Revue Esprit / Note de lecture : Le bus des femmes. Prostituées, histoire d’une mobilisation d’Anne Coppel, avec Malika Amaouche et Lydia Braggiotti

Note de lecture par Mathilde Caro, publiée dans la revue Esprit, mai 2020

En 1990, alors que l’épidémie du sida fait rage, des prostituées parisiennes interpellent les pouvoirs publics sur leur santé et les conditions d’exercice de leur métier. Si elles comptent parmi les victimes les plus exposées et les plus stigmatisées, alors envisagées comme des vecteurs privilégiés de maladies sexuellement transmissibles, elles sont aussi les moins protégées, confrontées à l’ambiguïté statutaire d’une activité qui limite leur accès aux soins. Allant à rebours des logiques de marginalisation qui étouffent traditionnellement leur voix, elles partent à la conquête de leurs droits et affrontent collectivement le stigmate, conjuguant lutte contre les discriminations et protection de leur santé. Cette mobilisation rare et exceptionnelle donnera naissance au Bus des femmes : un lieu naviguant dans Paris pour aller à la rencontre des femmes de la rue et leur offrir un accueil chaleureux, où sont distribués des préservatifs et des messages de prévention, visant à répondre aux situations d’urgence et à favoriser l’accès aux soins. Le Bus des femmes est la première association de à voir le jour en France, élaboré avec des prostituées et pour des prostituées.

L’ouvrage revient sur l’histoire de cette mobilisation, en donnant à lire la voix des prostituées. L’action commence lorsque Lydia Braggiotti, prostituée de la rue Saint-Denis et militante de la lutte contre le sida, sollicite Anne Coppel, sociologue spécialiste des toxicomanies. Marquées par leur rencontre quelques années auparavant, lors de la réalisation d’une vidéo à destination des usagers de drogue séropositifs, elles élaborent ensemble un projet de recherche-action pour faire entendre les besoins des femmes prostituées. Convaincues du caractère irremplaçable de l’expérience vécue, l’idée est de faire témoigner les consœurs de Lydia Braggiotti, afin de restituer les tensions éprouvées au plus proche d’une réalité plurielle et incarnée. Elles font alors circuler six cahiers parmi les femmes de la rue Saint-Denis et des portes de Paris. Ces cahiers de doléances se muent en cahiers de confidences, dans lesquels les femmes racontent les problèmes qui les préoccupent. Le port du préservatif, l’accès aux soins, la toxicomanie, leurs conditions de logement, leur vie de famille et rapports affectifs sont autant de thématiques abordées par les prostituées, dans des lettres brutes qui rendent visible leur quotidien sourd et étouffé par le poids du stigmate qui leur est attribué. Cinquante lettres manuscrites, écrites individuellement par les prostituées, se répondent et soulignent l’hétérogénéité des femmes qui travaillent dans la rue, tout en contribuant à l’émergence d’une parole collective. Adressés au ministre de la Santé Claude Évin, ces cahiers matérialisent l’urgence de la situation : le Bus des femmes sera inauguré dans les mois qui suivront leur diffusion, en novembre 1990.

Ce livre s’appréhende comme un précieux document d’archives. Après un retour d’Anne Coppel sur l’histoire et les coulisses de cette mobilisation méconnue, il donne à lire dix-sept des lettres rédigées par les prostituées, décryptées par les chargées du projet. Parmi ces histoires de vie, le lecteur rencontre ainsi Ingrid, revendiquant le droit de pouvoir vivre avec l’homme qu’elle aime sans que ce dernier risque d’être accusé de proxénétisme. Il devient le témoin de la requête de Cathy, demandant «un endroit pour travailler» qui garantisse hygiène et sécurité. Il est aussi saisi par l’appel à l’aide d’une anonyme qui, sans perspective de retraite, se voit condamnée à travailler «jusqu’au bout». Les écritures appliquées des prostituées font surgir, sans filtre, un quotidien violent, animé d’un combat constant : celui de vivre et d’être considérées comme «des femmes comme les autres», pour reprendre les mots des auteures. Dans l’adversité d’une pratique pourtant concurrentielle, les femmes dialoguent d’une lettre à l’autre, laissant se construire la solidarité d’un collectif. L’enjeu de la lutte n’est pas d’acquérir des droits particuliers ou supplémentaires, mais bien ceux d’une citoyenneté ordinaire. Loin des mythes médiatisés ou des débats enlisés par des prises de position idéologiques, cet ouvrage contribue à la réflexion sociale et sanitaire toujours actuelle sur la prostitution, après la loi sur la sécurité intérieure interdisant le racolage passif (2003) et à l’heure de la pénalisation du client (2016).

Au-delà de la richesse empirique de témoignages issus d’un monde social opaque, ces lettres présentent un cas historique, relatant le pouvoir d’agir de femmes contraintes à des formes de domination et de stigmatisation. C’est dans cette perspective que Malika Amaouche, anthropologue et militante héritière de cette lutte, apporte son regard en conclusion de l’ouvrage. Elle montre comment cette action collective a contribué à ouvrir non seulement la voie à des projets de santé communautaires (portés par les personnes concernées), mais aussi à d’autres mobilisations de prostituées. Elle revient à ce titre sur les différentes facettes du monde de la mises en lumière par ces lettres. Sont alors soulignées les tensions relatives à un groupe qui, sous l’étiquette « prostitué·e·s », recouvre des situations extrêmement diversifiées et de vives dissensions en termes de revendications, cristallisées dans la pluralité des associations militantes actuelles. Cet éclectisme s’appréhende, d’une part, au regard de la particularité des membres des groupes représentés (traditionnelles, transsexuels, prostituées étrangères ou prostitution gay) et, d’autre part, en ce qui concerne les trajectoires individuelles et rapports à la pratique prostitutionnelle (contraintes économiques et matérielles, écarts en termes de choix ou d’obligations dans les parcours de vie, conflits claniques liés à la localisation de l’activité ou encore problématiques relatives à l’immigration). En somme, si les lettres au cœur de l’ouvrage témoignent de la capacité d’action d’un groupe pourtant marginalisé et ravivent une mémoire collective, elles font aussi raisonner le débat contemporain en interrogeant les échos, audiences et silences des travailleuses et travailleurs du sexe dans l’espace public.

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