Allessandro Stella & Anne Coppel : « L’auto-support des usagers des drogues, une construction de l’autonomie »

« L’auto-support des usagers des drogues, une construction de l’autonomie »

Auto-organisation, entre mobilisations spontanées et héritages de l’histoire

Anne Coppel et Alessandro Stella

Autonomie et usage de drogues, voilà une association paradoxale, alors que les drogues sont volontiers définies par leur caractère addictogène et donc la perte de l’autonomie…  Dans cette logique, le toxicomane esclave de sa drogue ne pourrait conquérir son autonomie qu’en surmontant sa dépendance à la drogue. Mais justement, ceux et celles qui, en 1992, ont créé ASUD (Auto Support des Usagers de Drogues), la première association française à se réclamer de l’auto-support, ne voulaient pas renoncer à consommer des drogues.

Une position difficile et courageuse, au sortir des années 1980, où les consommateurs de drogues interdites, poussés à faire le choix entre être traités comme délinquants ou comme malades, se résignaient très souvent à assumer le rôle de repenti et à demander d’être soigné. Avant d’arriver en France, cette attitude assumée et revendiquée, avait germé aux Etats Unis, en Californie et à New York, pour ensuite se propager en Europe à partir de l’expérience des Junkie Bond hollandais. Le premier Junkie Bond fut formé en 1980 à Rotterdam, en réponse à un projet d’instauration d’un système de soins obligatoire pour les toxicomanes. Sa formation fut l’étincelle qui déclencha la constitution d’organisations similaires dans presque toutes les villes hollandaises, qui surent s’imposer comme interlocuteurs incontournables du gouvernement pour mettre en place les politiques publiques en matière de drogues.

Cette démarche rompait avec les groupes d’auto-support qui l’avaient précédée, les Narcotiques Anonymes. Nés à la fin des années 1940, inspirés par les Alcooliques Anonymes (crées en 1935, deux ans après la fin de la prohibition de l’alcool aux USA), les groupes de Narcotiques Anonymes sont fondés sur le principe de l’entraide entre pairs, sur le refus des institutions médicalisantes, sur l’horizontalité et l’égalité à l’intérieur du groupe (on s’appelle par son prénom). Mais, comme pour les AA, les NA reposent sur le principe de l’abstinence, sur le repentir sincère du mal fait à autrui et à soi-même, et finalement sur la confiance en Dieu tout-puissant. Par les douze promesses (comme les douze apôtres), les NA s’engagent à sortir de l’abîme dans lequel ils sont tombés à cause de leur fragilité humaine et psychique et à confier leur destin à Dieu. Le salut par la foi en Dieu, la plus vieille recette pour arriver à la croyance, proposée à tous les types de malheureux. Répandus dans le monde entier (139 pays), comptant en France quelques 140 groupes se réunissant régulièrement, le succès de la démarche des NA est indéniable. Cependant, elle ne correspond pas aux attentes de tous les usagers de drogues, loin s’en faut, aux incroyants et consommateurs assumés et souvent avertis.

D’où l’auto-support. En 1990, ils étaient quelques-uns, le plus souvent injecteurs d’héroïne, à se réunir, accueillis par une association de lutte contre le sida. L’auto-organisation de ces usagers n’avait alors rien d’évident : les obstacles à surmonter étaient nombreux, en commençant par les contraintes de la vie quotidienne. Tous ceux qui consomment de l’héroïne ne sont pas nécessairement des junkies dont la vie est organisée autour du produit, mais les usagers plus contrôlés ou plus occasionnels sont encore plus clandestins. Les premiers à se réunir étaient souvent en pleine dérive mais, informés par un éducateur de l’existence en Europe d’associations de self help qui revendiquaient leurs droits, ils ont commencé par discuter entre eux de ce qu’ils pouvaient faire en France. Aucun d’entre eux n’avait d’expérience militante : « Qu’est-ce que nous avons à gagner à nous réunir ? – se sont-ils demandés -, qu’est-ce que nous avons en commun ? » et la première réponse n’a pas fait un pli : les drogués veulent de la drogue !  Lutter contre la prohibition ? Nombre d’entre eux se voyaient en loup solitaire, mais ils se savaient en survie, et manifestement personne ne s’en souciait : ils étaient toujours passés sous silence quand il était question de sida. La grande force du mouvement de lutte contre le sida est d’avoir fait appel aux « personnes concernées » pour lutter contre la maladie et d’y avoir associé la reconnaissance de leurs droits. Les Français se méfiaient des mobilisations communautaires, taxées de communautarisme, mais en 1990 ACT-UP fait irruption : silence = mort, ont clamé ces nouveaux militants. C’est comme un électrochoc : la colère se propage, pédés, drogués, tapins, trans prennent conscience qu’ils doivent se faire entendre s’ils veulent rester en vie.

