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Veil dope la lutte contre le sida chez les toxicomanes

François DEVINAT

Premier objectif du ministère de la Santé: rendre plus accessibles les seringues neuves, afin d’empêcher la transmission du virus.

Les pharmaciens ne seront ainsi plus les seuls à les distribuer.
Et six cents place de distribution de méthadone ont été ajoutées au millier annoncé en septembre dernier. Détail du plan.

Simone Veil, mère courage de la lutte contre l’épidémie de sida chez les toxicomanes ? Le chromo cherche à s imposer en filigrane de l’ annonce, par le ministre des Affaires sociales et de la Santé, d’une série de mesures muselant le dispositif sanitaire destiné à juguler la contamination du virus VIH chez les usagers de drogues. Fin du monopole dés pharmaciens sur la vente des seringues, montée en charge du programme méthadone et multiplication des lieux d’accueil pour toxicomanes avec le déblocage de 70 millions de francs supplémentaires … Les dispositions déclinées hier par Simone Veil et son adjoint à la Santé Philippe Douste-Blazy restent modestes au regard du tableau existant : 150 000 à 200 000 héroïnomanes frappés par un taux de séropositivité de 20 à 30 %taux qui atteint les 70% pour la contamination par l’hépatite C. Mais après le traumatisme de l’affaire du sang contaminé, Simone Veil se veut constante dans sa volonté politique. Et refuse d’être suspectée dans sa bonne foi quand elle affirme que face au sida, il faut s’interdire de trier « entre les bonnes et les mauvaises vies à sauver».

Le ministre de la Santé en a appelé hier à « un tournant » dans l’effort sanitaire. « Il faut manifestement passer à une vitesse supérieure et sortir du stade expérimental », a insisté Philippe Douste-Blazy. D’autant que les utilisateurs de drogues ont montré qu’ils étaient accessibles aux messages de prévention palpables. Témoin la baisse de l’incidence du virus du sida chez les toxicomanes qui a coïncidé avec la mise en vente libre des seringues en pharmacie décidée par Michèle Barzach en 1987. Le plan antidrogue présenté le 21 septembre dernier par le Premier ministre Edouard Balladur, qui prévoyait un doublement de la capacité d’accueil des centres de post-cure sur trois ans et le lancement d’un début de programme méthadone conséquent va donc être dopé avec un objectif principal : accroître la disponibilité des seringues neuves pour empêcher la diffusion du virus VIH lié à l’échange des « shooteuses » entre toxicomanes. «La disponibilité des seringues n’est pas une incitation à la consommation, car c’est la disponibilité du produit qui est déterminante. soulignait hier Simone Veil. Au contraire, leur accessibilité peut permettre de rapprocher les toxicomanes des acteurs de santé.» Catalogue des mesures annoncées.

Trousse de prévention. A partir du 15 septembre, toutes les pharmacies pourront vendre un kit « Stéribox » contenant deux seringues, deux tampons d’alcool, un préservatif et des messages de prévention. L’ensemble, vendu 5 francs, est expérimenté depuis deux ans par l’association Apothicom dans deux régions, Ile-de-France et la Provence-Alpes-Côte d’Azur. Selon une évaluation d’Apothicom, réalisée auprès de 330 toxicomanes, 42 % des héroïnomanes se shootent dans les dix minutes après l’achat du produit, et 88 % dans l’heure qui suit. ils n’ont alors plus d’argent pour s’acheter une seringue. D’où la nécessité de fixer un prix très bas pour la vente du kit.

Distribution des seringues. Le décret régissant la vente des seringues sera modifié pour permettre leur distribution par «les associations ainsi que les personnes physiques œuvrant dans le cadre des programmes de prévention notifiés à la Ddass» (Direction départementale des affaires sanitaires et sociales). C’est une brèche dans le monopole des pharmaciens, une profession qui bénéficiera de 8 millions de francs pour des actions de formation. En effet constate-t- on avec amertume au ministère de la Santé, «près de 20% des pharmaciens refusent encore de vendre des seringues ou le font dans des conditions rendant leur accès difficile pour le public toxicomanes »: achat par paquet de 10, voire 30 seringues par exemple.

Echange des seringues. Vingt-cinq programmes d’échange de seringues s’ajouteront aux trois programmes existant depuis avril 1993. Au total, 31 sites bénéficieront d’un lieu fixe, d’une unité mobile ou de distributeurs pour un coût annuel de 18 millions de francs. Certains maires continuent pourtant à s’opposer à l’installation de distributeurs, à commencer par Jacques Chirac à Paris. Questionné, le ministre délégué à la Santé Philippe Douste-Blazy a dit hier avoir obtenu des assurances positives de la mairie de Paris à ce sujet. mais sans échéance précise.

Programme méthadone. D’ici à la fin de l’année, 1 645 places de distribution de méthadone seront financées (28,5 millions de francs), soit 645 de plus par rapportauxmille places annoncées par Édouard Balladur en septembre 1993. Le gouvernement confirme ainsi la rupture de politique avec l’immobilisme des gouvernements socialistes sur ce chapitre, Quand Simone Veil avait quitté le ministère de la Santé en 1979, il y avait 40 places de distribution de méthadone et 52 lorsqu’elle est revenue en 1993, Bernard Kouchner en avait financé 223 avant son départ. Philippe Douste-Blazy a affirmé hier qu’il en faudrait au moins 5 000, alors que seulement 500 toxicomanes ont à ce jour accès à la méthadone.

Boutiques. Le ministère de la Santé va multiplier les « boutiques » dans les grandes villes, lieux ouverts aux usagers de drogues les plus marginaux qui peuvent se doucher, laver leur linge, voire disposer de quelques places d’hébergement d’urgence. Aux cinq « boutiques » actuellement opérationnelles à Paris, Marseille, Toulouse, Nîmes et Montataire (banlieue de Creil), s’en ajouteront trois à Paris, Strasbourg et Etampes d’ici la fin de l’année (8,3 millions de francs).

Réseaux. Pour aider les médecins libéraux à prendre en charge les usagers de drogues, l’Etat favorisera la création de réseaux médecins de ville-hôpitaux-centres spécialisés. Fin 1994, 12 réseaux de ce type devraient être mis en place (9 millions de francs).

Ce dispositif supplémentaire ne doit pas laisser oublier que la France reste la lanterne rouge européenne sur le chapitre de la réduction des risques pour les toxicomanes. Le protocole français de délivrance de la méthadone est un- des plus rigides, tandis que le port de la seringue est toujours assimilable, aux yeux de la police, à une présomption d’usage de stupéfiants qui peut conduire en garde à vue.

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