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Le Toxico, acteur de santé publique

FRANÇOIS DEVINAT

Libération, Rubrique Vous

 

La huitième Conférence internationale pour la réduction des risques chez les toxicomanes qui se tient à Paris a confirmé le rôle majeur que peuvent jouer les groupes d’usagers de drogues dans l’espace sanitaire. Anglais, Allemands, Hollandais, Français, engagés dans le mouvement de self-help provoqué par l’épidémie de sida, ont fait cause commune à la Mutualité pour sortir de l’isolement et de la stigmatisation. La rencontre était cornaquée par l’Association d’auto- support des usagers de drogue (Asud) française apparue au grand jour au début des années 90 sur le modèle des «syndicats» de toxicos hollandais (Junkies Bond).

Même s’ils sont consultés par les pouvoirs publics comme acteurs de prévention, les membres d’Asud se sentent davantage tolérés que reconnus.

Experts ou militants ? Ils se savent entre deux chaises. «Tant qu’il y aura une guerre idéologique à la drogue, nous ne pourrons abandonner notre espace de la militance», a lancé mardi soir à la Mutualité le président d’Asud, Pierre Jolivet Vice-président de l’association, Jean-René Dard, 38 ans, n’est pas dupe de sa légitimité. «Dès qu’on relâche la pression, on se fait enterrer. Il faut se battre comme des chiens.» Subventions au compte-gouttes, regards en coin de la brigade des stupéfiants, laminage par l’épidémie de sida … «Le fait qu’on soit toujours en vie est déjà une victoire en soi», constate Jean-René Dard dans son local de la rue du Château-Landon (Xe arrondissement), prêté par l’association Aides. Quel chemin, pourtant, depuis que le sociologue Abdalla Toufik a poussé les premiers toxicos français à conquérir un territoire interdit : «Le droit à l’auto- organisation, à l’expression, celui, en somme des droits de l’homme», comme il l’écrira. Jean-René Dard de reconnaître : « Avant, il y avait le sida, des morts autour de nous. Aujourd’hui, on est sorti de la nuit. On a eu accès à la parole.» Tout en pesant sur la politique de réduction des risques dans l’Hexagone, Asud s’efforce de changer l’image du toxicomane par un discours «citoyen» pour en faire un véritable acteur de santé publique. L’association compte aujourd’hui 600 à 700 membres actifs, répartis en une quinzaine de groupes régionaux. Depuis un an, les adhérents ont surmonté leur peur de sortir de l’anonymat en acceptant d’être ouvertement encartés. Une sortie des enfers qui doit beaucoup aux produits de substitution aux drogues dures. Plusieurs des premiers militants d’Asud comptaient parmi les rares bénéficiaires du programme méthadone limité à 52 places jusqu’en 1993. «Ce n’est pas étonnant, dit Jean-René Dard, la substitution nous a permis de sortir de l’illégalité, de ne plus galérer et donc de se battre pour changer les choses.»

Asud continue pourtant de donner des frissons aux pouvoirs publics. Le ministère de la Santé craint de prêter le flanc aux charges des croisés anti- drogue de la droite en soutenant trop ouvertement des délinquants potentiels comme consommateurs de drogues illicites. – L’association prend soin pourtant de lisser un discours «responsable», sans trop

caresser sa fibre antiprohibitionniste. Elle a également stoppé l’expérience de la «salle de shoot» ouverte, en 1994, par Asud Montpellier à l’exemple de ce qui se fait dans d’autres villes européennes. Mais son autonomie parfois remuante inquiète jusqu’aux professionnels de la toxicomanie. « Certains nous ont mis en avant au départ pour accélérer le programme méthadone. Mais, aujourd’hui, les paroles sont souvent en décalage avec les actes», grince Asud. L’association bénéficie certes d’une aide de la direction générale de la santé (DGS) – 300 000 francs pour 1997 , à laquelle s’ajoute une somme équivalente d’Ensemble contre le sida (Sidaction). Mais elle doit batailler pour reconduire ses subventions et sortir son journal tiré à 20 000 exemplaires. Distribué dans certaines pharmacies, les centres spécialisés pour toxicos ou dans les antennes d’Aides, la revue s’est pourtant imposée comme un vecteur de prévention efficace, autant pour promouvoir le «shoot propre» que pour faciliter le sevrage, les soins, avertir des risques potentiels liés aux produits consommés. Son financement extérieur n’assure qu’un demi-salarié. «ça ne choque personne

qu’on bosse gratos» … Sommaire du numéro 12, sorti en mars : «Un reportage exclusif sur RotterCam, des conseils pour sniffer propre, des informations pour pas vous faire niquer par l’Eglise de scientologie et tout plein de trucs cools sur la skunk, Thimoty Leary, la substitution » …

Les militants de l’autosupport savent surtout que rien ne changera vraiment tant que la législation anti- drogue restera figée. La loi française, la plus répressive d’Europe, continue de bloquer tout débat sur la dépénalisation des stupéfiants et amalgame toujours le port de la seringue à une présomption d’usage réprimée par les Juges.

 

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