Il aura fallu deux années de plus pour que ces usagers parviennent à créer une association, ASUD, en lien avec le mouvement international de self help qu’ils traduisent par « auto-support », une nouvelle terminologie qui veut donner la priorité à la revendication des droits. Le premier numéro du journal ASUD annonce le scoop : des usagers de drogues s’organisent pour prendre la parole. C’est un scoop en effet, jusque-là seuls les repentis pouvaient s’exprimer en racontant « comment je suis sorti de l’enfer ». La nouvelle de la création de l’association circule, elle provoque cette émotion particulière que ressentent les parias, lorsqu’ils surmontent les stigmates qui les enferment dans le silence. Les témoignages affluent au journal, ils dénoncent la prison, l’exclusion de l’hôpital, les galères de toute sorte, et se terminent par le même message : « merci d’exister ».  Ces usagers savaient qu’ils avaient conquis le droit de se faire entendre dans la lutte contre le sida, alors qu’au cours des terribles années 1980 ils étaient enfermés dans des croyances collectives qui en faisaient des « tox », sans foi ni loi, des délinquants plutôt que des malades, ou alors des pauvres victimes d’eux-mêmes.

Parmi les revendications, celle de la vente libre des seringues, était emblématique, car c’était le premier pas essentiel pour endiguer les contaminations. Mais la plupart des soignants s’étaient opposés à cette vente libre des seringues en 1985, arguant que « « celui qui prend tous les jours le risque de la prison, de la folie et de la mort est incapable de faire quoi que ce soit pour protéger sa santé ». Or cette même année, Samuel Friedmann, ethnologue américain, avait observé que la moitié des injecteurs de rue de New York avaient spontanément renoncé à partager leurs seringues, en s’informant les uns les autres, comme le démontre une étude rendue publique l’année suivante. Samuel Friedman était l’héritier d’une tradition de recherche anglo-saxonne qui commence avec Lindesmith en 1945. Il savait qu’entre eux, les usagers se communiquent des informations-clé sur la dose à ne pas dépasser, comment et à qui acheter pour éviter les arnaques et la répression. Le non-partage des seringues a ainsi fait partie des informations que des injecteurs ont spontanément ajouté à ces informations. Aussi Samuel Friedmann a-t-il recommandé le développement d’associations d’auto-support des usagers en s’inspirant de l’expérience hollandaise, le junkie bound ou syndicat des junkies, créé à la fin des années 70.

Il n’y aurait pas eu de politique de réduction des risques possible si les usagers n’avaient démontré qu’ils pouvaient s’approprier des comportements de prévention. En France aussi, la moitié des injecteurs avaient spontanément renoncé à partager leurs seringues, comme le montrent deux recherches menées en 1988, un an après l’autorisation à la vente libre des seringues, et ce pourcentage n’a cessé d’augmenter au cours des années 1990, avec l’information diffusée par leurs associations. Contrairement aux croyances collectives, celui qui consomme des drogues ne fait pas « n’importe quoi », il ne cherche pas nécessairement à prendre des risques, il cherche des effets bien précis, de la recherche d’intensités au sentiment de plénitude. Les modes d’emploi se transmettent d’usager à usager avec la signification que les usagers donnent à leur usage, comme le montre une des premières recherches d’Howard Becker sur la consommation de cannabis dans les milieux de jazz. Limiter les conséquences nocives de l’usage est ainsi une pratique habituelle, elle peut même être vitale. En prendre conscience infléchit aussi la représentation que les usagers ont d’eux-mêmes. Les junkies des années 1980 se sont ainsi transformés en « citoyen comme les autres », avec la création de leurs associations, et les générations suivantes ont immédiatement adopté des pratiques de réduction des risques. Depuis le mouvement techno des années 1990, les usagers recherchent une information crédible sur les produits et les effets des nouvelles drogues et les sites où ils échangent leur expérience se sont multipliés. Aussi, les usagers de drogues se sont appropriés des possibilités offertes par internet, créant des forums de discussion et de partage d’informations, faisant circuler rapidement et massivement entre paires les savoirs expérientiels de chacun, produisant une pensée collective en constante évolution.

