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Le repère du toxicomane

Point de vue

Anne Coppel, texte collectif

Avec (1) Alain Beaupin, Clarisse Boisseau, Jean-Jacques Bourcart, Pierre Burtschell, Jean Carpentier, Aimé Charles-Nicolas, Brigitte Collet-Billon, Anne Coppel, Patrick de La Selle, Bertrand Lebeau, Didier Touzeau.

 

 

Un groupe de médecins (1) lance un appel à la mobilisation des généralistes face au problème de la toxicomanie. En 1992, il n’existe guère de famille qui soit épargnée par la toxicomanie.

On peut penser que ce problème ne relève pas de la médecine mais de solutions d’ordre éducatif, judiciaire, socio-économique et politique. Tout cela n’est pas faux mais passe à côté de deux réalités incontournables : il n’y a que des cas particuliers et la demande s’inscrit dans l’immédiat.

Le toxicomane est une personne qui, d’une certaine façon, interpelle d’autres personnes (son entourage) qui n’ont pas pu et ne peuvent l’entendre. Un jour, il demande de l’aide car il réalise qu’il ne va pas s’en sortir. Au départ il y trouvait du plaisir, mais progressivement il s’est senti engagé dans un cul-de-sac : les autres ne peuvent l’entendre et lui-même d’ailleurs ne sait pas très bien ce qu’il veut, sinon au moins se sortir de l’impasse. Il souffre et se dirige vers un cabinet médical. Il est sans doute bon de rappeler ici la place du médecin : il n’est ni juge ni policier, il n’est pas là pour chercher la vérité mais pour aider des gens à trouver leur vérité.

Cela est d’autant plus important à dire que la toxicomanie est aussi une parole que le toxicomane s’adresse à lui-même. Mais alors pourquoi n’irait-il pas chez le psychanalyste ? Victime d’un besoin immédiat, il en a rarement les moyens psychiques. Comment, dans l’urgence, pourrait-il avoir le temps de penser que sa toxicomanie n’est que l’expression d’un indicible ? Alors il va chez le médecin, comme il n’y a pas si longtemps quand il avait mal au coeur ou mal au ventre (et d’ailleurs il a mal au ventre) car le médecin peut prescrire des médicaments et c’est bien de cela qu’il a besoin.

Ainsi le médecin est-il sans doute la bonne personne à consulter. Cette constatation oblige les médecins à ne pas se dérober à la tâche et à réfléchir à la façon d’assumer cette clientèle difficile.

Il faut bien dire qu’ils n’y sont guère encouragés. Faisant feu de tout bois, de bonnes âmes s’ingénient à induire des attitudes craintives et à les démobiliser.

A travers les journaux, les affiches et les clips vidéo, la bonne conscience martèle inlassablement ce mot d’ordre :  » Non à la drogue !  » En langage médical, cela se traduit très simplement par  » ne pas prescrire ! « .  » Comment dire non à un drogué ! « , on ne peut s’empêcher de citer à nouveau ce grand titre du Quotidien du médecin qui donnait la recette :  » en lui proposant le dialogue.  » On croit rêver ! Peut-on imaginer sérieusement que l’on puisse engager un dialogue avec quelqu’un qui est dans les douleurs du manque ?

En réalité ce  » non à la drogue « , avec lequel nous sommes tous d’accord, glisse vers un  » non aux drogués ! « , c’est-à-dire, pour être clair, une acceptation pure et simple de leur exclusion définitive, autrement dit de leur mort par overdose, septicémie, sida, etc. Car c’est bien autour de cet enjeu que nous devons décider d’une conduite thérapeutique _ d’une politique, pourrait-on dire _ pour insister sur le fait que nous avons affaire à un vaste problème de  » santé publique « .

Le récent congrès d’Amsterdam sur le sida nous l’a confirmé : l’enjeu est tel que la plupart des pays d’Europe ont déjà choisi ou choisissent ce qu’il est convenu d’appeler  » une politique de réduction des risques « . Ils le font d’autant plus volontiers que les toxicomanes ne constituent pas une population à part : ils sont parmi nous, ils ont, comme tout le monde, des relations affectives et sexuelles et des enfants, ils menacent leur santé mais aussi la nôtre : ils sont, aux Etats-Unis, la première source de contamination hétérosexuelle du sida.

On sait bien qu’aucun médicament ne peut  » guérir  » la toxicomanie. Réduire le risque revient donc avant tout à gagner du temps sur une mort annoncée, le temps que le toxicomane, serait-il séropositif, trouve par lui-même un chemin qui l’invite à vivre. Il s’agit, par conséquent, de garder un contact qui permettra peut-être à terme que l’on se parle. Mais cela a un prix : établir et maintenir un lien ; en l’occurrence,  » soigner « , c’est d’abord négocier. Et cela implique qu’en reconnaissant l’autre tel qu’il est, le soignant s’ouvre à la possibilité d’un compromis tout en sachant que cela va passer par la prescription de produits de substitution comme la méthadone et le Temgesic.

Les médicaments de substitution

On sait désormais que presque toutes les sorties de la toxicomanie sont accompagnées de la prise de produits de substitution (cf. l’étude de Robert Castel, 1992).

Comme toutes les prescriptions, celle de médicaments de substitution prend une signification qui est spécifique à chaque cas. Ici, elle accorde le crédit du soignant à celui qui affirme vouloir s’en sortir, là, elle dit que, quoi qu’il en soit du désir de désintoxication, le toxicomane reste un patient qui demande à être soigné, et donc qui doit l’être : la prescription d’un opiacé peut aider un toxicomane malade, et trop intoxiqué pour renoncer à sa consommation, à suivre un traitement médical…

Pour tous, en tout cas, c’est une reconnaissance de la souffrance. Mais elle n’est pas qu’un geste symbolique. La prescription d’opiacés offre une halte dans la  » galère  » qui peut être vitale à des moments bien précis : ceux où le toxicomane a perdu tout contrôle de sa consommation ou lorsque la rechute menace (le premier facteur de risque d’overdose est la sortie de cure ou celle de prison). Enfin, elle peut constituer une étape, une coupure parfois décisive, dans une longue histoire semée d’embûches : renoncement à l’injection, réduction des quantités, éloignement du milieu de la drogue, renforcement ou reconstruction de liens sociaux et affectifs, accès ou maintien dans l’emploi.

Ces luttes, ces moments successifs ou simultanés nécessitent des réaménagements psychiques que le médecin peut accompagner, dont il peut être le témoin et la mémoire vivante. Le cabinet médical devient dès lors un repère dans un parcours, le plus souvent chaotique, lorsque le médecin a su sceller une alliance qui n’est pas une complicité. On gagne à être clair, et les toxicomanes ne s’y trompent pas : ils comprennent et apprécient vite que le compromis ne signifie pas compromission.

La lourdeur du problème de la toxicomanie justifie l’existence de structures d’accueil spécialisées, pluridisciplinaires, nombreuses et diversifiées. Il reste que le cabinet médical, d’accès plus direct, est un lieu ouvert à toutes les expressions de la souffrance. De ce fait la toxicomanie ne saurait lui être étrangère.

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