève. Geneviève est enceinte. Elle ne veut pas du test non plus : « Ça va porter la poisse au gosse. » prétend Willy. On lui fera à l’hôpital.

Leur copain Jacky est un pilier de boîtes de nuit. Il drague comme un cinglé. Lui aussi s’est shooté, une fois ou l’autre, avec les autres. On lui a fait une prise de sang à l’armée et il sait qu’il est séropositif. « Mettre un préservatif ? Pas question sauf pour les filles qu’on connaît pas. » II est morgane de la petite Laurence. De temps en temps, elle s’affole un peu, la petite Laurence. « Moi je prends mes risques. Si elle veut vivre avec moi, ben, elle les partage.»

En France, le nombre des victimes du SIDA augmente plus vite que prévu. Dès septembre 1988, on a atteint les chiffres prévus pour décembre. La France détient presque un record : en 1988, avec 4211 cas de SIDA, elle est le pays d’Europe le plus touché. Et il y a 17,6% de toxicomanes chez les sidéens 8… Si l’on ne sait pas contrôler la circulation des seringues et les mœurs des drogués, le réveil risque d’être douloureux.

Entre l’inhumanité des chirurgiens sadiques et l’insouciance criminelle des banlieues mal en point, l’Occident, saisi de vertige, hésite.

Guerre à la drogue ?

Réprimer aveuglément ou fermer les yeux, tel est aussi le dilemme des politiques. Pour vaincre la drogue, une seule solution: la fermeté, disent certains. Telle est la politique de « tolérance zéro ». A la question : « Quel est le problème mondial que vous jugez le plus préoccupant ? », 70% des Américains répondent: «La drogue. » Bien avant le SIDA et la guerre nucléaire 9… Les budgets anti-drogue enflent, en Amérique comme ailleurs. Celui de 1982, dans la part consacrée à la répression, s’élevait à 863 millions de dollars. L’Omnibus Drug Control Act de 1986 a permis une nouvelle injection de fonds publics. Cette année-là, les dépenses ont dépassé 1 milliard et demi de dollars. En 1988, il atteint les 2 milliards. Soit un accroissement de 125% depuis 1979. Parallèlement, les sommes consacrées au traitement des drogués passaient de 221 à 331 milliards, et celles destinées à la prévention de 125 à 172 milliards. Ce budget est un budget de guerre. Les arrestations pour la vente ou la distribution de cocaïne et d’héroïne sont passées de 23 500 en 1981 à 104 000 en 1986 10, avec une augmentation de la sévérité des peines. En Californie, la quasi-totalité des arrestations donne lieu à emprisonnement. Dès qu’une infraction est constatée, l’État a un droit de saisie : un yacht de 2 millions et demi de dollars a été confisqué parce qu’on y a trouvé un joint… La surveillance quotidienne se renforce : on encourage les enfants à dénoncer leurs parents « drogués », et le tiers des grandes entreprises américaines teste régulièrement ses salariés pour vérifier s’ils ne se droguent pas.

L’armée s’y met. Dès 1973, les États-Unis, avec l’opération Buccanneer, détruisent en Jamaïque des champs de Ganja à grands renforts d’herbicides, de lance-flammes et d’hélicoptères. En 1983, c’est le tour de l’Amérique latine, avec l’opération Condor. Depuis 1988, les pouvoirs de l’armée sont élargis et renforcés. Dans l’imagerie militaire, cultivateurs de coca et trafiquants remplacent les communistes.

À l’opposé, le camp libéral se renforce. Pour arracher la drogue aux gangsters, légalisons les stupéfiants, demandent des économistes comme Milton Friedman — qui n’ont rien de révolutionnaires. L’actuelle invasion de drogues, disent- ils, est une gigantesque erreur économique. La même qu’avait commise l’Angleterre en interdisant le gin, au moment de la première révolution industrielle. Il s’en était suivi un alcoolisme endémique des pauvres, accompagné d’intoxications catastrophiques. L’État avait dû faire marche arrière, attribuer des licences, obliger les distilleries à produire un alcool de qualité, régler 14 distribution, et élever les prix — sans obliger les consommateurs à se précipiter sur des substituts nocifs et bon marché.