L’auto-support des usagers de drogues illicites a une longue histoire. En 1966-67, alors que les concerts gratuits réunissent des milliers de jeunes, quelques volontaires, qui faisaient partie du mouvement de contestation, organisent une free-clinic sur place. Ils offrent un accompagnement à des jeunes en descente de LSD, une information sur la contraception, le traitement infirmier des petits bobos. C’est exactement ce qui se pratique dans les rave et free-partie depuis le milieu des années 1990, avec l’association Techno-Plus ou la mission rave de Médecins du Monde. Les pratiques militantes de la fin des années soixante ont ainsi été réinventées, alors que la très grande majorité de ces nouveaux militants ignorent l’histoire de ces mobilisations. Mais malgré tout, il y a quand-même des transmissions souterraines que relayent quelques ’uns des pionniers.  Les free-clinics avaient inspiré les soignants français au début des années 70, puis l’institutionnalisation avait pris le dessus, l’expérience des free-clinics  était tombée dans l’oubli. Dans le milieu des raves du début des années 1990, André Bénézech a commencé à accompagner des usagers en bad trip en faisant appel à sa propre expérience des drogues psychédéliques. Mais le Dr Christian Sueur, qui s’est associé à André Bénézech pour créer la mission rave de Médecins du Monde, était un héritier de l’expérience des free-clinics. Faut-il aussi mentionner l’expérience des diggers, militants politiques, qui s’est transmise dans les squats et a inspiré l’initiative d’une mission squat hébergée par MDM. Sans oublier l’expérience communautaire face à la diffusion de l’héroïne dans le ghetto de Chicago en 1969. Or si l’histoire n’est pas connue des Français, elle a inspiré les toutes premières actions de réduction des risques menées à Chicago, et la démarche communautaire qui associe usagers de drogues et travailleurs sociaux s’est diffusée dans les conférences internationales de réduction des risques.

Si l’auto-organisation est en grande partie spontanée, elle se nourrit des expériences menées ailleurs et que la mondialisation fait voyager. A cet égard, la lutte internationale contre le sida a été un moteur puissant. Elle a légitimé les mobilisations communautaires des groupes les plus directement concernés, ce qui, dans l’usage de drogues, a été à l’origine d’une ré-conceptualisation de la politique des drogues, à l’encontre de la logique dominante de guerre à la drogue. Un mouvement international de réduction des risques a réuni usagers de drogues, chercheurs, acteurs de terrain et confronté toutes les formes d’expertise, qu’elles soient issues de l’expérience de l’usage, des expérimentations de terrain ou des recherches scientifiques. A l’évidence toutefois, toutes ces expertises n’ont pas la même légitimité. La transmission de l’expérience de l’usage est aussi clandestine que l’usage de drogue, et il en est de même de l’auto-organisation des usagers que chaque génération réinvente à son tour. Il n’en reste pas moins que, tel le phénix, l’auto-organisation renait de ses cendres.

Aux temps des origines de la diffusion en Occident du cannabis et de l’héroïne, les années 1960-70, quand leur consommation ne concernait qu’un groupe restreint d’individus, des pionniers regardés d’un œil malveillant par les bienpensants, le simple fait de consommer une substance illégale en compagnie d’autres complices donnait un sentiment d’appartenance à un groupe. La postérieure massification de la consommation a ébranlé cette auto-assignation de groupe, mettant en relief les différents usages et les différents rapports aux substances. Le « drogué générique » a laissé la place à l’identification d’un groupe à une substance psychoactive : les cannabinophiles, les amateurs de la fée morphine, les déchaînés à l’ecstasy et aux amphétamines.

Toutes les luttes, si spontanées soient-elles, héritent de l’histoire des luttes collectives. Le mouvement ouvrier s’est donné les moyens de transmettre son histoire, mais lorsque les actions sont menées hors des cadres organisationnels existants, les transmissions se limitent souvent à quelques slogans : « on a raison de se révolter », ont clamé les gardes-rouges, « nous ne mourrons pas tous », a hurlé ACT-UP.  Jusqu’à présent, la mémoire des luttes collectives menées par des usagers de drogues se transmet très partiellement dans les contextes précis où cette mémoire est sollicitée.  La lutte contre la prohibition des drogues a une histoire qui n’est pas racontée, si bien qu’à l’exception du cannabis, il n’est pas dit qu’elle a été impulsée par des usagers qui n’ont pas eu peur de revendiquer leur usage.

A cet égard, nous sommes sans doute à un tournant de cette histoire : avec la diffusion de plus en plus massive des consommations de drogues, l’usage de drogues sort progressivement de la clandestinité. Internet favorise indiscutablement ce changement, avec la multiplication des sites ou les usagers échangent leur expérience. Il est donc grand temps de sortir l’histoire de ces mouvements de la clandestinité qui limite la puissance de ces actions collectives.

L’auto-support est ainsi un concept opérant, défini par Wikipédia : « Il se réfère aux mouvements de droits civils et aux réseaux d’entraide pour des personnes faisant partie de groupes minoritaires », ou par Wiktionnary : « Processus par lequel une communauté essaye de s’offrir une aide mutuelle ou de résoudre, par ses propres moyens, un problème spécifique ». Auto-support, auto-organisation, autonomie. Un concept né de l’action collective qui refuse un rapport hiérarchique. Un concept-action qui, par ses pratiques, par les objectifs poursuivis, par les contreparties visées, par l’expérience partagée élabore une pensée commune.

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