Même cause, mêmes effets. La lutte contre les drogues engloutit des fortunes. Sans résultat. Ou avec des résultats négatifs. La délinquance s’étale complaisamment; la vie de malheureux est brisée. Les truand, eux, se frottent les mains. La marge brute dégagée par la vente de drogue fait de cette marchandise interdite la plus rentable du monde. Selon The Economist, un petit groupe de criminels récolte annuellement la coquette somme de 100 billions de dollars, hors taxe, soit davantage que le produit national brut de 150 des 170 nations du monde 11. Que faire ? Distinguer entre les substances, et appliquer à la marijuana ou à la cocaïne des traitements semblables à ceux qu’on réserve au tabac ou à l’alcool ? Sortir les héroïnomanes des prisons pour les remettre aux médecins? Légaliser, contrôler, décourager… La solution semble lumineuse. Mais ses avocats eux-mêmes redoutent ce saut dans l’inconnu.

L’Occident ne cesse d’hésiter. Nous retracerons les doutes et les tâtonnements, les victoires et les échecs de ceux qui mènent, depuis deux siècles, le combat’ contre les drogues. La drogue ravage toujours les ghettos et les beaux quartiers. A cause d’elle, les gangs s’entretuent encore, et les policiers se font tuer. A cause d’elle, les délinquants se multiplient: à Miami, depuis l’essor du trafic, le taux de criminalité a augmenté de plus de 400%. Les circuits bancaires sont gangrenés, et les moins scrupuleux accumulent d’énormes profits. Pendant longtemps, le seul choix fut entre l’indignation ou le laisser-faire. Il est sans doute une autre voie, qu’il nous faut explorer.

Les pages qui suivent décrivent comment l’Occident a découvert le problème des drogues, comment il s’est progressivement doté d’instruments de lutte, comment il a parfois réussi à maîtriser les diverses « épidémies » qu’il a connues, et comment, aujourd’hui, il a échoué. Comment, enfin, il pourrait apprivoiser le dragon.

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Notes

1. The White house, Drug Abuse Polity, Office of Polio, Development, National Strategy for prevention of Drug Abuse and Drug Trafficking, Washington, D.C. US governement Printing Office, 1984.
2. LESELBAUM Nelly, CORIDIAN Charles et DEFRANCE Jacques, 1985, Tabac, Alcool ou Drogues? Des lycéens parisiens répondent, I.N.R.D.P., Paris.
3. Sondage Harris-France pour le Parisien, 14 oct. 1986.
4. NEGRETE Juan, 1988, f< What Happened to the Canabis Debate ?», Bristh. jour. of Add., no 4, avril 1988.
5. MIKURIKA Tod H., ALDRICH Michael R., « Cannabis 1988, Old Drug, New Dangers, The Potency Question», jour. of Psy. Drugs, vol. 20 (1) janv.-mars 1988.
6. RUBIN Jerry, 1970, Do it/Ed. Simon et Schuster, trad. franç., 1971, Seuil, Paris.
7. NAHAS Gabriel, 1987, Les Guerres de la cocaïne, éd. France- empire, Paris
8. Bulletin épidémiologique hebdomadaire, «Etude de l’évolution des caractéristiques socio-économiques des cas de SIDA en France », B.E.H. no 31, 1988.
9. «La nouvelle Amérique », Documents Observateur, n. 3, nov.-déc. 1988.
10. REUTER Peter, La politique en matière de stupéfiant aux États-Unis, un triste passe’, un avenir douteux, présenté à la conférence sur l’antiprohibitionisme, Bruxelles, 29 sept. 1988.
11. The Economist, 11 avril 1988.

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